Tout mur est une porte. Emerson
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jeudi 30 juin 2016

André Sanou & André Sanou Jr: Le Peintre et son Double.



  Tous deux portent le même nom et prénom : Sanou André. Ils ont le même jour et mois  de naissance mais pas la même année et sont tous deux peintres. En plus, il est quasi impossible de faire la différence entre leurs tableaux tant ceux-ci se ressemblent. Une énigme dans le monde des arts plastiques du Burkina.

Un André Sanou peintre peut bien en cacher un autre. A Bobo, ils sont deux. Et cela n’est pas sans embarrasser les amateurs d’arts plastiques. On se croirait dans une nouvelle de Yasushi Inoue qui porte sur  un peintre célèbre dont le narrateur découvre le double dans l’ombre : deux peintres, une même signature !
Ici nous somme dans le réel. 

Tableau d'André Sanou (l'aîné)
Il y a Sanou André, l’aîné, bien connu dans le paysage artistique burkinabè depuis les années 90.
 Peintre autodidacte  au grand talent, il compose des tableaux abstraits d’une grande puissance.  Travaillant essentiellement avec des pigments naturels tirés des plantes de son terroir et de  la terre latéritique de Bobo Dioulasso, la ville de sa naissance, il peint des grandes toiles qui puisent dans le patrimoine  africain et principalement l’écriture des masques bobo.Ses toiles  utilisent une palette de rouge, de noir et de gris et sont tellement fignolés et truffés de symboles géométriques pris sur les masques qu’ils donnent l’impression de bouger. Une illusion optique qui les rapproche de l’art cinétique. Il a connu la consécration en obtenant le GPNAL en 1999. Ensuite  il fera un séjour en  France avant de revenir à Bobo.

L’autre André Sanou, le jeune, a travaillé avec l’aîné. Il en était une sorte d’apprenti pendant quelques années. Ils ont même peint ensemble. L’aîné donnait les orientations, couchait les grandes lignes sur la toile et laissait le soin au jeune artiste d’achever le travail. Ce qui se fait dans tous les ateliers de peintres.

Tableau d'André Sanou Junior
Après le départ d’André Sanou en France, le jeune a continué à peintre et à signer Sanou André. Son travail révèle  un artiste très doué dans le dessin et qui conçoit des toiles très fignolées. Il sera plusieurs fois lauréat à la Semaine nationale de la culture (SNC). Plus tard, il signera  André Sanou Junior pour se démarquer de son aîné mais la confusion demeure. Ses tableaux et ceux de son homonymes se ressemblent comme des jumeaux monozygotes et donc difficilement identifiables. D’autant plus difficile qu’ils utilisent les mêmes pigments, puisent dans le même patrimoine et peignent parfois des  sujets identiques. Chacun d’eux a par exemple une toile figurative représentant un trompettiste de jazz !

Beaucoup de connaisseurs du travail d’André Sanou se sont trompés pendant la dernière SNC car ils ont cru que la  toile lauréate en peinture était de lui. C’est pourtant André Junior qui l’a signée. Toutefois à y regarder de plus près, on sent que le jeune peintre a des toiles plus surchargées et moins ajourés dénotant d’un déséquilibre dans les contrastes. Ce qui ne se retrouve pas dans les tableaux de l’aîné.

Il serait facile de déclarer que le jeune André n’a pas su se défaire de l’influence de son maître et aîné mais les choses sont peut être plus complexes.  Il serait plus intéressant de considérer que les deux André inaugurent  un mouvement artistique au Houet, une sorte de Factory, dont la tête de proue serait l’aîné. Et souhaiter qu’au fil des années les deux André réussissent à démêler leur démarche tout en restant dans cette peinture qui s’enracine dans le terroir tout en s’ouvrant au monde. Au regard du potentiel d’André Sanou Junior, il est sûr qu’il peut  trouver sa voie sans tremper son pinceau dans la palette de son aîné.

