Tout mur est une porte. Emerson
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lundi 19 octobre 2015

Le griot dans la cité moderne : un vestige du passé





Le griot a-t-il sa place dans la cité africaine. ? On peut en douter au regard de ce qu’il est devenu dans Ouagadougou, c’est-à-dire un quasi-mendiant qui hante les cabarets et les cérémonies de mariages.

Cette scène se passe à Ouagadougou, en ce mois de novembre, dans un jardin public transformé en bar, où les buveurs sont répartis autour des tables sous les paillottes et à l’ombre des arbres. Dans ce bar passent les vendeurs de vêtements, de portables et de maints autres bibelots qui slaloment entre les clients pour présenter leurs marchandises.

C’est là que s’amènent  deux griots, un jeune homme en jean et un vieil homme, sur une vieille moto chinoise pétaradante. Ils descendent et garent la moto à l’ombre d’un aacacia. Celle-ci est penchée sur une béquille branlante. Ses rétroviseurs cassés, ses capots éclatés et son phare éborgné lui donnent l’air d’une sauterelle qui serait passée entre les doigts d’un gosse cruel qui lui aurait méthodiquement brisé les antennes, cassé les brisées et fracassé la mandibule.

Le vieil homme porte un boubou trop grand pour lui, qui fut blanc mais qui tire maintenant vers le roux  avec les éclaboussures  de cola, les taches de  poussière et les souillures diverses. On devine que c’est un père et un fils. Le vieil homme a les yeux rouges d’alcool et la démarche mal assurée des grands buveurs. Après un regard qui a balayé le bar comme un périscope, le vieux ramasse son boubou pour le serrer près de son corps, prend une allure digne et raide comme un pieu, et s’avance vers les buveurs.

Le jeune garçon le suit. Mais dès qu’il ouvre la bouche pour louanger un homme assis avec trois femmes, celui-ci lui  tend rapidement une pièce et lui fait signe de poursuivre son chemin. Il esquisse un sourire forcé qui ouvre ses lèvres sur une grimace. La pièce disparait dans une fente du boubou. On sent qu’il est vexé par l’attitude de l’homme qui lui a tendu la pièce comme on jette un os à un chien pour qu’il arrête d’aboyer.

Il s’en va vers une autre table. Suivi par le jeune griot. Il recommence sa louange et s’époumone dans l’indifférence des buveurs qui continuent à converser sans un regard pour le griot. Voyant qu’il ne tirera rien de ces hommes, le vieil homme se tait brusquement, réajuste son bonnet, remercie et poursuit sa ronde. A chaque table, la même indifférence comme s’il est transparent, invisible. Il trouvera néanmoins un ou deux hommes qui, touchés par sa misère lui glisseront quelques pièces.

Et pourtant, il fut un temps pas très lointain où le griot avait une fonction capitale dans la société africaine. Chaque griot était attaché à une famille nobiliaire dont il avait à charge de conserver les traces à travers le temps. Les griots étaient les dépositaires de l’histoire de leur société. Enfant, dès qu’il savait parler, son père lui apprenait à exercer sa mémoire, à retenir les grands récits, les mythes fondateurs, les généalogies des familles, à chanter et à jouer d’un instrument de musique.

Dans les cours royales, le griot était à la droite du monarque dont il était l’oreille et la bouche. C’est à travers lui que le roi parlait. Il était le confident des puissants et le gardien de la table des lois. En retour, il était pris en charge par la société. L’Histoire a retenu les plus célèbres comme Balla Fasséké qui fut le griot de Soundjata Kéita et ce que l’on sait du fondateur de l’empire manding est la geste que ses descendants ont conservé à travers les siècles.

Et puis avec la colonisation, ce monde-là a commencé à se désagréger et a fini par s’évanouir comme un rêve. Dans la société nouvelle, le griot n’est plus rien. C’est un importun qui hante les mariages et les débits de boissons pour survivre. C’est pour cela le vieil griot, nostalgique de cet âge d’or noie son chagrin dans l’alcool avec les maigres pièces que les gens lui jettent.
Quand par un pur hasard, il rencontre dans ce bar un descendant de la famille princière dont sa famille était les griots, il l’interpelle de loin. Comment reconnait-il celui-ci ? Peut-être à une ressemblance, un trait de famille ou une intuition.   

