Tout mur est une porte. Emerson

vendredi 25 novembre 2011

Un jour sans presse, le pied !

Un spot publicitaire passant à la TNB nous demandait d’imaginer un jour sans presse. Nous avons joué le jeu, fermé les yeux, laissé gamberger notre imagination et franchement un tel jour, c’est le paradis ! Sans presse, sans pression, c’est le nirvana !
Imaginez que vous vous réveillez dans un monde sans journaux dans les kiosques, sans vendeurs à la criée aux feux, sans journaux télévisés, sans le scintillement de la lucarne bavarde dans votre salon et sans grésillement de la radio. Un jour sans presse ! Sans apprendre au réveil que Assad a tué une dizaine de syriens qui manifestaient paisiblement, sans lire qu’un dément a vidé son chargeur sur un bus d’écolier aux Etats-Unis, qu’un barbu s’est fait exploser avec sa bombe dans une mosquée, faisant des centaines de victimes, sans entendre que la crise financière va débarquer dans votre pays, sans avoir dans la gueule les images d’un camp de réfugiés somaliens avec de petits enfants , ventre gonflé, côtes saillantes agonisant devant les caméras, bref un matin neuf et sans tache qui ne vous fasse pas désespérer de l’humain, un matin sans atrocité qui vous retourne l’estomac et vous fiche une envie de dégueuler toute la journée, sans l’habituelle dose de pessimisme que les nouvelles du matin vous instille dans le cœur pour le restant de la journée.
Imaginez un silence radio toute la journée. Ouf, nos oreilles enfin en paix. Plus de vociférations des animateurs des radios FM qui nous raclent les tympans, finis les hurlements de bonimenteurs semblables à des cris de gorets que l’on égorge. Plus de zigotos qui déversent leur bile sut tout et rien, plus de carnet nécro, plus de communiqués peins de menaces de la Commune…en somme une journée pépère qui vous donne le sentiment que tout va bien au Faso.
Un jour sans subir la pesante présence de la télévision, c’est un pur bonheur à siroter à petits coups! Ne plus voir un journaliste baragouiner un français approximatif, truffés de fautes de langue indigne d’un élève de cours moyen lire un court texte d’une dizaine de mots avec des erreurs et dont le commentaire est démenti par les images : il parle du Faso, on y montre des images de Kuala Lumpur. Et surtout sans ses magazines de sport où une nymphette égrène un interminable chapelet de coupes de foot organisées par d’ obscurs députés, d’illustres inconnus ou des politiciens sur le déclin dans d’ obscurs patelins avec des gueux qui courent derrière le ballons comme des oies éclopées. Affligeant ! Sans être obligé de recevoir dans son salon, la présentatrice de la météo qui ronronne, minaude, se pavane sous tous les angles, les bras se tordant dans tous les sens tels des boas tout en mâchouillant des noms de villes et de pays de façon inaudible. Berk ! Et sans le 20H avec son immuable déroulé de séminaires, de symposiums, de sessions, de réunions, de rencontres qui se suivent et se ressemblent ; ne plus voir et entendre les mêmes hommes politiques, les mêmes de la société civile, les mêmes bonnets rouges, les mêmes bonnets blancs, les mêmes nu-tête. Un jour sans voir ni entendre l’omniprésent et l’omni-communicant gouvernement de LAT…. Hum ! Ceux-là, ils doivent avoir un don d’ubiquité pour être tous les jours sur le terrain et en avoir du temps de boulot pour nous sortir de la crise. A moins qu’ils utilisent des sosies pour jouer leur rôle devant les télés. Ou ont-il un studio de cinéma avec les paysages de tout le pays où ils tournent toutes les sorties de la semaine le dimanche avec des figurants et ensuite, pendant que nous les voyons sur le terrain à la télé, ils sont à carburer dans leur ministère ! C’est bien possible car la presse est une grande manipulatrice. Et sans voir la barbichette d’un opposant, sans entendre le tollé d’un syndicat. Bref, un jour sans avaler une couleuvre! Cet inventaire à la Prévert peut se poursuivre jusqu’à la fin du monde tant il semble commis par un chef de programme un peu pervers !
Et la presse écrite ! Plus de Nouvel Obs, ni d’El Pais ni de Tam-tam officiel. Aucun article pour orienter votre lecture des évènements, pour vous gauchir le jugement, vous faire voir le monde à travers des œillères. Vous allez à l’actualité, vierge et sans a priori. Quitte à ne rien piger à cet imbroglio d’évènements ! Surtout vous ferez l’économie d’articles dont la lecture vous fait d’habitude monter la moutarde au nez et vous donne des envies de meurtre, le désir de serrer le gosier de l’oiseau à plume qui a osé débiter des vérités qui ne sont pas les vôtres, donc de purs mensonges.
Mais un jour sans presse, c’est aussi un jour de liberté pour les journalistes eux-mêmes. Chaque jour, ces pauvres scribouillards sont contraints de trouver des sujets vaille que vaille. De courir le monde pour traquer l’info, la vraie, séparer le bon tuyau de l’intox, mâcher cette info pour faciliter sa digestion par un lectorat qui veut du prêt à consommer, etc. Et puis, les pauvres ! Ils ont beau faire un métier ingrat, qui ne donne ni villa à Ouaga 2000 ni 4X4 climatisée, ils se retrouver souvent face à des gens qui les traitent de tous les noms d’oiseau, d’autres qui leur tirent dessus comme s’ils étaient des canards sauvages ou qui les foutent au gnouf. C’est méchant ! Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt, il faut signaler qu’il y a de belles âmes qui nourrissent un amour vrai de la presse, qui adorent les hommes de médias quoiqu’ils haïssent un tout petit peu ce qu’ils écrivent. Comme ce ponte d’un parti politique du Faso qui « haime » tellement les journalistes qu’à la vue de la mauvaise qualité du papier journal, il leur a suggéré d’écrire sur leur dos. Et depuis, il y a des journalistes qui se sont mis au yoga et apprennent les postures de contorsionnistes pour écrire sur leur dos ; ceci pour faire plaisir à leur ami politique et à ses amis.
Donc, un jour sans presse, vous vous surprendrez à fredonner « It’s a wonderful word » d’Elvis Presley. Ce jour serait comme le retour à l’Eden, dans le jardin du paradis avant qu’Eve ne mordît dans la pomme et découvrît à l’intérieur un petit émetteur radio dont elle se mit à écouter les émissions, ce qui amena des ennuis et la fureur du jardinier barbu qui expulsa le couple d’auditeurs radio! Un jour virginal où vous pourrez vous asseoir et écouter la douce musique du… silence.
Mais d’un autre côté, si la presse se taisait un jour, le monde ayant horreur du vide, dame rumeur prendrait vite le relais et avec elle, c’est no limit. Ouaga pourrait bien se vider un beau matin de sa population à cause d’une rumeur sur l’imminence d’une éruption volcanique ou d’un tremblement de terre. Oui, tout le monde sait que la capitale n’est pas posée sur une faille tectonique mais avec la rumeur, on ne s’embarrasse pas de ses détails-là. Même si la presse fait quelques fois de petits arrangements avec la vérité, elle n’est pas une fabrique de mensonges comme dame rumeur. Par conséquent il faut mieux la prescrire que la proscrire. Alors que le Festival international de la liberté d’expression et de la presse (Filep) évite de pubs pareilles car ça pourrait donner des idées à..à…à…( autocensuré !).
Saidou Alcény Barry