 Comme l’histoire bégaie et se répète dans le monde des arts plastiques au Houet. Il y a eu aussi des amalgames dans les années 90 entre feu Sanou André le sculpteur et André Sanou, le peintre. Mais cela restait au niveau des noms mais pas du travail. Si l’on croit à la loi des séries, il est plus que probable qu’un autre André Sanou surgisse dans quelques années pour installer une autre confusion entre lui et André Junior. Serait-on condamné à avoir chaque fois un Sanou André et son Double dans les arts plastiques au Faso. ? Tout est possible avec ces…Bobos-là.

jeudi 12 novembre 2015

Carrefour des arts plastiques de Ouaga: Quand un vernissage vire à l’émeute



 
photo de Giovanni Quattrocolo
Dans le cadre du Carrefour des arts plastiques de Ouagadougou, l’Institut français et l’Institut Goethe ont organisé le vernissage d’œuvres d’artistes burkinabè, français et allemand à Bissighin, le 6 novembre 2015. Le vernissage  a viré au sac des œuvres, les spectateurs ont tout détruit, démontant et emportant tout. Cela pose la question de la place de l’art dans un milieu où la nécessité prime sur la jouissance esthétique. Cet acte relève-t-il de la méprise ou du mépris de l’art?

« Que diable, sont-ils allés chercher dans ce trou ? » peut-on se demander. En réalité, le site était  approprié pour le thème choisi par les artistes : Réinventer la ville. Quoi de plus normal alors que de repenser la ville à proximité de ceux qui ont été exclus de la capitale et qui ont investi un espace à la périphérie pour créer une cité sans plan, sans voirie, sans assainissement, sans aucune commodité. Une cité sauvage qui a poussé comme un abcès sur la face nord de la capitale : le quartier non loti de Bissighin. Et le trou est une carrière d’extraction des briques. De là  sont sorties toutes les maisons de Bissighin, la rebelle.

La dizaine d’artistes prenant part à l’aventure ont reçu carte blanche pour rêver la ville future à partir du matériau local, le banco de la carrière. En trois semaines, sous les regards parfois amusés, curieux ou indifférents des riverains, les artistes ont construit des maisonnettes, posé des arceaux, des passerelles, faits des installations à partir de bric et de broc, accroché des chaises et des seaux à des poteaux, dressé des mannequins, et accrochés des toiles peintes.

Et puis le vendredi, jour du vernissage, voyant qu’il y avait un public plus nombreux que d’habitude, les habitants sont venus en badauds. Et petit à petit, le trou s’est rempli de monde comme il se remplit  d’eau pendant les grandes pluies de l’hivernage. Ils ont regardé avec envie les briques, les fenêtres, les poutres, les chaises et les seaux  sur des installations d’Abou Sidibé et les bidons entassés par Sahab Koanda. 
La performance qui met le feu aux poudres
Tout aurait dérapé au moment de la performance de Koanda Sahab. L’artiste qui voulait faire revivre l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2015 a mis le feu à une carcasse de voiture qu’il a auparavant arrosée d’essence, faisant monter dans le ciel un brasier de flammes, et puis il a invité le public à prendre des bidons pour participer à l’autodafé. Les ploucs se sont rués sur les bidons, se sont battus pour les arracher et ensuite, dans une furie destructrice, ils ont attaqué les réalisations des artistes, arrachant fenêtres, portes et même briques et pour finir ils se sont rués sur les boissons et les amuse-gueule prévus pour les invités. Ils ont tout emporté. Comme des fourmis magnan, rien n’est resté après leur passage. Rien.

Comment interpréter cet acte de vandalisme ? On peut conjecturer plusieurs pistes. D’abord, la méprise. Peut-être que ce pillage s’origine dans la méconnaissance de la performance, de cet acte artistique du ici et maintenant qui, en mettant le feu à une automobile, a été interprété par ces gens comme une invite à la destruction. Ou c’est un acte de conservation : ils se sont dit que les artistes se mettent à détruire par le feu ce qu’ils ont mis des semaines à construire et eux ayant besoin de ces choses-là, ils ne resteront pas des spectateurs passifs face à cet autodafé. Leur acte désespéré vise donc à sauver des flammes ces objets qui leur sont utiles.

