Tout mur est une porte. Emerson
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mardi 12 mai 2015

La sirène de Faso Fani de Michel Zongo: Inventaire après liquidation



En 2001 à Koudougou, l’usine de textile Faso Fani ferme ses portes sous les oukases de la Banque mondiale et du FMI. Ce documentaire revisite cette époque à travers les récits des ex-travailleurs de cette manufacture qui retissent la toile de leur drame. Après avoir fait plusieurs festivals dans le monde, il a été finalement projeté à Koudougou lors des Rencontres documentaires de Koudougou  tenues  du 20 au 25 avril 2015.

Il y a des cinéastes qui hument l’air du temps pour capter leur sujet, et d’autres qui  trouvent le leur dans la circonférence de leur petite vie. Michel Zongo est de ceux-là. Après Espoir Voyage qui partait à la recherche de son frère, il s’intéresse cette fois-ci à une manufacture qui a marqué  son enfance et dont la fermeture a jeté à la rue des milliers de travailleurs dont son oncle.

Une voix off conte Koudougou avec Faso Fani qui en était le poumon économique. Epoque faste. Et puis elle est le fil d’Ariane qui mène vers les grilles closes de cette usine. On imagine le réalisateur parmi le groupe d’enfants filmés de dos devant la grille et qui regardent l’ usine. Vide. Un gardien flotte dans cette immensité comme un fantôme. Un silence sépulcral y règne. Les machines se sont tues, les camions ont disparus. La sirène dont la stridulation tirait de leur sommeil les habitants de la cité est devenue muette. Décor campé. Splendeurs et misères de Faso Fani. 

Place donc au récit de ceux qui y travaillèrent pour démêler l’écheveau, dérouler  le fil de cette catastrophe et tisser la trame d’une vie après Faso Fani. Une galerie de personnages qui va de l’ouvrier au technicien supérieur. Ils parlent et revivent ce passé-là. La caméra restitue parfois un regard qui chavire, un œil qui se mouille, une voix qui monte ou meurt sous l’émotion, un doigt qui court sur un pagne comme une caresse. Mais aussi des éclats de rire pantagruéliques, des sourires nostalgiques. En somme des douleurs et des joies, des hauts et des bas, le clair-obscur de sentiments.

Comme des motifs insérés dans un pagne, des images  d’archives tournées par des vidéo-amateurs et des extraits de journaux radio se glissent entre les témoignages de ses déflatés et dessinent le contexte de l’époque. A écouter les journalistes  présenter la liquidation comme une panacée, une nécessité pour le mieux-être des Burkinabè, on voit comment les médias sous l’ère Compaoré est plus proche de l’intox que de l’info. Comme des réclames de l’Enfer qui promettent les douceurs du Paradis.

Mais la mort de Faso Fani ne signifie pas la mort du pagne traditionnel. Car si on a tué la poule aux œufs d’or, on n’a pas ôté l’envie d’omelette aux populations. En effet, dans la plupart des cours de Koudougou, des Pénélope assises sur le métier confectionnent de belles toiles qui trouvent preneurs. Des commandes affluent de l’intérieur du pays et de la diaspora. Thomas Sankara, le président assassiné en 1987, aura réussi à semer l’amour du Dan Fani dans le cœur des Burkinabè. Elle est devenue une fibre patriotique.

Michel K. Zongo se prend donc à rêver d’une coopérative rassemblant tous les tisserands de Koudougou dans un même lieu sous l’encadrement des déflatés de Faso Fani ; ceci pour améliorer l’offre et prospecter de nouveaux  marchés à travers Internet. Il réussira juste à mettre ensemble une dizaine de tisseuses sous l’œil de quelques déflatés dans le finale du film.

Le film se clôt sur les ex-travailleurs debout ! Eux qui tout au long du film sont souvent assis, vautrés dans leur fauteuil et dans la nostalgie d’une époque révolue se mettent debout, se retroussent les manches pour travailler. Débuté par le récit d’une catastrophe, le film finit donc sur une note d’espoir. C’est à l’art qu’il revient d’instiller l’espoir lorsque que les horizons semblent bouchés.