lundi 14 novembre 2011

Island d’Athol Fugard : l’imaginaire à l’assaut des barricades

Island est une pièce écrite en 1970 par trois auteurs sud-africains que sont Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona sur la vie à Robben Island, l’île prison célèbre pour avoir accueilli Mandela. Pénitencier cerné par l’océan et régenté par des geôliers sans cœur. Au cœur de cet enfer, pourtant, la liberté est possible grâce à la parole et au jeu. C’est ce paradoxe que Hassane Kouyaté met en scène avec brio. Entre humour et émotion, Island est une méditation sur la capacité de l’homme à résister par tous les moyens. Par le théâtre, particulièrement.
La pièce s’ouvre sur une scène dépouillée, un petit rectangle dans lequel sont posés un seau et des couvre-pieds figure une cellule de prison, tout alentour le sable. Là, deux hommes, John (Habib Dembélé) et Wilson (Dani Kouyaté), deux bagnards en kaki dont la vie est réduite aux pénibles corvées le jour et à l’immense solitude qu’amène la nuit. Un ordinaire merdique qui normalement désagrège les vies les plus solides au fil des jours et disperse l’humanité aux vents maritimes. Mais ces deux bagnards-là se sont souvenu que l’homme est un roseau pensant, qu’il plie sous l’adversité mais il ne rompt pas s’il recourt à son imaginaire. Ainsi le roublard John et le balourd Wilson, comme Shéhérazade prolongeant chaque soir sa vie par ses contes de mille et une nuits, tissent, par le jeu et la parole, un fil entre la prison et New Brighton, la ville où vivent leurs familles ; grâce à leur imagination, ils entendent les voix des personnes aimées et quittées, les amis, les épouses et les enfants ! Comment ? A tour de rôle, un prisonnier se saisit d’un objet, en fait un téléphone et lance un appel longue distance et simule une conversation avec la famille et les amis. Quand John, une tasse collée à l’oreille comme un téléphone appelle leur famille, l’émotion dégouline de la scène dans le public telle un trop plein de confiture débordant de son pot. A ce rituel qui implose les barreaux de la prison, se greffe la préparation de la pièce de théâtre, Antigone, que Wilson et John doivent présenter dans une semaine à la fête de la prison. Spectacle dont l’élaboration est un sujet de perpétuel désaccord entre ce tandem si mal assorti : à voir le filiforme John et l’épais John, on pense aux tandems mythiques tels Laurel et Hardy ou George et Lennie du roman de John Steinbeck, Des souris et des hommes de Steinbeck. Mais le tandem n’est pas figé car si au début Wilson paraît une montagne de muscle avec un cerveau gros comme un petit pois et que John fait le rusé, par moments, il y a une inversion de rôle et c’est Wilson qui prend le dessus et mène la danse. Et la réussite de ce spectacle tient en effet à ce perpétuel vacillement du registre, entre comique et tragique, à cette instabilité des caractères et surtout le grand jeu des comédiens. Habib Dembélé a un jeu tout en nuance et en multiples variations sur l’échelle des émotions. Il a une telle capacité de passer d’un sentiment à son extrême opposé, d’un rire grossier à un sanglot étouffé en un cillement, un jeu qui s’apparente par sa fulgurance au spectacle de la foudre : un vif éclair qui illumine tout suivi d’un grand fracas qui secoue le monde et un calme plat : une furtive inscription dans le ciel mais qui demeure longtemps dans la rétine du spectateur. Ainsi en va-t-il du jeu d’Habib Dembélé. Quant au jeu de Hassane Kouyaté, lui monte doucement en puissance avant d’éclater en gerbes à la fin. Comme goupillé comme un artificier chinois. Une alchimie qui donne une grande complicité sur scène et laisse deviner une véritable complicité dans la vie des deux comédiens. D’ailleurs Island est la preuve que la vie et le théâtre ne sont pas antinomique, ils se nourrissent l’un de l’autre et le théâtre permet de rendre mieux compte de la vie. En effet, Island est née du vécu des comédiens de la troupe de Fugard qui ont été embastillés à Robben Island et c’est une pièce qui veut témoigner de l’enfer de l’Apartheid. De sorte que cette pièce est avant tout une réflexion sur le théâtre et sur sa capacité à parler plus justement de ma vie, parce que l’art transforme l’expérience individuelle en archétype. Le théâtre d’Antigone s’inscrit en abîme dans le théâtre. En effet, quand Wilson rechigne à jouer le procès d’Antigone sous le prétexte que lui aussi a été condamné par un juge à la suite d’un procès et que son expérience est plus éloquent parce que vrai, il oublie qu’Antigone contient et excède sa propre expérience parce que ce texte parle pour tous du cornélien choix entre la Loi et le Devoir. Entre l’obéissance au diktat du groupe et à l’injonction du devoir qui incombe à l’individu. Par-delà le bien et le mal, Antigone dans ce contexte d’Island n’est plus la rébellion d’une fille contre son oncle, ici le texte de Sophocle justifie amplement que des hommes s’opposent à un Etat ségrégationniste et raciste au nom du droit de tous les hommes à la liberté et à l’égalité. Le théâtre est donc une arme miraculeuse et il est possible de le faire partout, même dans la captivité. Il suffit d’un homme ou deux pour que le prodigue théâtral surgisse. Avec des cordes pour faire une perruque, des clous pour un collier et deux demi-noix de coco pour transformer Wilson en la belle Antigone ; des fourchettes sur un cerceau, un couronne sur John et il est Créon, le roi de Thèbes. Et voilà la flamme de la liberté qui naît et dissipe les ténèbres. L’un des mérites de la mise en scène de Hassane Kouyaté est d’avoir respecté l’esprit de ce texte. De ne l’avoir pas encombré d’une scénographie lourde et d’avoir fait surgir la flamme de ce texte à partir de petits riens. Comme le bon campeur fait le feu du bivouac en frottant deux silex sur une ouate de coton! En somme, utiliser un théâtre pauvre pour dire la difficile et grandiose condition humaine. Chapeau bas !
Saïdou Alcény Barry