Dans ce cas de figure, les artistes sont perçus par ces gens comme des nantis qui s’amusent avec des objets qui sont utiles à l’amélioration de leur quotidien. Donc il y a une sorte de mépris de ces adultes qui  jouent aux enfants gâtés devant leur misère. En effet un bidon de 25 litres est une garantie contre la pénurie d’eau, une assurance de survie durant la canicule d’avril. Les fenêtres, les portes, les solives, les  soutènements, et mêmes les briques récupérés sont des objets inaccessibles à leur budget et qu’ils vont utiliser pour fermer les ouvertures béantes de leurs maisons. Les chaises en plastique apporterot du prestige dans ces taudis. Même la toile qui a servi à peindre le tableau sera rideau de fenêtre pour soustraire l’intimité au regard du voisin. Ici l’art de la récupération que pratique l’artiste contemporain est récupéré  par le pauvre qui réinsère ces œuvres d’art  dans l’utilitaire. Ce que l’artiste prend à la consommation pour créer, le pauvre l’arrache à l’art pour le rendre à la vie

Ceux qui ont une vision plus poétique des choses diront que la performance a réussi à réinstaller dans ces spectateurs devenus acteurs la furie de l’insurrection et qu’ils ont rejoué et revécu cette geste libératrice en pillant cette exposition ! Ainsi Sahab aurait réussi ce qu’Antonin Artaud appelait de tous ses vœux dans le spectacle. C’est-à-dire un projet de  représentation faisant subir au spectateur un traitement émotif choc  de façon à le libérer de l’emprise de la pensée discursive et logique pour retrouver un vécu immédiat dans une nouvelle catharsis et une expérience esthétique et éthique originales.

Dans l’une ou l’autre des hypothèses, il se pose la question  de l’art contemporain dans un environnement pauvre. Faut-il voir dans ces œuvres parfois ambiguës, ready made, récup art,  un délassement d’hommes rassasiés, un art bourgeois qui ne dit rien aux affamés. Sartre posait la question de l’utilité de la littérature devant un enfant qui meurt. On peut sans entrer dans une situation aussi tragique poser la question de l’utilité de l’art devant un ventre vide. Que vaut une nature morte, soit-elle de Cézanne ou de Van Gogh,devant un plateau de fruits pour un homme qui a faim ?

Il faut savoir raison garder et ne pas donner à cet acte l’ampleur qu’il n’a pas. Cet acte destructeur n’est pas si grave, il a anticipé de quelques jours la destruction programmée d’œuvres qui se veulent éphémères. Toutefois il a l’intérêt de poser entre autres questions, celle  de la médiation dans les expos d’arts au Burkina. 

Il y a nécessité d’associer des commissaires d’art à la fête des arts plastiques de Ouagadougou. Car un commissaire, en plus de penser la scénographie d’une exposition, fait un travail de médiation qui tient compte de la spécificité du public.  Il nous semble qu’un commissaire aurait préparé le public de Bissighin à mieux comprendre l’intrusion de cette exposition dans leur monde ou du moins, il n’aurait peut-être pas autorisé une performance pyro-artistique qui, d’ailleurs n’entre pas dans le thème de l’expo qui est, il faut le rappeler, « Réinventer la ville ».

jeudi 3 septembre 2015

Arts et vandalisme: Pas touche nos monuments !

La Verseuse d'eau vêtue de cotonnade
De plus en plus, à Ouagadougou, on voit des monuments retouchés par des gens qui les déparent en croyant les parer avec des vêtements ou des accessoires de mode. Cette semaine, beaucoup de monuments ont été transformés en mannequins pour la promotion du Danfani. Ce phénomène de relooking n’est-il pas un vandalisme soft qui peut ouvrir la porte à tous les travers?

Que ce soit le fait d’inconnus ou des structures connues, le vandalisme des œuvres d’art et surtout des monuments est devenu courant et tend à être accepté comme allant de soi. Ainsi au nom de la promotion de la filière du Faso Danfani, plusieurs monuments ont été habillés en tenues de notre cotonnade nationale.

Le monument qui fait le plus les frais de ce vandalisme est la Verseuse d’eau située au rond-point des Nations Unies. On lui avait auparavant mis des verres  solaires et un chapeau. Depuis une semaine, on l’a habillée d’un ensemble Faso Danfani. D’autres monuments ont aussi été vêtus de la fameuse cotonnade. A-t-on le droit de changer ainsi la physionomie des œuvres d’art sans tomber dans le vandalisme.