Toutefois, on pourrait reprocher à ce docu d’édulcorer la tragédie par un traitement soft de cette histoire en donnant la parole à ceux qui ont gardé leur dignité  dans cette épreuve. En effet, il y a un versant plus sombre avec des vies brisées, des familles disloquées, des scolarités interrompues, des avenirs pulvérisés, de adolescentes contraintes au tapin, des descentes dans l’enfer de la drogue,  de la démence et du suicide. 

L’artiste est libre de vêtir de dignité ceux qu’il montre ou de les dénuder pour en montrer les laideurs. Entre le vaincus de ce ring du libéralisme économique qui tiennent encore sur leur jambes et les autres qui sont groggy, ce docu-là  a pris le parti de filmer les premiers…
La Sirène de Faso Fani est une charge contre les institutions financières internationales dont les solutions sont souvent des poisons. Et aussi contre l’autisme des hommes politiques du continent face aux aspirations de leurs peuples.

lundi 30 mars 2015

Tango negro de Dom Pedro : Le chromosome nègre du tango!



Tango negro, les racines africaines du tango  est un documentaire  de 93 minutes de l’Angolais  Dom Pedro. Il part sur les traces du Tango des origines pour montrer la part négro-africaine de cette musique emblématique de l’Argentine.

Affirmer que le Tango est d’origine nègre paraît de prime abord saugrenu tant cette danse est emblématique de l’Argentine. Même les plus grands écrivains argentins comme José Cortezar, Ernest Sabato ou Luis Borgès qui  ont évoqué cette musique dans leurs œuvres n’ont jamais mentionné son ascendance africaine. Et puis, on visionne ce film et on se rend compte que ce pays n’a pas été aussi monocolore que l’on veut le faire accroire.

Ce film nous embarque dans un long voyage musical et historique entre Paris, Buenos Aires en Argentine et Montevideo en Uruguay. Une remontée vers les racines du Tango. Il donne la parole à des musicologues, des chercheurs, des musiciens  qui affirment l’origine nègre de cette danse.

On découvre effectivement que l’Argentine a reçu une forte colonie d’Africains  déportés sur son sol par la traite négrière. Ainsi en 1830, un tiers de la population de Buenos Aires était noire et certaines villes étaient à 50% peuplées de Noirs. Ces populations, majoritairement venues de l’Afrique centrale et de culture bantou vont y apporter leur musique. 

Mais cette communauté africaine va disparaisse peu à peu, exterminée dans les guerres ou dissoute dans le métissage. C’est à partir de 1852 qu’il y a une réécriture de l’histoire pour effacer l’apport culturel de la communauté négro-africaine. Une forte émigration blanche composée d’Italiens et de Juifs va apporter leur culture au Tango et occulté son essence nègre.

Ce documentaire est servi par des belles images. Il y a des moments de vrai cinéma qui happent le spectateur et le fait entrer dans l’histoire. Comme quand les couples dansent le tango, et la camera suit les arabesques des corps, restituant la fluidité, la légèreté et la beauté des mouvements qui oscillent entre l’étreinte amoureuse et  la tauromachie. 

Et lorsque, passant d’Argentine en Uruguay, on a une belle séquence d’un vol d’oiseaux migrateurs  s’étirant dans le ciel au-dessus de l’océan avant de disparaitre derrière les premières maisons de Montevideo, on a là une belle métaphore de l’arrivée des Noirs dans ce pays. 

On aurait aimé que Dom Pedro se servît plus de ces moments de poésie que des longues interviews. En somme, qu’il y mît plus de  poésie et moins de ratiocinations. Mais son propos se voulant scientifique, il a préféré le laïus des éminences.

Ce choix-là a pour conséquence de tirer le documentaire en longueur et  le cinéphile s’ennuie fort après une heure. Surtout on ne comprend pas pourquoi le film nous embraque pour l’Uruguay car la question de l’essence nègre du Tango est  Argentine. En Uruguay, le débat n’a pas lieu.