samedi 22 octobre 2011

La qualité artistique, une gageure pour le cinéma burkinabè.

L’Association des critiques de cinéma du Burkina (Ascric-B) a, pour la deuxième édition de la semaine de la critique, articulé sa réflexion autour du thème : « Cinéma burkinabè : la qualité artistique en question ; quels choix esthétiques et artistiques pour un renouvellement créatif ». C’est aussi l’occasion pour Projecteur de braquer le faisceau sur les deux faiblesses majeures du cinéma burkinabè à partir des années 2000, à savoir le montage et la direction d’acteurs.

Si nous limitons notre corpus aux films de la dernière décennie, c’est en raison de la multiplication des réalisateurs et des films, une effloraison due à la technologie numérique et surtout parce que c’est dans ce corpus que l’on trouve les œuvres les moins abouties au niveau du montage et de la direction d’acteur. Loin de nous, la nostalgie fleur bleue d’un âge d’or du cinéma burkinabè qui aurait existé avant ce millénaire, le lustre du passé est un leurre. Si nous avons eu deux étalons d’or avec Buud-yam de Gaston Kaboré et Tilaï d’Idrissa Ouédraogo, c’est un indice de qualité de ces films lauréats mais nullement une preuve suffisance de la vitalité de l’ensemble de notre cinéma de l’époque. On comprend que, devant le marasme du cinéma actuel dans le montage et la direction d’acteurs, les amoureux du cinéma aient tendance à regarder dans le rétroviseur et à enjoliver le passé.

L’avènement du montage à la tronçonneuse

Le montage et la photogénie (esthétique de l’image) sont les deux éléments qui constituent l’ADN du cinéma. Tous les autres éléments comme la mise en scène, la direction d’acteur se retrouvent aussi dans les autres arts. C’est dans le montage que se trouvent la composition d’ensemble, la structure narrative, le rythme et les relations entre les différents plans que sont les raccords. Robert Bresson disait d’ailleurs : « c’est qui est beau au cinéma, ce sont les raccords, c’est par les joints que pénètre la poésie ». Cela a fait dire que le cinéma est véritablement né avec le montage, c’est pourquoi La Naissance d’une nation de D. W. Griffith qui est le premier film à bénéficier d’une grammaire du montage, est considéré comme le premier véritable film. Dans cette logique, on peut dire que le cinéma burkinabè a renoncé à l’art à partir des années 2000 car les œuvres de cette décennie ont renoncé à penser le montage comme un aspect fondamental du film. Beaucoup d’œuvres sont montées si maladroitement qu’on les dirait faites dans un état second. Ces œuvres sont décousues et les raccords très approximatifs. C’est le montage, pourtant qui donne au film sa respiration, son impression de réalité et même sa poétique. Cependant, il est apparu une malheureuse tendance qui consiste à raccourcir des séries télé pour en faire des longs métrages au mépris de toutes les règles du montage, et le grave est que ce procédé est une insulte aux spectateurs. En 2001, Boubacar Diallo a inauguré cette mode consistant à attaquer une série télé à la tronçonneuse pour en faire un long métrage avec la bien nommée Série noire à Koudbi. Et depuis, la série noire du cinéma se poursuit avec des œuvres sauvagement mutilées. Au montage défaillant de ce cinéma, il faut ajouter la mauvaise prestation des comédiens.