Il est vrai que des œuvres célèbres ont été parfois habillées pour des causes nobles. Ainsi le Mannekin Pis, le célèbre garçon pisseur de Bruxelles, a été quelques fois habillé dans des circonstances bien particulières. D’abord il faut préciser que contrairement à nos sculptures, celle-ci représente un enfant totalement nu. Louis XV lui avait ainsi offert une tenue de chevalier. Le monarque voulait que les Bruxellois lui pardonnent  le vol de la statuette par ses sujets. Le Mannekin Pis a parfois porté des tenues dans le but de rendre hommage à  une profession ou un grand artiste.

 Avouons que nous sommes, dans le cas de notre Danfani, loin de cela. D’abord ce n’est pas un monument  mais plusieurs qui sont vandalisés et aucun des nôtres n’est nu.
La question qui  importe  donc est de savoir s’il est normal de défigurer une œuvre d’art au nom de la visibilité d’un produit, soit-il d’importance capitale pour l’émergence de la filière coton.

Y répondre par l’affirmative, au nom de la logique économique, c’est tomber dans un cynisme de mauvais aloi et ouvrir la porte à tous les excès. Car après avoir cédé aux vendeurs de Fani Danfani, pourra-t-on légitiment interdire aux marchands de perruques de coiffer les sculptures de la capitale de leur pompon capillaire ? 

Et quand l’envie viendra aux vendeurs de colorants qui peinturlureront les œuvres, pourra-on leur opposer un refus ?
Et si d’aventure, après les marchands de foire, venaient les marchands de foi ? Quand des prédicateurs prosélytes  se piqueraient de mettre le Saint Coran ou la Sainte Bible entre les mains de l’écolier du monument du savoir… Si durant le mois de ramadan prochain, des barbus prudes décidaient de faire porter le voile intégral à toutes les sculptures de femmes pour cacher leurs protubérances. Que leur opposer ?

Il n’est pas interdit pour des promoteurs d'un produit d’utiliser l’espace public pour sa visibilité ou même d’utiliser l’art pour sa promotion. Si les médias traditionnels comme les journaux papier, les télés, les écrans publics ne leur suffisent pas, les promoteurs du Faso Danfani ont le droit de faire appel à des artistes : ceux-ci pourraient créer des œuvres à partir de leur matériau : des poupées, des sculptures, des installations qu’ils pourraient  exposer le temps qu’il faut aux points stratégiques de la Capitale.

Mais un monument ne devrait en aucun cas être un support publicitaire ! Une sculpture n’étant ni pas un VRP ou un homme sandwich d’une entreprise, quelle qu’elle soit. Attifer d'une tenues un monument de bronze déjà vêtu , même pour une bonne cause, n’est rien d’autre que du vandalisme même si c’est  à dose homéopathique. Pour sûr, ce vandalisme-là n’opère ni à la dynamite ni au marteau pilon, mais cela  altère la fonction et le message de ce monument.

Ces actes de vandalisme soft commis avec la bénédiction des autorités communales, du ministère en charge de la culture et le mutisme des artistes nous interrogent sur l’importance que l’on donne aux œuvres d’art dans ce pays. Si ces commerçants de pagne avaient emballé le dôme de la mosquée centrale ou la croix de la cathédrale dans du pagne pour des motifs publicitaires, on aurait eu droit à tout un raffut du diable. Comparaison n’est bien sûr pas raison mais ces monuments doivent aussi avoir la même auréole de respect..

Aussi, messieurs les habilleurs, ôtez  de notre vue  ces pagnes que nous ne saurions voir sur nos monuments !

jeudi 13 août 2015

Expo Chine Ardente : Sculptures de taille triple XL !



Naissance de lin tianmiao

Mons est la capitale  européenne de la culture 2015. Dans ce cadre, il est organisé plusieurs expositions dont  l’expo Chine Ardente aux Anciens abattoirs de la ville belge. Cette expo regroupe les sculptures d’une  vingtaine d’artistes contemporains de l’Empire du Milieu. Ce sont des œuvres monumentales. Projecteur s’est  intéressé aux artistes femmes de cette expo. Leurs œuvres sont fortes et leur discours  intéressant.