Devant le jeune homme, sa mémoire se réveille, sa langue devient plus alerte, il se redresse, sa poitrine se gonfle d’orgueil. Il énumère la généalogie depuis des siècles, les patronymes se bousculent dans sa bouche, s’épanouissent et éclatent comme un feu d’artifice. Il dit les hauts faits de guerre des aïeuls, rappelle les batailles gagnées et les grands gestes fondateurs de la tribu.
Il s’anime, retrouve de la vigueur,  va et vient, gesticule, pointe le doigt sur le prince pour le signaler aux autres, prend le ciel à témoin. 

Le vieux griot est transfiguré, il est heureux que la providence ait mis ce descendant d'Idrissa Demba sur son chemin. Ce qui lui permet de donner la pleine mesure de son talent. Le Prince n’a qu’un billet froissé de mille francs à lui offrir mais le vieil griot n’en a que faire. Ce n’est pas l’argent qui lui importe. Il a eu une scène pour déployer son talent.

Son fils a été témoin de sa prestation. Devant lui, il lui a montré ce qu’il est capable de faire. Portant il est facile d’imaginer que  ce jeune ronge son frein à côté de son père en le conduisant. Il ne sera pas griot. Il connaît trop la misère  dans laquelle baigne son papa pour lui emboîter le pas. Il rêve certainement d’ un destin de comédien comme Sotigui Kouyaté ou de vedette de la musique comme Mory Kanté.

Le fils et le père  repartent sur leur moto tonitruante. Le vieux griot derrière la moto est devenu un petit point blanc qui a disparu dans le trafic, emporté dans le  tumulte d’une époque qui le condamne à être un pochard et un  clochard.

samedi 8 février 2014

Remember Nick !


Nick Domby disparaissait le 11 septembre 2004. Arrangeur génial, il a accommodé le moore à toutes les musiques modernes : funk, rock, groove. Il a imposé la chanson en langue nationale sur la scène internationale et dans la word music. Dix ans plus tard, que reste–il de son œuvre?

Pourquoi parler de Nick Domby aujourd’hui ? Parce qu’il est des sujets qui s’invitent d’eux-mêmes au mépris de l’actualité et parce que c’est la faute à la mémoire. Etrange mécanique en effet que celle de la mémoire ! Il a suffit de deux faits anodins et sans lien apparent pour activer le souvenir de Nick Domby. D’abord, une voiture qui passe, son autoradio crachant à plein décibel une musique percutante. Et puis, une inconnue passant sur une moto, laissant dans son sillage un parfum capiteux qui flotte un instant avant de se dissoudre dans l’air. Et l’association de ces sonorités et cette fragrance étrangement réactive le souvenir de Nick Domby. Et cette interrogation : tel ce parfum, sa musique s’est-elle évanouie à jamais?

De quoi cela tient-il que les mélomanes burkinabé ont pu oublier après seulement une décennie Nick Domby, de son vrai nom Dominique Kontomgomdé ? Il fut celui qui imposa la musique burkinabé en langue nationale sur la scène internationale ? Si Georges Ouédraogo fut le premier à montrer que le mooré pouvait s’imposer sur la scène internationale avec son groupe le Bozambo, c’est véritablement avec Nick Domby que la musique en langue mooré a pu se couler harmonieusement dans le funk, le rock, la pop et rivaliser avec des tubes en anglais. Dans ce sens, Greg, Floby, Faso Kombat et maints autres artistes du Faso doivent à Nick d’avoir défricher la voie. Ils sont les héritiers de ce musicien.