Le cinéma Burkinabè a mal à sa direction d’acteurs.

Longtemps, les réalisateurs avaient majoritairement recours à des comédiens amateurs constitués d’amis et de parents. A partir des années 2000, avec l’entrée de comédiens professionnels ou semi-professionnels de théâtre sur les plateaux de tournage, on pensait que notre cinéma allait gagner un supplément de qualité. Las, les comédiens de théâtre y ont amené le jeu théâtral en déphasage avec le jeu exigé au cinéma, un jeu fait de retenue et d’économie. Cela a dénaturé le cinéma au lieu de le faire gagner en réalisme. Et tous les films de fiction actuels n’échappent pas à cette maladie de la théâtralisation. A contrario du théâtre, le jeu au cinéma participe de la mimésis, il imite le naturel. Faut-il jeter la pierre aux comédiens de théâtre? Non ! Un comédien, tout comme la caméra, est un instrument entre les mains du réalisateur, celui-ci doit savoir en user pour espérer en extraire toutes les potentialités. Ce problème n’est pas celui du comédien mais ressortit de la direction d’acteur. Tous les films et téléfilms Burkinabè de cette décennie ont mal à leur jeu d’acteurs, exception faite de la série Les éléphants se battent d’Abdoulaye Dao. Même des films récents de réalisateurs confirmés ont cette faiblesse. Par exemple, En attendant le vote…de Missa Hébié a bénéficié de la présence de l’un des meilleurs comédiens africain, Habib Dembélé, mais sa prestation fut une redite sans génie de son rôle dans Guimba de Cheick Omar Cissoko. Certainement que le réalisateur s’en est contenté. Même le dernier film de Pierre Yaméogo, Ba-yiri est plombé par la prestation mitigée des acteurs qui traversent le film tels des somnambules. Un acteur, même auréolé d’un grand prestige est pareil à un instrument de musique, le réalisateur doit savoir en jouer, pincer la bonne corde pour libérer la note appropriée. Si le réalisateur est mauvais musicien, même d’un stradivarius, il ne pourrait en tirer qu’un affreux crissement. Il faut donc que nos réalisateurs se forment à la direction d’acteurs ; à défaut il faudra qu’ils se fassent accompagner de metteurs en scène.
Quand un cinéma a mal à l’interprétation et au montage, il s’avance sur deux béquilles. Faut-il pour autant déduire que notre cinéma restera paraplégique ad vitam aeternam ? Pas du tout. Nous pensons que notre cinéma est en crise parce que la société burkinabè tout entière l’est. Souvent le renouveau artistique sort des périodes de crise. Nous sommes convaincu que l'accord heureux entre notre cinéma et la société se produira parce que de nouvelles oeuvres sont en train de naître et de jeunes créateurs de talents sont en train de poindre.

Saïdou Alcény Barry

lundi 12 septembre 2011

Jacob’s Cross : l’Afrique du Sud débarque sur nos petits écrans.

Longtemps les télévisions du Burkina ont été infestées par les insipides telenovelas et les séries africaines faites de bric-à-brac. Avec la programmation de la série Jacob’s cross sur la Télévision nationale du Burkina, l’Afrique du Sud s’invite dans nos foyers. Tout laisse croire que cette série sera culte.