Tango Negro a une certaine résonance avec le  roman  Le Chanteur de Tango de  Toma Eloy Martinez qui raconte l’histoire d’un étudiant américain qui part sur les traces du tango en suivant  Julio Martel, un infirme qui n’a jamais enregistré ses chanson et qui chante dans des lieux improbables de Buenos Aires pour ressusciter une histoire douloureuse de l’Argentine, fait d’assassinats politiques et de dénis. 

Tango Negro aussi ressuscite l’histoire douloureuse et méconnue des négro-africains d’Argentine en allant sur les lieux qui portent les traces de cette existence. Grâce à ce documentaire, on verra le tango autrement. Comme la première world-music, une fusion entre musiques noire, italienne et  juive.

jeudi 15 janvier 2015

Warda de Mahmoud Jemni: Portrait d'une femme Courage



Dans ce court documentaire de 2014, le réalisateur tunisien Mahmoud Jemni filme Warda Afi, une jeune artiste atteinte d’un cancer.  Par l’art de la gravure, cette femme résiste au mal et donne une vraie leçon de courage. Par l’art du cinéma, Jemni sculpte le portrait d’une femme courage très touchante.

J’ai rencontré Mahmoud Jemni sur un trottoir de Carthage devant le Théâtre national après une soirée cinéma éprouvante lors des JCC 2014. C’est un homme au  physique frêle, un béret vissé sur la tête et une fine moustache. Sexagénaire ou septuagénaire mais avec la fraîcheur de l’éternel ado. C’est le propre des enseignants et des créateurs et il fut l’un et l’autre.   

Enseignant dans une première vie, retraité depuis et  critique, producteur et réalisateur de cinéma actuellement. Il avait beaucoup de mots dans la bouche, j’avais beaucoup de sommeil dans les yeux. Il disait que l’enseignement était le plus beau métier du monde, je pensais qu’il était le plus ingrat. Il voulait aussi parler de ses films, de ceux de René Vautier dont il fut l’assistant sur quatre réalisations. 

Mais j’aspirais au repos du corps, à l’appel de mon lit pour me glisser dans les plis du sommeil. Un taxi l’a emporté dans la nuit tandis que je rejoignais mon hôtel. Ce fut une rencontre inachevée. Un dialogue mal entamé et vite interrompu.

Et plus tard j’ai vu son dernier film  documentaire, un court métrage : Warda, La passion de la vie. J’aurai voulu parler de ce documentaire avec le réalisateur. Voilà le sujet qui nous aurait permis de traverser la nuit, à moi de tenir la bride à mon sommeil pour un vrai échange autour du cinéma et de son film.

Warda, c’est la passion au double sens de souffrance acceptée et d’amour de la vie. Pourtant ce n’est pas un film sur la souffrance, bien au contraire Warda est un film solaire sur un sujet douloureux, une maladie crépusculaire. Warda est un soleil qui jette une lumière sur le monde de la maladie et donne de la couleur à tous les aspects sombres de celle-ci. Il y a une telle lumière en elle qu’elle irradie le film.

Jeune femme qui découvre qu’elle a le cancer de sein, nouvelle qui normalement fait s’écrouler un monde mais Warda est une femme debout, elle redresse la tête et affronte le mal. Malgré la batterie d’examens, la chimio qui fait tomber les cheveux, les produits qui déforment  le visage et l’hôpital qui devient un passage obligé. 

L’omniprésence du couloir blanc de l’hosto avec son halo immaculé et froid dans le film en fait une sorte d’univers infra-terrestre. Elle résiste à travers l’art et le sourire.  Le sourire de Warda qui illumine le visage et lui donne l’éclat qui fait oublier tout le reste. De dents qui mordent dans la vie comme dans une grenade mûre  pour en savourer le suc avec avidité. Warda est artiste. Elle crée, s’oublie dans la création et trouve un exutoire face au cancer.