De l’art en Chine, on connaît la peinture à l’encre et au pinceau et très peu la sculpture. Pourtant les Chinois pratiquent la sculpture depuis longtemps. En témoigne les Armées de terre cuite, ces sculptures de soldats en argile trouvées dans le Mausolée de l’Empereur Qin.

Dans l’expo Chine Ardente, non seulement les œuvres sont gigantesques mais en plus, ces artistes contemporains explorent  une diversité de matériaux allant des plus durs comme l’acier aux plus fragiles comme le verre. Et tous questionnent la Chine moderne, prise entre la frénésie du développement industriel uniformisant et destructeur et la nécessité de préserver  l’homme et la nature. 

Parmi ces artistes, il y a  bien heureusement des femmes. Ce qui contredit la vision machiste qui veut que cette discipline de «  casseurs de pierres » exige de la force et soit donc du domaine des hommes. Bien évidemment les hommes restent majoritaires dans cette expo mais la présence de ces femmes détonne.


Il y a Lin Tianmiao dont l’œuvre Naissance est une femme  nue  accroupie dans la position de celui qui  se soulage en rase campagne, elle pond des œufs de différentes volumes, une centaine œufs  disposés sur la pelouse. La tête de la femme est remplacée par un écran d’ordinateur, lui donnant un air de cyborg. L’artiste s’est  servi du moulage de son propre corps pour réaliser cette sculpture.

 Cette œuvre est inspirée d’une légende entendue dans son enfance et qui avait traumatisée l’artiste. Naissance  tente d’exorciser la peur qu’elle éprouva de devenir un animal non mammifère. On sait par ailleurs que la Chine est confrontée à un problème de démographie et  les naissances y sont  contrôlées et limitées. Alors, on imagine que Lin, par cette femme mi-humaine mi-robot qui pond autant d’œufs, questionne la maternité et le traumatisme lié à celle-ci dans un pays où il est à la limite interdit de procréer.

Il est intéressant de noter que pour un spectateur d’une autre culture, la lecture pourrait être tout autre. Ainsi pour nous, cette sculpture de femme pondeuse évoque la sorcière mangeuse d’âme dont on dit  qu’elle vole la nuit comme un oiseau pour aller prendre les âmes et qu’elle pond des œufs mous et incassables. 
 
L'Aabre de vie de Al Jin
A côté de Lin, il y a Al Jin, une artiste chinoise, écrivain et chanteuse qui vit à New York. Son œuvre, l’Arbre de vie, est constituée de milliers de baguettes ; un corbeau est posé sur une des branches. Le titre est ironique parce que c’est un arbre sans feuilles et le corbeau est un signe de malheur dans beaucoup de sociétés. Al Jin veut attirer l’attention sur la destruction des forêts par ces compatriotes. Chaque année des millions d’arbres sont abattus pour offrir des baguettes de bois aux Chinois.

Enfin, la troisième artiste est  Xian Jing et son œuvre  s’intitule Ton Corps. C’est une femme dans toute sa nudité. Mais une femme si gigantesque qu’elle écrase tout.  L’artiste se joue du prétendu érotisme du nu féminin en créant un nu qui ne l’est pas du tout. Effectivement le gigantisme de l’œuvre impose au spectateur un regard de respect  sur ce corps. Xian Jing n’utilisant pas de modèle, aucune femme n’a posé  pour créer ce nu monumental. 
 
Ton Corps de Xian Jin
On peut se demander, au vu de ces œuvres, s’il y a une sculpture féminine comme il y a une littérature féminine comme le veulent  les études de genre. Ce qui est certain, ce que la place de la Femme, de la maternité, du corps, du rapport à la nature sont des préoccupations de ces trois artistes. On ne parle bien que de ce que l’on connaît, en premier de soi-même.

Au sortir de cette monumentale exposition, on a le sentiment que la Chine s’est éveillée comme le prophétisait Alain Peyrefitte non seulement comme puissance économique mais aussi comme un potentiel premier centre de création artistique. Et Pékin pourrait être la future capitale mondiale de l’art.

dimanche 6 juillet 2014

Abdoulaye Konaté, l'art de prendre son envol sans quitter le sol natal





Abdoulaye Konaté est connu pour ses sculptures textiles composées de centaines d’amulettes  évoquant la tenue des chasseurs Dozo ou des musiciens sénoufo. Les années ont passé et l’artiste a approfondi cette démarche tout en se renouvelant.  Son expo à la Dakart 2014  prouve que l’artiste africain n‘est ni condamné à émigrer en Occident ni à renier sa culture pour réussir.