Jacob’s cross se passe dans l’ Afrique du Sud post-apartheid. Jacob Makhubu(Hlomla Dandala) un jeune noir brillant et entreprenant, fils d’une célèbre chanteuse et d’un héros de la lutte anti-apartheid, rêve de bâtir un empire financier avec des capitaux africains. Sa trajectoire va croiser celle d’un richissime homme d’affaire nigérian, Chef Abayomi, propriétaire d’un holding qui possède des puits de pétrole, une chaîne hôtelière et de nombreuses autres affaires, celui-ci veut proposer une énergie propre, le nucléaire, au gouvernement sud-africain. Le magnat nigérian lui apprend qu’il est son fils. A la mort de celui-ci, devenu légataire de l’empire financier et de la famille, le jeune paterfamilias doit faire face aux dissensions familiales qui risquent de couler le holding familial. Le pétrole aiguille les appétits et transforme la famille en une mer pleine de requins affamés de sang. Son demi-frère Bola (Fabian Lojede) est prêt à tout, même à l’assassinat, pour éjecter l’intrus et récupérer un empire qu’il estime lui revenir de droit. Et les requins de la finance internationale aussi voudraient bien déchiqueter le blanc-bec. Mais Jacob peut compter sur son fidèle ami blanc (clin d’œil à la nation arc-en-ciel) Prospero (Anthony Bishop) et sa demi-sœur (Moky Makura).
Jacob’s cross expérimente le genre « way of live » qui permet de fusionner plusieurs genres. C’est une macédoine qui associe les affaires de cœur, de palpitantes aventures et le bling-bling de l’univers de la finance internationale. En outre, le scénario bien ficelé, truffé de rebondissements, et les dialogues sont bien balancés et mâtiné de réflexions fines empruntant à Shakespeare ou à la sagesse africaine. En associant l’amour, la finance et le drame familial autour d’une galerie de personnages enchâssés comme des poupées gigognes, on a un cocktail qui permet d’infinies variations.
Avec la qualité des images et du montage, cette série tranche avec ce qui se fait dans la sous-région. Le recours au très gros plan, façon clip publicitaire et le montage speed en font un joyau télévisuel. On est loin de ces sitcoms où les images se traînent comme des limaces. Et le choix du screen split, c’est-à-dire l’écran présentant concomitamment deux ou plusieurs actions est plus intéressant que le montage alterné. Cette série profite pleinement des avantages du numérique. Avec un clic de souris, on peut lustrer un visage, mettre plus de lumière dans une scène ou insérer une image. La beauté des images est ici, époustouflante. Le téléspectateur se sent happé par la télé, comme s’il était face à un film en 3D. Par ailleurs, cette série va créer l’addiction du téléspectateur. Des flash-back reconstituent les grands axes des épisodes passés en début d’épisode pour faciliter le suivi de la série par les retardataires et le gimmick (la croix d’Agadez dans le cerceau de feu) du générique sont des morceaux de bravoure qui marqueront durablement les téléspectateurs.
Et le dernier must de Jacob’s cross : vous ne verrez pas les townships vérolés de misère et ravagés par le sida. Ici tout est luxe, beauté et volupté. C’est un monde paradisiaque avec des éphèbes, des sirènes et de belles voitures. Univers de champagne et de caviar ! Mais contrairement aux séries étrangères, ce sont des Africains qui habitent ce Paradis. Avec cette série, le rêve a l’avantage d’être de la couleur café de notre peau !

jeudi 8 septembre 2011

Le vieil homme à la viole

Karim Ouédraogo est un mal voyant de Tanghin. Guidé par un garçonnet, il fait la tournée des espaces achalandés pour jouer de sa viole et chanter. C’est un obscur musicien qui, jamais n’aura de cassette ni de clip. Très peu connu, hormis de ceux, peu nombreux, qui ont eu le bonheur de croiser sa trajectoire. J’ai fait partie de ces rares élus, une nuit à Gourcy.

Cette nuit-là nous étions dans une auberge de Gourcy. La moiteur de l’air nous avait poussés hors des chambres transformées en étuve par la chaleur. Assis sur la terrasse, nous attendions que le mitan de la nuit nous amène un peu de fraîcheur et de sommeil. Un jeu de cartes miraculeusement apparu nous décida de jouer à la belote. Nous étions tout absorbés par la valse des cartes et la ronde des équipes autour de la table quand, soudain les aboiements du chien de la gérante et l’envol des pigeons dans un froufrou d’ailes signalèrent une présence. Un vieil homme se tenait sur le seuil, un bâton à la main, la viole en bandoulière et le visage scrutant le ciel étoilé. Un garçon d’une dizaine d’années se tenait à ses côtés. Nous pensions que le vieil homme avait perdu son chemin et que nos voix dans la nuit l’avaient guidé jusqu’à nous. Mais au lieu de demander sa route, il s’installa tranquillement dans un coin, à quelques mètres, se saisit de sa viole et se mit à en jouer. C’était une viole faite d’une casserole et d’un morceau de bois qui servait de manche et sur lequel étaient tendus des crins de cheval. L’archet était aussi fait de crins de cheval. Il le fit courir sur le manche et des gémissements de la viole montèrent dans les airs. Il chantait d’une voix chevrotante. Rapidement nous nous concertâmes et quelques piécettes d’argent furent rapidement réunies et remises au vieil homme. Nous pensions ainsi mettre fin à cette irruption et reprendre notre partie de cartes. Les pièces disparurent dans une poche du boubou du musicien et l’archet se mis à courir plus lestement sur le manche et le chant grimpa plus haut. Nous comprîmes que la partie de cartes était perdue et que le vieil musicien avait décidé d’installer ses quartiers sur nos terres. Il s’appelle Karim Ouédraogo de Tanghin. C’est un mal voyant. De ses yeux, « la divine étincelle est partie». Le garçonnet lui prête l’acuité de son regard en le guidant depuis qu’il est enfermé dans la nuit éternelle. Il pourrait tendre la sébile comme beaucoup d’aveugles pour bénéficier de la générosité des bonnes âmes. Mais conscient que « la pitié n’honore ni celui qui l’éprouve ni celui qui la suscite », il préfère jouer de la musique et mériter ce qu’on lui donne. De la musique contre du pain, un troc honnête !