Mahmoud Jemni filme sans pathos cette histoire douloureuse, la caméra est très proche de Warda mais jamais elle n’est voyeuse. Le film opère de la périphérie vers le centre en allant au plus près de cette jeune vie. Une démarche progressive de dévoilement fait entrer le spectateur dans l’intimité de Warda comme un visiteur qui passerait du salon à la chambre. En effet, le film s’ouvre sur des mains qui travaillent la gravure avant de découvrir un visage de femme. Bien maquillé avec des grands yeux blancs aux longs cils soyeux. Et petit à petit, l’image se décompose, la coquetterie n'est que d’apparence. 

Ainsi tombe la chevelure qui n'est que perruque, les fards s’estompent et laissent un visage nu. un crâne chauve. Mais demeure la beauté. Celle des héroïnes. De celles qui sont au-delà de la beauté physique, de l’accessoire : la force intérieure. Celle qui sourit à la mort et à la vie. Celle qui trace une route de lumière en gravissant le Golgotha. 

D’ailleurs, de route, il est toujours question dans ce film car entre deux séquences sur Warda et son entourage, on revient toujours vers une autoroute bordée d’oliviers avec au fond une montagne. Métaphore de la vie de Warda, la grand‘route est mouvement, refus de la prostration et de l’enfermement, cheminement vers le lointain, vers l’aventure. Warda pousse sa vie devant soi avec pétulance comme un Sisyphe heureux.

Juste avant la dernière image de Warda figée dans un grand éclat de rire, il y a la séquence de l’autoroute qui déroule son ruban d’asphalte dans le soir avec dans le  fond le soleil qui luit comme une pièce d’or et éclabousse l‘horizon de ses coulures d’or et de cuivre. Aurore ou Crépuscule ? On est certain de rien sauf que le soleil est toujours là. Donc un  film solaire jusqu’au bout. 

Mahmoud Jemni a commis un beau docu sur la  volonté de vivre. Où la puissance de vie dissout le funeste de la maladie. Sans doute que Warda résonnera dans la mémoire du cinéphile comme  un autre nom pour dire le courage ?

jeudi 3 avril 2014

Docu film : Enfance piégée de Fousséni Kindo

Enfance piégée est un documentaire de Fousséni Kindo produit par Semfilms. Ce film met le doigt sur un problème de société au Burkina : le mariage précoce. Un film touchant et sans pathos.

Deux pièges guettent très souvent le cinéma de sensibilisation : la sensiblerie et le prêche moralisateur. Ce film a réussi à contourner ces Charybde et Scylla du docu. On n’y verra aucun gros plan sur un œil qui s’humecte de larmes, sur une lèvre qui frémit ou une poitrine qui se soulève sous un sanglot. Aussi les spectateurs habitués à suivre le malheur des hommes à l’écran avec un paquet de kleenex seront-ils fortement déçus. Ceux aussi qui opinent du chef de contentement devant le discours moralisateur des documentaires seront bien frustrés par cette absence de leçon.

En effet, Enfance piégée a choisi la distance du reportage, la caméra posée à distance et de manière frontale. Se contentant de regarder et d’écouter, la caméra n’entre jamais à l’intérieur des cases, il n’y a aucun plan subjectif. Et tous les protagonistes bénéficient du même traitement : égal éclairage, même écoute de sorte que personne n’a le mauvais rôle, cinématographiquement parlant. L’image tend à la neutralité. Pourtant la tentation est grande dans ce cas d’espèce de manipuler l’image à travers l’éclairage et le montage. Cette asepsie des images sert bien le propos du film même si c’est un choix qui rend le film monotone.

Le film s’ouvre sur une femme et une jeune fille qui marchent dans un paysage austère, une montagne se découpe dans l’arrière-plan. C’est l’Est du Burkina. La jeune fille n’est pas la fille mais la coépouse de la femme, nous apprend le commentaire en off. Enfance piégée suit le parcours de cette jeune fille, Assétou, précocement mariée à 15 ans à un vieil homme par son grand père. Refusant de consommer le mariage, elle trouve l’appui du service de l’Assistance sociale et de la justice pour se libérer. Au bout du combat, elle retournera chez son mari. Vaincue !