Dans les années 1990, au moment où la jeunesse branchée du pays dansait au rythme de Milli vaneli, George Michael et de Phil Collins, un clip passa à la TNB un soir et changea définitivement les choses. Ce fut la Révélation. Les jeunes mélomanes découvrent compatriote qui vit à Orléans, en France, qui fait de la musique funk et qui chante en …mooré ! Et ce tube n’avait pas à rougir de la comparaison avec le beat anglais ou américain en termes de qualité. Le Burkina vibra pendant toutes les vacances au rythme de M’Bapole.

Nick Domby revint au pays en fils prodigue. Il fut fêté par tous. Suivront d’autres tubes qui explorèrent toutes les tendances de la world. La chanson Soum 7 fit un tabac. Sur une rythmique endiablée d'un rock pur jus proche du tourbillonannant Roch around the clock de Bill Haley, il pose une chanson en mooré, simplette, plus proche de la comptine que de la chanson adulte mais la magie opère. Il y a surtout l’album Mossi World Goove avec le tube On est dans la Zup qui fut fureur. C’est un cocktail survitaminé de sonorités pop et africaines (notes cristallines de balafon) avec un zeste de notes de cithare. Un tube qui puisait à de nombreuses sources et qui était très dansant. Les nightclubbers se contorsionnaient comme des fakirs sur les pistes de danse du pays au rythme de On es dans la Zup. Il n’est pas exagéré de dire que certaines sciatiques et lumbagos actuels de quelques quadras et nouveaux quinquagénaires s’originent là.

L’art de Nick Domby résidait pour beaucoup dans sa capacité à mettre en harmonie les genres les plus disparates, à sampler dans le vaste répertoire mondial des morceaux de bravoure pour faire des chansons dans lesquelles les Burkinabé se reconnaissent.
Et d’autres perles dans ce chapelet de bonne musique comme Burkin’bila, Rasmata, Razougou, Mooga Biiga et la reprise de Charles Aznavour, Et pourtant…

Comme on le voit Nick Domby a de son vivant connu un immense succès. De retour au pays, il ouvre les studios midi et enregistre Burkina Compil, un best of qui reprend les grands tubes de la musique burkinabè des seventies et eighties. Une odyssée musicale qui met au jour le répertoire oublié par la jeune génération. Il était certainement poussé par le souci d’arracher à l’oubli les œuvres musicales du passé.

Dix ans après sa disparition, il est peut-être temps que le pays reconnaissant lui renvoie l’ascenseur. La génération actuelle pourrait revisiter son répertoire, s’en inspirer, etc. Comme les lamantins vont boire à la source, ils doivent s’en retourner vers celui qui, avec son beat puissant, a ouvert avec fracas les deux battants de la modernité à la musique en langue nationale du Faso. Il ne faudrait pas que l’œuvre, dix ans seulement après la disparition de l’homme, se dissolve dans la mémoire comme le parfum d’une passante dans l’air…

samedi 18 mai 2013

La flûte enchantée de Korka



Pour une fois, votre rubrique délaisse les arts urbains et modernes et les artistes de la cité pour s’intéresser à un art bucolique et communautaire, la fête du soir au village. Elle est allée à la rencontre d’un orchestre traditionnel peul avec un jeune flûtiste très doué qui subjugue hommes et bêtes.
Bloqué par une panne de véhicule et dans l’attente d'un mécanicien, nous avons passé la nuit dans un hameau d’élevage entre Yala et Léo. A notre arrivée, le crépuscule était déjà tombé sur le hameau. Ce soir-là, il y avait une fête avec un orchestre traditionnel.


L’espace réservé à la fête est une petite arène où sont disposées des nattes sur lesquelles les femmes en toilette des grands jours et les enfants sont assis en désordre. Du côté opposé, des hommes arrêtés, d’autres accroupis. Entre les deux groupes, la troupe de musiciens, composée d’un joueur de guitare peule, d’un batteur de calebasses, d’un jeune flûtiste et d’un couple de chanteurs : un vieil homme et une jeune fille. Tout ce monde, on le devine plus qu’on ne le voit à cause de la pénombre du soir. Seuls les faisceaux des torches électriques zèbrent la nuit.