Et cette nuit il joua de sa viole avec tant de maestria, faisant gémir l’instrument en chantant de sa voix éraillée des histoires tristes où il est question de mort, d’amours impossibles ou de batailles perdues. La musique devenait guillerette et sa main allegro quand il parlait de choses heureuses. Et pianissimo quand il se mettait à parler des choses de la vie et à dérouler des calembours ou des aphorismes tirés de sa longue vie. Quelques phrases me sont restées en mémoire telles: Celui qui dit que le coton ne pèse pas ne l’a pas porté pendant longtemps sur une longue distance ; la part du crapaud ne se trouve pas sur un arbre ; On ne peut empêcher les calomnies sur sa personne mais on doit agir de sorte qu’elles ne contiennent la plus petite part de vérité. Etre fidèle à soi reste le premier devoir…
Quand quelqu’un lui dit qu’il y avait beaucoup enseignants parmi nous, il fit un calembour en mooré sur l’enseignant « karamsamba » et le pouilleux « karansooba » pour dire que l’enseignent n’est pas un miséreux. C’était une belle trouvaille stylistique mais assez éloignée de la vérité. Il ignorait sûrement, le vieil homme, que c’est la chaleur qui lui fit trouver ces gens-là dehors et qu’à quelques mètres de là, se trouvait un motel avec des plumards moelleux et air conditionné qui versent un sommeil divin et que tous ces couche-tard d’enseignants auraient bien aimé être là-bas si la cherté de la nuitée ne leur donnait des insomnies. Mais là-bas, ils n’auraient pas eu droit à un concert nocturne et un cours du soir de sagesse africaine du vieil Homère de Tanghin !

Tard dans la nuit, dans la lumière d’albâtre de la lune, le vent frais tant espéré s’est mis à souffler. Nous aurions pu rejoindre nos chambres mais nous sommes restés à écouter les airs du vieil aède et ses sentences. Quand ils se sont retirés, le garçonnet devant et lui suivant le petit guide, nous sommes restés longtemps sur la terrasse, silencieux et heureux. Le vent nous ramenait l’écho de la voix chevrotante qui se diluait petit à petit dans la nuit.

jeudi 11 août 2011

Pourquoi Les Borgia sont-ils si actuels ?

Les Borgia ! Comment une famille de la Renaissance italienne reste-t-elle aussi présente dans les arts et les lettres ? Motif de beaucoup de romans, sujet d’opéra, de cinéma, de télévision et même d’essais politiques, les excès et les crimes des Borgia suscitent toujours notre intérêt. Pourquoi ?
Il est sidérant de constater la permanence des Borgia dans les arts. Il s’agit du Pape Alexandre VI, son fils César Borgia et sa fille Lucrèce Borgia. Pourquoi cette famille italienne du 15 siècle, attire les artistes depuis si longtemps ? En 1833 déjà, Victor Hugo écrit un drame en 3 actes, Lucrèce Borgia. Peu après, Alexandre Dumas qui fouille dans les combles de l’histoire pour bâtir ces feuilletons consacre un chapitre de ses Crimes célèbres au Borgia. Et la poésie de se jeter dans les bauges borgiasques avec, en 1866, Verlaine qui intitule un des Poèmes saturniens "César Borgia". Donizetti aussi s’inspire du drame d’Hugo et crée un opéra éponyme! Au 20ème et 21ème siècles, c’est le cinéma et la télévision qui s’emparent durablement de la légende des Borgia. Une bonne dizaine de films ont été réalisés de 1909 à 2006, année où deux long-métrages ont été présentés sur les écrans. À la télévision, deux fictions sont produites dans la décennie 70-80. La première est française, Les Borgia ou le sang doré, la seconde est une production anglo-italienne, The Borgias.
Pour comprendre cet attrait des artistes pour les Borgia, faisons un peu d’histoire. En 1492, Rodrigo Borgia, neveu du pape défunt Calixte Borgia, devient pape à 36 ans sous le nom d’Alexandre VI. De pape, il n’a que la tiare, et ne sert qu’un seul dieu : lui-même. Assoiffé d’or et de toutes les richesses, il décida d’hériter de ses cardinaux et aida souvent le destin avec un poignard ou un poison pour faire passer de vie à trépas ceux qui trainaient un peu à rendre leur âme au Seigneur. Dirigeant la papauté avec un grand népotisme, il fit venir ses cousins aux affaires, leur distribua terres et domaines. Mais c’est son fils César qui bénéficia durablement du piston paternel ou disons de l’ascenseur tant son ascension fut fulgurante : à sept ans il est protonotaire de la Papauté, à 17 ans évêque de Pamplona et archevêque de Valencia, et à 18 ans Cardinal ! Après il le fit ôter la soutane pour l’épée et l’aida à régner sur le pays sous le nom de duc de la Romagne.
Par ailleurs, Il faut souligner que le pape et son fils sont de grands sybarites. En effet, le pape Alexandre VI organise urbi et orbi ou pour dire juste urbi et orgies des soirées de débauche à côté desquelles les soirées Bunga Bunga de Berlusconi sont des distractions de saints ; une célèbre orgie restée dans les annales fut celle avec cinquante courtisanes. Parmi les invités se trouvait son fils César ! Il faut dire que le père et le fils qui ne craignaient pas le Saint d’Esprit, s’aidaient de la poudre de cantharide pour se donner du tonus dans les reins et aussi pour se débarrasser de leurs ennemis : une pincée pour retrouver la vigueur d’un taureau dans le plumard, deux à trois pincées de plus dans le vin d’un convive pour l’envoyer ad patres. César prit tellement goût à ces petits meurtres entre amis qu’il les étendit à son frère Juan, assassiné et jetée dans le Tibre par ses sicaires et à son beau-frère Alphonse d’Aragon, l’époux de Lucrèce. Devenu maître dans les intrigues de palais et l’assassinat des opposants, il attira à sa cour les élites romaines. Leonard de Vinci, le génial inventeur et ingénieur italien dessina arbalètes, canons, chars, catapultes et béliers pour sa sanglante armée. Machiavel séduit par César écrivit le Prince, le livre de chevet de tous les hommes politiques contemporains, en s’inspirant de son mode de gestion du pouvoir. On voit que la concussion entre la tyrannie et l’intelligentsia ne date pas d’aujourd’hui.
Quid de Lucrèce Borgia ? L’histoire retient que c’est une très belle femme mais une incestueuse. Avec le père et avec le frère. En réalité, il fut un objet entre les mains de son père. Voulant la placer dans une famille de la noblesse, il obligea son premier mari à dire publiquement que leur mariage ne fut pas consommé. Ce qui fut fait mais la belle dame était déjà enceinte. Ce qui n’entrava d’ailleurs pas le second mariage, et une bulle papale reconnu l’enfant comme fils de César et ensuite du pape lui-même. Mais rendons justice à l’injuste Alexandre et à ses enfants. Il n’est pas le père incestueux que nous vend la légende. Mais, en vrai grippe- sou, il ne voulait pas que l’héritage de la famille échût à un enfant bâtard. D’où la falsification du bulletin de naissance. A la mort d’Alexandre VI à 72 ans, son fils César fut embastillé et sa fille Lucrèce s’emmura d’elle-même dans un cloître. Ici, finit l’histoire et là, commence la légende noire des Borgia qui continue à inspirer écrivains et cinéastes.
Quelle morale tirer de cette histoire ? Pourquoi notre époque s’intéresse-t-elle plus au Borgia qu’aux Atrides qui ont fait le sel des tragédies grecques. Certainement parce que les Borgia existent à toutes les époques. Nietzsche ne parle-t-il pas de l’éternel retour pour expliquer que tout fait se répète indéfiniment? Et le Bouddhisme n’évoque-t-il pas la réitération des phénomènes à travers la réincarnation du Karma ? Peut-on dire que sur tous les continents, à chaque époque, il existe des Borgia Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges ? Les Borgia seraient donc un prétexte pour les artistes de parler des monstres qu’enfante leur époque. Des puissants qui vivent dans le lucre, le stupre et le crime.
Saïdou Alcény Barry