Enfance piégée retrace cette odyssée pour la liberté, donne la parole aux différents protagonistes sans y tomber dans le manichéisme. Il n’y a pas de héros et des méchants dans ce film, juste des représentants de deux mondes qui s’affrontent, chacun adossé à des valeurs qu’il croit justes. Le grand-père d’Assétou, qui a jeté sa petite fille dans les serres d’un prédateur, est convaincu de son bon droit. Il convoque le Coran et la coutume pour justifier son acte. Le juge et l’assistante sociale défendent la pauvre fille au nom du droit de la personne humaine à disposer de sa vie et à choisir librement son conjoint.

Le film met face-à-face deux conceptions de la personne humaine complètement opposées mais celles-ci sont portées par des citoyens d’un même pays. C’est cette fracture entre l'Etat et l’arrière pays qui fait froid dans le dos. Et surtout que de cette Guerre des mondes, ce n’est pas le nouveau qui triomphe mais l’antique, ce n’est pas la modernité mais le moyen-âge qui est le plus fort. Assétou ne sera pas sauvée, malgré l’assistance sociale, malgré la justice, elle se pliera à la loi du clan.

On connaît l’intention du réalisateur, on sait qu’il est pour un pays où les jeunes filles iront à l’école, vivront librement leur amour mais il ne le crie pas à fort renfort de pathos. Jamais Assétou n’est montrée pour quémander la pitié du spectateur, elle ne pleure pas, ne se plaint pas. Elle reste digne, emmurée dans son silence. Et c’est ce silence de cette enfant qui reste, longtemps après le générique de fin. C’est aussi la qualité de ce film de n’être pas tombé dans le bavardage militant et d’avoir mis un visage sur un problème de société.

Il ne s’agit plus de lutter contre le mariage précoce qui est un principe mais de donner un visage à cette barbarie. Et ce visage, c’est celui de la jeune Assétou, la Piéta du Gourma, revenue dans la maison de son bourreau, pour que son fils, fruit du viol, ait un père, fut-il vieux et haï d’elle. Un retour en Enfer sous le regard impuissant des législateurs ! C’est cette énormité-là que le documentaire de Fousséni Kindo met sous les yeux du spectateur. Une pratique enracinée et figée comme la montagne du Gomnngou présente en arrière plan dans tout le film. Tout simplement !
Ce documentaire est sélectionné pour le festival Vues d’Afrique de Montréal.

mercredi 30 octobre 2013

Docu de Gideon Vink: Le Ruudga Parle avec Nouss Nabil


Le Ruudga Parle avec Nouss Nabil

Après les films musicaux sur le légendaire Bembeya Jazz et le destin tragique de Black So Man, l’Association Semfilms s’est intéressé avec le docu Le Ruudga Parle à Nouss Nabil et à l’instrument traditionnel qu’il joue et tente de promouvoir. Ce film réalisé par Gideon Vink met la lumière sur le ruudga sans pour autant en dissiper les ombres et les légendes.


Nouss Nabil, vous vous en souvenez ? Certainement que le grand public des téléspectateurs de la dernière décennie se rappelle ce jeune homme, très grand de taille qui se déhanchait mollement au rythme d’une chanson un peu grivoise sur les bords. Ayant eu son quart d’heure de célébrité comme le prophétisait Andy Warhol, il aurait pu retomber dans l’anonymat comme tous ces chanteurs d’une saison. Mais le jeune homme ayant goûté à l’ivresse de la musique et de la célébrité ne veut plus quitter la scène musicale. Il veut être un vrai musicien et décide d’apprendre à jouer d’un instrument.
Après une courte éclipse, il est revenu épaissie, la barbe poivre et sel, jouant du ruudga, la viole traditionnelle des Moosi.