Cet artiste plasticien malien sexagénaire qui vit et travaille à Bamako est actuellement le directeur de l’Institut national des Arts de Bamako (INA). Fonctionnaire et artiste, il  a réussi la prouesse de s’inscrire résolument dans l’art contemporain tout en puisant dans le fonds culturel et pictural de l’Afrique pour nourrir son imaginaire.

 Dans les années 90, au moment où les artistes plasticiens utilisaient les artefacts culturels africains comme des objets d’exotisme, lui exploite les amulettes pour  donner de la texture à  ses œuvres mais surtout pour évoquer une Afrique fédérale avec une armée transnationale (les chasseurs dozos) qui ont existé au 13 siècle avec l’empire du Mandé.  
 
Hommage aux chasseurs du Mandé
 Il fut lauréat du Grand  Prix Léopold Sédar Senghor de la biennale de l’art contemporain (Dak’art)  en 1996, avec une de ses œuvres dénommée Hommage aux chasseurs du Mandé. Ces œuvres quasi monochromes, ocre, ont cédé la place à des œuvres plus ouvrées  dans la forme et avec une palette chromatique plus riche.

Ainsi, de sa dernière  exposition à l’Institut français de Dakar en mai 2014, qui regroupe des œuvres de la dernière décennie, on peut dire que son travail suit deux lignes de rail : la première est une recherche sur la couleur et le volume, la seconde reste la thématique sociale. En effet,  l’épurement des formes et le traitement de la couleur sont perceptibles dans ces œuvres-là. L’artiste assemble des milliers de bandelettes de tissu sur un support et  varie  les couleurs pour obtenir un effet d’optique. 


On a des œuvres qui paraissent monochromes comme ses Compositions et ses Bleus qui se déclinent en série mais qui sont des dégradés avec d’infimes nuances. Il y a toujours  une couleur dominante (Blanc, violet, Bleu) mais l’intrusion d’une autre couleur, un rouge ou  un blanc, donne à l’ensemble un caractère énigmatique.

Si  l’artiste a évolué dans ses recherches sur la forme et les couleurs dans ces sculptures de tissus qui tendent à l’abstrait, il reste  fidèle à son engagement social et  expose aussi  des créations figuratives qui sont des appliqués sur tissus. Cette série de toiles évoquent les bruits et les fureurs du monde. Sur ces toiles au fond blanc, des cimeterres, des minarets et des croissants lunaires sont ainsi cousus.  
 
Non à la charia à Tombouctou
 On l’aura compris, l’artiste questionne le monde actuel tant sur le plan politique que spirituel. Ici, la dénonciation de l’islamisme dans le septentrion malien avec Non à la Charia à Tombouctou. Gris-gris pour Israël et la Palestine est une grande toile qui juxtapose le keffieh palestinien et l’étoile de David, c’est un appel à la paix des braves au Moyen-Orient.
 
Génération biométrique
Quant à Génération biométrique qui représente un jeune homme, calotte crânienne ouverte,  qui tend son cerveau, elle dénonce l’immigration choisie, ce pillage des cerveaux africains par l’Europe qui fait suite à l’esclavage et au pillage des ressources géologiques.

Avec cette collection, Abdoulaye Konaté confirme qu’il est un artiste africain ouvert sur le monde. Il avoue son admiration pour  Rembrandt et De Vinci mais c’est dans l’art des teinturières du Mali, dans celui des tisseuses de pagnes et dans le fonds culturel bambara qu’il puise pour élaborer une œuvre contemporaine et profondément africaine. Cet artiste est un modèle pour ceux qui veulent tendre vers l’universel en creusant leur singularité. Et  les artistes africains devraient revenir à leur patrimoine comme les lamantins vont boire à la source. Car tel Antée, l’artiste n’acquiert sa puissance créatrice qu’au contact de sa terre.