mardi 9 août 2011

Le journalisme entre réalité et fiction


Le journaliste partage avec le romancier le recours à l’écriture, mais du romancier il se veut la face opposée. Le journaliste rend le monde tel qu’il est, le romancier le monde tel qu’il le rêve. Là où le romancier représente avec les artifices de l’art, le journaliste présente avec objectivité. Toutefois, à lire le discours de la presse écrite sur la tragédie zimbabwéenne et l’image qu’elle nous donne de Mugabe, on se demande si elle n’est pas devenue une fabrique de mythes et le journaliste, le nouveau romancier de notre époque.

Des journalistes qui se jouent de la réalité et fabulent en s’arrangeant avec les faits, on en trouve partout. Il y a des articles bidonnés, de fausses interviews, des témoignages fabriqués et des reportages rédigés pendant le trajet- à l’aller- et présentés comme une enquête de terrain. On se rappelle la fausse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre D’Arvor ou les enquêtes fabriquées dans une chambre d’hôtel d’un journaliste du Washington Post, qui avait obtenu le Pulitzer! Mais ces manquements sont le fait de quelques brebis galeuses et sont condamnés par la profession. Parce que le journalisme se veut un rendu objectif du monde et une explicitation de sa complexité au lecteur. D’où un discours épuré qui évite l’équivoque et un style qui, parfois, fait la concurrence au procès-verbal pour rendre fidèlement compte de l’événement au quotidien.

Mais, en ce qui concerne Mugabe, cette précaution est oubliée. Le langage des journalistes devient imagé, ils usent de métaphores en abondance. En manchette des journaux, les titres : le naufrageur, il coule le navire Zimbabwe, le tyran, le Roi Mugabe, le dinosaure…Aucune image dépréciative n’est de trop dans la rhétorique journalistique pour stigmatiser Robert Mugabe. Et l’unanimité se fait autour de cette entreprise de démolition. La presse du Sud rejoint celle du Nord dans l’arène et c’est à qui enfoncera le plus de banderilles dans les flancs de cet homme transformé en taureau de corrida. Jamais un homme n’a autant occupé les colonnes des journaux sans qu’une seule fois on ne lui donne la parole. On l’accable. Mais personne ne lui tend le micro pour qu’il s’explique. Et quelles images de l’homme nous sert-on ? Point de photos où Mugabe sourit, jamais l’objectif ne fixe la main du papy effleurant la joue d’un enfant lors des meetings ni la poignée de main franche donnée à un citoyen lambda, ni la tape amicale dans le dos d’un camarade. Cela est humain, trop humain pour Mugabe. Seuls les gros plans d’un rictus, d’un regard exorbité, d’une moustache que l’on compare insidieusement à celle d’Hitler occupent les pages des journaux. Et on fabrique un vieil homme hurlant, vociférant, l’écume au coin de la lèvre, un fou furieux très dangereux. Voici Mugabe, voici le monstre ! De Mugabe, on véhicule l’image d’un ancien combattant qui a perdu la raison et dont l’entêtement a précipité le pays dans la misère noire, les populations sur les routes de l’exil et a érigé la violence politique en mode de gestion de l’Etat.