C’est la reconversion de ce jeune homme, moderne, citadin et bien portant au ruudga que tente de comprendre le film. Le Ruudga Parle est conçu sur le schéma du conte initiatique, avec un héros qui fait son apprentissage à passant d’un maître à un autre, d’un lieu à un autre. Ainsi Gideon Vink accompagne Nouss Nabil de son équipée à travers le Burkina Faso pour comprendre le origines et les mystères de son instrument. La caméra le suit, souvent de dos, à travers ses déplacements pour rencontrer les aînés, la plupart malvoyants. Le ruudga est un instrument qui est attaché aux malvoyants dans le pays mossi et on en fait un accessoire pour mendiant.

A Ouagadougou, il rencontre Denis Sawadogo, un aveugle qui joue dans les débits de boissons et à Bissiga, un petit village de Ouahigouya, Michel Ouédraogo et son frère. Ah ! le vieux Michel, 50 ans de musique. Il a remplacé la calebasse du ruudga par une casserole en alu mais il arrache à son instrument des sonorités extraordinaires et d’une grande pureté. Avec lui, on se rend compte que le ruudga parle car l’instrument semble répéter les mots qu’il chante.

Le documentaire est composé de deux périodes. Une partie solaire qui montre Nous Nabil dans ses pérégrinations à la rencontre des maîtres du ruudga et dans son entreprise de vulgarisation de l’instrument, d’abord à l’Université devant les étudiants de Lettres et ensuite avec des gamins pendant le festival Wedbindé de Kaya.

Et une période crépusculaire et nocturne. Le basculement s’opère par les inserts d’un coucher d’un soleil et l’apparition de la pleine lune. Cette seconde partie s’attache à la part d’ombre du ruudga. Nouss Nabil évoque les pouvoirs de l’instrument. Ce pouvoir est aussi souligné par El Hadj Idrissa Dembélé qui conte une histoire extraordinaire digne des Mille et Une nuit. Pendant qu’il raconte cette histoire extraordinaire, la camera saisit l’effet sur sa famille : zooms sur des regards étonnés, dubitatifs.

Il n’est pas dans notre propos de nier ou d’accréditer cette thèse du ruudga capable de réaliser des choses extraordinaires mais en entourant l’instrument de fantastique, cela peut nuire gravement à sa vulgarisation. Car pour faire entrer le ruudga dans les écoles et dans les orchestres classiques comme le souhaite Nouss Nabil, il faut avant tout en faire un objet profane. En le sacralisant, il rajoute au folklore et participe à son isolement.

Ce film participe à la connaissance de cet instrument de musique traditionnelle. Il se regarde avec plaisir à cause des images bien léchées et parce que la caméra est ouverte à l’imprévu et saisit le mouvement de la vie quotidienne de Bobo Dioulasso. Des visages anonymes, des paysages et des sites connus traversent le film de sorte que Nouss Nabil n’emplit pas l’écran même s’il est le personnage principal. En ne tombant pas dans la célébration d’un artiste, ce docu évite l’écueil de la plupart des films musicaux. Il est disponible en DVD.