La fête commence avec le joueur de flûte. Il déroule quatre ou cinq notes, les étire longuement, mais ne réussit pas à les relier en mélodie. Le joueur doit être un débutant parce que les sons sortent désordonnés, incertains et comme écorchés. Il y a quelque chose de pénible à l’écouter, car les notes les plus hautes s’interrompent brutalement ou vibrent anormalement comme si la flûte est ébréchée. On nous apprend que ce joueur, Korka qu'il se nomme, a un bec de lièvre, mais on nous assure que Dieu, dans sa libéralité, lui a donné un tel talent qu’il n’ y a, dans tout le pays, un flûtiste de sa trempe. Étrange talent qui ne peut simplement relier des notes, pensai-je.

Le joueur de calebasse, un colosse, est déchaîné et sous la furie de ses paumes et de ses coudes naît un rythme mat et cadencé qui saisit l’assistance et amène les têtes à dodeliner et les pieds à battre la mesure. Et s’en mêle la guitare que le joueur a posée entre ses jambes comme un bébé ; elle libère de multiples notes aiguës, qui s’enguirlandent en un bouquet mélodieux. Quelquefois, une note reste longtemps suspendue dans l’air, semblable à la vibration d’une corde trop tendue. Le vieil homme chante dans une gamme basse et la jeune fille coiffe ses finales d’une voix aiguë et le chant nous parvient enrobé à la pointe par la fine voix féminine. L’ambiance conquiert peu à peu toute l’assemblée.
Timidement de jeunes filles s’avancent au centre de l’arène et esquissent quelques pas de danse. D’abord, elles se balancent avec mollesse, le buste se penche en avant, le corps s’allonge et la tête dodeline à gauche et à droite. Elles dansent avec grâce et légèreté, leurs pieds effleurant à peine le sol. La faible lumière accroche les grosses boucles en or qui pendent à leurs oreilles et les colliers d’or ou d’argent qui descendent en cascades sur les poitrines. Et des reflets de lumière sur les bijoux papillotent autour d’elles. Ensuite, la cadence s’accélère et elles se trémoussent plus vivement, croisent les avant-bras et font s’entrechoquer les lourds bracelets d’argent qu’elles ont aux poignets. C’est à ce moment-là que les hommes entrent en scène. Ils se tiennent sur une jambe et ensuite sur l’autre, secouent vigoureusement la tête avant de pivoter en une rotation complète, les pans des boubous flottant autour d’eux comme des ailes d’ange. Mais jamais, il n’y a contact entre les jeunes hommes et les jeunes filles, dont les parfums capiteux flottent dans l’air. Les chansons célèbrent la femme, la mère, l’épouse et l’amante. Le vieux chante les noms des grandes beautés de son époque : celles qui avaient le nez droit, le cou gracile, la taille fine, le teint lumineux, la chevelure longue et le propos mesuré.
Quelques meuglements de taureaux se mêlent à la musique. L’assemblée fait la causette tout en suivant ou en participant au spectacle. Et soudain des phares de motos trouent l’opacité de la nuit et leurs vrombissements de tonnerre couvrent la musique. Ce sont de jeunes bergers des campements environnants qui s’invitent à la fête. Ils s’en vont déposer de gros magnétophones devant les musiciens pour enregistrer leur prestation. Et ils se mettent à distribuer des billets de banque aux musiciens. Devant la pluie de billets, le vieux chanteur retrouve de la vigueur, se lance dans un panégyrique généalogique et les patronymes fleurissent dans sa chanson : il déroule la lignée des Bollarbé, Diallobé, Foynanké et leurs hauts faits…
Et voilà que le flûtiste que j’avais oublié revient dans la danse. Les notes de sa flûte s’imposent et couvrent tous les bruits. Il pointe son instrument vers le sol comme pour en tirer les notes et le pointe vers le ciel pour les libérer. Les yeux mi-clos, il joue une série de notes rapidement, puis il étire paresseusement trois autres notes avant de reprendre quelques autres très rapidement et de les projeter puissamment dans la nuit. Ces notes sont si hautes qu’il semble vouloir les lancer contre la voûte céleste ; ce qui oblige les spectateurs à lever la tête au ciel d’instinct pour suivre ces notes à l’assaut du ciel. Il est méconnaissable. Totalement transfiguré. Difficile d’admettre, en effet, que le maladroit flûtiste du début et ce grand maître de la flûte ne sont qu’une seule et même personne. Les spectateurs, l’ouie tendue et silencieux, sont comme envoûtés par le joueur de flûte. Par moments, ils crient à l’unisson les deux syllabes de son nom : Kor-ka. Et puis, le jeune homme baisse peu à peu la hauteur de ses notes et cède en douceur la place à la voix du vieux chanteur, qui s’épanouit comme un parasol géant que l’on ouvre.

