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De gauche à droite : Sayouba Sigué, Smokey (en retrait) Marion Lezeu, Serge-Aimé Coulibaly, Adama Nébié |
Ce spectacle de danse de Serge-Aimé
Coulibaly avec le rappeur Smokey a été joué lors des Récréâtrales, le 25
octobre 2014. Cette pièce de la compagnie Danse-Théâtre fut une boule
de cristal où se voyait l’avenir immédiat
du pays. L’art a ainsi prédit ce que ni l’analyse politique ni l’intelligence
militaire n’ont pu imaginer : l’insurrection populaire du 30 octobre.
Ceci a le confort de l’analyse après coup. Ce
spectacle ne fut pas immédiatement perçu comme prophétique mais interrogeait parce qu’il dansait sur la lisière floue entre
art engagé et agit-prop. En effet, le texte de Smokey très ancré dans la
réalité burkinabè, apostrophant sans gant « Blaise » et appelant clairement
à la révolte inscrivait ce spectacle dans le cadre trop étriqué du Faso. Or
l’art doit être singulier tout en touchant au général et à l’universel.
Il
apparaissait donc que dans cette création « l'art n'est qu'un moyen en vue d'une
fin. Un moyen politique. Un instrument de propagande » comme Piscator
définissait l’agit-prop. Mais après le 30 octobre 2014, tout s’éclaire. « Il
y avait des paroles obscures qui chantaient dans la nuit comme une lampe
allumée », comme le disait Benjamin Fondane.
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Image d'une jeunesse martyrisée |
Nuit
Blanche à Ouaga est fait de tableaux de danse qui se succèdent, se décomposant
et recomposant le visage inquiétant d’une capitale en ébullition. Sur un mode trépidant avec l’allure d’un film
vidéo en mode accéléré. Avec la voix de Smokey telle un fil rouge qui traverse
et relie ces différents tableaux. Sur une place publique, quatre danseurs
miment la vie du peuple, leurs souffrances, leurs luttes à travers une danse
désaccordée, corps secoués de spasmes, vibrionnant comme frappés d’épilepsie sur
une musique de Serge Bambara alias Smokey.
On
retiendra surtout la violence exercée sur la jeunesse à travers la figure d’un
danseur que l’on tourneboule sans cesse : Marion Alzeu et Sayouba Sigué
martyrisent Adama Nébié qu’ils projettent comme une pierre mais celui-ci, incassable et insubmersible revient toujours et toujours. Et le tableau de la
révolte du peuple est d’anthologie. C’est le seul moment dans ce spectacle volontairement
bordélique tous dansent à l’unisson, dans une chorégraphie harmonieuse
Un
moment, des figures politiques apparaissent, patins mécaniques aux gestuelles
empruntes de pantalonnade, se disputent l’audience et le pouvoir. Tout cela traversé
par le slam rageur de Smokey, long manteau noir et voix apocalyptique, qui
annonce que le Peuple, bientôt chassera la Bête pour s’inviter au banquet et
que « la Place de la Nation
redeviendra la Place de la Révolution ».
Smokey (Serge Bambara) |
In ars veritas !
Tout cela eut lieu avec l’insurrection populaire. Tout y est : la révolte
du peuple qui a retrouvé l’union sacrée en ce 30 octobre 2014 pour mettre fin
au projet de règne à vie de Blaise Compaoré. La place de la Nation a été effectivement
rebaptisée Place de la Révolution par les jeunes. On a aussi assisté à la
génération spontanée de chefs de transition autoproclamés. Trois hommes et une
femme comme les trois danseurs et la danseuse de Nuit Blanche à Ouaga ! Parallélisme de forme entre fiction et
réalité.
Nuit Blanche à Ouaga
est inspiré des émeutes de la vie chère et des mutineries des soldats du 20
décembre 2006 et du 14 avril 2011 dans
la capitale burkinabè et il explore
aussi la vie de la capitale burkinabè à la vieille des élections à risque de
2015. Serge-Aimé Coulibaly précise: « J’ai proposé à Smokey de travailler
sur ce spectacle, il y a 2 ans. Nous avons commencé à travailler sur le
spectacle en janvier-février à Kisangani puis à Dakar et la création s’est terminée à
Bobo en septembre. Avant même que Smokey ne participe à la création du Balai Citoyen (ndlr : le mouvement
de jeunesse qui a participé à l’insurrection populaire).
Serge-Aimé Coulibaly dans une posture de tribun politique |
S’il
est admis que l’art est un miroir qui
reflète la société depuis Stendhal, il peut être parfois une petite fenêtre ouverte sur le futur. Cette
création a capté le frémissement souterrain qui courait dans le pays et a eu
l’intuition du futur.
Mais
Nuit Blanche… s’ouvre et se referme sur le jeune homme que
l’on martyrise ad vitam aeternam. Circularité.
Eternel recommencement ? Espérons
que là se trouvera la différence entre la fiction de Serge-Aimé Coulibaly et la
réalité du Burkina nouveau.