mercredi 19 septembre 2012

Le cinéma scrute l’histoire burkinabè

Ce documentaire de Dimanche Yaméogo est une production Semfilms. La caméra piste Boukary Kaboré dit le Lion, officier de l’armée burkinabé, frondeur après le putsch du 15 octobre 1987 qui, depuis son retour, mène une double vie de chef de parti et de cultivateur. Un film sur une période trouble de l’histoire récente. Les images film montrent que Boukary Kaboré n’a pas usurpé son surnom de lion. La barbe et la chevelure forment une blanche crinière qui cerne un visage léonin avec des yeux de braise. La taille est haute, les bras puissants, les mains immenses avec des doigts démesurées. Du roi de la brousse, il a aussi les colères rugissantes et la dent dure. Il découvre vite les dents pour mordre surtout lorsqu’il évoque l’arrêt de la Révolution d’août 83. La caméra suit le Lion et dessine le portrait d’un homme de soixante-deux ans qui a eu plusieurs vies. D’abord l’enfance dans un village de Koudougou, puis la venue à Ouaga au Prytanée militaire où il rencontre Thomas Sankara, la découverte du sport qui révèle ses qualités de champion dans beaucoup de sports de main comme le lancer de javelot, le saut en hauteur et enfin l’influence d’Adama Touré, syndicaliste et professeur d’histoire qui sèmera la graine marxiste dans la tête de ses jeunes élèves qui deviendront, quelques années plus tard, les leaders de la Révolution d’août 83. On suit le capitaine redevenu cultivateur labourant son champ avec des ouvriers pour trouver sa pitance et aussi en réunion politique avec ses militants mais son parti sankariste ne semble pas ratisser au-delà du cercle des anciens compagnons d’armes. Ce film revient surtout longuement sur la période révolutionnaire , en ces temps où Boukary le Lion était chef du BIA−le Bataillon d’intervention aéroporté de Koudogou−et sur les jours qui suivirent le putsch du 15 octobre 1987 avec son entrée en résistance où il annonçait, sur les ondes de Radio France internationale (RFI), que lui et son demi-millier de paras s’opposaient au nouveau régime du Front populaire dirigé par Blaise Compaoré. Une offesive de l’armée loyaliste sur la ville de Maurice Yaméogo laisserait des souvenirs amers. Le Lion réussit à s’éclipser au Ghana. Cette fuite qui a contribué à bâtir sa légende est reconstituée dans le film ; on voit le Lion, lunettes noires et un keffieh palestinien autour de la tête, roulant sur une mobylette CT à travers des pistes vicinales. Son retour sur la tombe commune où reposent ses compagnons d’armes est un moment de vérité du film car c’est seulement là que la cuirasse de marbre du Lion se fissure, on découvre dans la voix qui bafouille et dans le regard triste, l’extrême solitude et la culpabilité du survivant. Après la version officielle de la fin de la Révolution délivrée par les vainqueurs, ce film donne une autre version, celle du Lion. Pour autant, la vérité historique n’est pas rétablie, non que Boukary Kaboré ne soit pas sincère dans sa lecture des évènements mais parce que cela n’entrait pas dans la préoccupation du réalisateur. L’eut-il souhaité qu’il eut triangulé la version du personnage principal avec d’autres versions, ce qui aurait permis de mieux cerner les contours de l’époque et de capter les lignes de partage entre les différents protagonistes. Même la version du Lion aurait été mieux servie s’il avait donné la parole à d’autres témoins, recouru aux coupures de presse et aux documents audio-visuels de l’époque. Mais le réalisateur a choisi de servir la geste du Lion à travers l’œillère du Lion. Ce docu de 52 minutes a néanmoins le mérite de mettre le projecteur sur un pan méconnu de notre histoire malgré son caractère hagiographique qui limite sa portée en tant que document historique. Toutefois, on peut bien s’accommoder des petits arrangements avec la vérité, si cela peut servir à donner une dimension héroïque aux protagonistes de notre histoire nationale et à offrir à la jeune génération des modèles et des motifs de fierté. C’est à ce prix que se construit une nation selon Renan qui disait dans Qu’est-ce qu’une nation ? que « l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien de choses». Ce film est-il le présage que notre cinéma va s’intéresser enfin à notre histoire ? Il faut l’espérer car le cinéma, la fiction bien plus que le documentaire, peut aider à bâtir la nation qui, comme le septième art, est une image projetée avant d’être une réalité. Et le cinéma a la capacité de construire de grands récits et des mythes autour desquels tous les Burkinabè peuvent se retrouver. « On peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants », concédait Alexandre Dumas.

mardi 26 juillet 2011

Le silence des autres : une plongée dans le monde des bonniches

Lauréate du meilleur scénario de Ciné droit libre de 2010, Assita Ouarma a, avec l’aide du Festival, « réalisé » un court docu « Le silence des autres » sur l’univers des petites bonnes de Ouagadougou. La caméra les suit depuis le village San dans le Mouhoun jusqu’à la capitale et présente des aspects méconnus de la vie de ces esclaves de temps modernes. Edifiant et révoltant.