La caricature efface à dessein la complexité du problème zimbabwéen. L’analyse de l’actualité du Zimbabwe ignore l’histoire du pays ; on s’attache au détail qui détonne en oubliant la structure qui donne un sens à ce détail. Le journaliste ne tient pas compte de l’histoire du Zimbabwe. On oublie que Mugabe a mis fin à une injustice séculaire, en réformant l’accès à la terre et en la donnant au plus grand nombre. Comme Antigone, il est condamné pour une poignée de terre ! On oublie que Mugabe est un des rares dirigeants politiques de la planète qui peut se prévaloir de sept diplômes universitaires ! Il n’est pas la vieille brute dont le seul mérite est d’avoir porté une arme pendant la guerre d’indépendance. C’est un intellectuel de haut vol comme on en rencontre rarement dans les arcanes de la politique. On oublie aussi qu’il avait fait de son pays un pays prospère, où l’espérance de vie était de 64 ans et le taux d’alphabétisation de 90%. Que la déliquescence du pays est aussi imputable au Royaume-Uni, qui a étranglé son économie en guise de rétorsion contre la réforme agraire. Il ne s’agit pas, pour le journaliste, d’exonérer Mugabe dans la tragédie zimbabwéenne. Avoir été un combattant de l’indépendance ne donne pas un droit imprescriptible à l’adulation. Autant la redistribution des terres ne devrait pas susciter la détestation. Si le Zimbabwe coule tel le Titanic, c'est la faute au capitaine Mugabe. Et à l’iceberg britannique, qui éventra le navire. Après le codéveloppement, très en vogue, il faut aussi parler de la coresponsabilité.

Par ailleurs, on ne souligne pas assez un mérite de Mugabe : il est un des rares présidents en exercice sur le continent à perdre des élections qu’il a lui-même organisées ! Quel piètre dictateur !

On ne peut s’empêcher de voir dans la tragédie zimbabwéenne se profiler celle d’un homme : Mugabe. Rien n’est plus tragique que de voir, au crépuscule de sa vie, toutes ses réalisations se déliter, le monde que l’on a bâti s’effondrer, ce que l’on croyait de pierre devenir fiable et poudreux sous ses doigts. Tout cela, pour avoir entrepris une réforme juste. Mugabe, c’est le Roi Lear parcourant un empire devenu fantôme ! Ce fut un homme debout, qui est aujourd’hui à bout, mais point un homme de boue, contrairement à ce que suggère la presse. Pourquoi la presse est tombée dans ce travers qui consiste à réécrire l’histoire et à perdre toute objectivité ?

Jean Lacouture a inventé le terme de «l’histoire immédiate» pour le journalisme, par opposition à l’Histoire, qui, elle, s’occupe de grandes tranches de temps. Mais dans la crise au Zimbabwe, l’histoire immédiate attaque l’Histoire (avec un grand H) à la hache, elle l’émiette et la disperse aux quatre vents pour s’imposer comme unique discours sur ce pays. Comme si l’aiguille des secondes arrachait du cadran de l’horloge les aiguilles des heures et des minutes et prétendait seule donner une idée exacte du temps !

Par conséquent, on éprouve beaucoup de scepticisme face à l’objectivité du journaliste. Car il est impossible, comme le suggérait Tchekhov, «d’être aussi froid qu’un glaçon avant d’écrire» . C’est pourquoi Norman Mailer a conceptualisé un «journalisme subjectif», qui reconnaît que l’histoire individuelle du journaliste interfère dans sa perception et dans son rendu du monde. Dans le cas Mugabe, on n’est plus dans cette subjectivité inévitable, on est dans la «mythistoire» voulue d’Etiemble, c’est-à-dire que l’histoire devient le matériau de la fiction. Le Zimbabwe existe, les personnages sont de chair et de sang, mais le reste ressortit à la fabulation ! Le journaliste ne subit plus l’événement, il le crée ou l’arrange à sa convenance. En plus, on est dans l’unanimisme : toutes les presses ont un discours identique sur la crise au Zimbabwe. Cela remet en cause la pluralité des opinions et si on pousse la logique un peu loin, la liberté d’expression même est mise en péril par la…presse elle-même. C’est effrayant de penser que la presse mondiale est borgne et regarde la planète avec une lunette unique. On disait que le monde est devenu un village planétaire, maintenant, il est devenu une voix planétaire. Unique. Et cette voix vient du Nord. Les presses du Sud n’en sont que les échos répercutés. Les journaux du Sud n’avaient pourtant pas suivi la campagne de diabolisation de Saddam Hussein visant à légitimer l’intervention américaine en Irak.

Maintenant, les presses d’Afrique, en optant de monter au créneau contre Mugabe, suivant en cela leurs confrères du Nord au lieu de proposer une lecture moins manipulatrice de la crise zimbabwéenne, risquent de rater le dernier barreau de l’échelle et de s’étaler dans les eaux glauques de la gabegie, pardon de la (Mu)gabegie.

Quoi que l’on dise, il semble que nous sommes entrés dans une époque postréelle, où la presse est capable de nous imposer un monde virtuel comme réel. Le journaliste, qui a longtemps souffert d’être perçu comme un écrivain raté, tient sa revanche. Maintenant, il est l’égal du romancier, un créateur de monde, et, en plus, sa fiction est perçue comme vraie. Au cri de Nietzsche : «Dieu est mort», pourrait répondre celui du journaliste : «Le réel est mort !»