Le silence des autres
s’ouvre sur les images d’un village du bout du monde. Des cases de banco aux murs croulants, quelques animaux faméliques, et des hommes et femmes tenaillés par le manque d’eau, de nourriture, de tout. Ici le terre est ingrate. L’eau rare, il faut aller la chercher dans les profondeurs de la terre, à plus de 100 mètres. Les parents, la période de soudure venue, sont contraints d’envoyer leurs fillettes. Se séparer des enfants est un arrachement qui ne se fait pas sans douleur. La caméra s’attarde sur les visages des mères, on y lit l’angoisse, l’abattement. C’est la misère qui les oblige à cette difficile résolution. Et elles s’en remettent au Bon Dieu pour retrouver leurs enfants dans quelques mois, saines et sauves. Elles invoquent les divinités et remettent des gris-gris protecteurs aux aventurières.
Dans les yeux de ces petites filles qui partent, brillent des rêves d’argent, de pagnes et de victuailles dont on dit que la ville est prodigue. Elles sont attirées par les lumières de la ville, ces petites phalènes mais beaucoup se brûleront les ailes à la flamme de Ouagadougou. Nombre d'entre-elles ne reviendront plus au village. La Capitale les aura happées et transformées : elles ne voudront plus vivre dans les cases sombres du village, sans eau courante ni télévision ! C’est avec tristesse que l’on suit le témoignage d’une mère sans nouvelle de sa fille depuis 19 ans. Le lien avec le village s’est rompu. Ailleurs, une fillette fraîchement débarquée du village s’émerveille sur le confort de la ville : « Ici, il y a l’eau, l’électricité et le goudron » dit-elle, des étoiles dans les yeux. Rapidement les mèches de couleurs envahissent les têtes, les talons-aiguilles enserrent les pieds et les maquillages empourprent les faces et peu à peu la mue s’opère avec au bout, le lien avec le village coupé comme un pont-levis que l’on lève !
L’arrivée des filles à Ouagadougou est un autre grand moment du film. La cour du tuteur est noire de monde, les employeuses averties de l’arrivée de la cargaison sont au rendez-vous. Comme des oiseaux de proie prêts à fondre sur une portée d’oisillons. On discute le salaire, on soupèse la fillette du regard, on préjuge de sa force de travail, on conclut le marché et on enlève la fillette. C’est comme au marché de bétail. Rarement une bonniche trouve une famille accueillante, très souvent elle débarque en enfer. Brimades, bastons, privations. Beaucoup d’employeurs sont violents, quelques-uns violeurs, et tous leur volent leur enfance. De respectables pères de famille se commettent dans des amours ancillaires, traumatisant à vie les fillettes. Rien ne filtrera de ces souffrances, les sanglots de la fillette ne franchiront pas les quatre murs de son réduit. On étouffera les scandales dans des bulles de silence. Bulles de silence que ce docu entend crever.
Ce documentaire dégorge d’émotion. Les petites bonnes s’exposent, parlent, rient. On les découvre sincères, fragiles, innocentes. Elles ont des rêves d’enfants, les mêmes que nos enfants. Ce que les employeurs oublient souvent ! « C’est le même sang rouge qui coule dans leur veine », nous rappelle une jeune assistante sociale ulcérée par les traitements inhumains que certaines mères d’enfants font subir à ses fillettes.
Le seul reproche que l’on peut faire à ce film, c’est de donner trop de place à l’association Terre des Hommes, ce qui l’apparente parfois à un publi-reportage pour ONG.
Le silence des autres a le mérite d’aborder un sujet qui concerne tout le monde, chaque travailleur ayant une bonne à domicile. Confinée entre la cuisine et l’arrière-cour, elle est une ombre dans la maison. Ce film leur donne une existence et font entendre leurs paroles.