Maintenant celui-ci chante le troupeau, il parle de la beauté de leur robe et de leur puissance. Ce sont des hymnes à la vache mythique ou au taureau le plus beau du troupeau. C’est un répertoire de poèmes pastoraux, des «jimmoji na’i», que les bergers peaufinent au cours de leur errance, dans la solitude des pâturages. On cite les noms des taureaux - Nora, Saye, Bounejo ([1]) - et chaque énumération crée un charivari dans l’assemblée.
Une fois de plus, le flûtiste s’est avancé au milieu de l’arène, les jeune filles l’entourent en battant des mains ; tous les spectateurs regardent fixement un point au-delà de l’arène. Korka joue des notes longues par série de trois, les spectateurs s’agitent, tendent des bras dans l’obscurité. Et soudain, ils se mettent tous à applaudir. Un troupeau de bœufs a surgi à quelque distance, au point de mire de tous les regards. Il semble que Korka vient de rassembler son troupeau en jouant de son instrument. C’est l’apothéose. Tout le monde est debout autour de l’adolescent à la flûte. Il est là, grimaçant un sourire, l’œil torve, la flûte serrée contre son cœur.
La nuit commence à blanchir. On sent que l’aube est proche. Les spectateurs se dispersent peu à peu et nous nous décidons à rejoindre la case de notre hôte. Des voix d’hommes et des rires étouffés de jeunes filles sortent des fourrés. Ainsi la mixité s’opère loin des regards…

Le lendemain, la voiture réparée, nous continuâmes notre route. Quand je mis la cassette de la soirée que m’avait remise un jeune berger dans l’autoradio, il n’en sortit qu’un bruit semblable au murmure du vent d’harmattan.
De cette soirée il ne me reste que le souvenir. Même le hameau n’existe plus, m’a-t-on dit. Ces hommes du voyage ont conduit leurs troupeaux vers le Ghana en quête de pâturages plus verts. Avec Korka, le joueur de flûte, en tête de marche, j’imagine.

[1] Nora : robe blanche au flanc noir ; Saye : robe fauve ; bounejo : robe grise

lundi 30 janvier 2012

Des papys chanteurs font la résistance !

L’Institut Français de Ouagadougou a eu la lumineuse idée de sonder les origines de la musique moderne burkinabè. De cette plongée dans la période 60 à 80, il est né un livre, une expo photo et un concert des anciennes gloires de notre musique. Les années n’ont entamé ni le talent ni la fougue des papys.
Une expo de photos avant et maintenant
Dans l’espace de la Rotonde, se tient jusqu’au 8 février 2012, une expo photos vintage sur les pionniers de la musique Burkinabé. Une véritable balade dans le passé. On s’y promène avec le sentiment d’avoir découvert la cantine de grand-père (non pas remplie de devises ! mais contenant de vieux disques de vinyle sentant la naphtaline). Des pochettes de 45 et de 33 tours des années 60/70 qui ont été agrandies et accrochées en cercle. Un trésor ! On y voit Georges Ouédraogo, dans sa tenue anthracite de scène avec un soleil et ses rayons argentés sur le torse, les bras tendus comme un Christ en lévitation. Et Youssouf Compaoré en jeune hippie psychédélique, Abdoulaye Cissé en blouson cuir et guitare en main avec quelque chose de Johnny Halliday. Et Samboué Jean Bernard, et Tidiane Coulibaly, tous à peine sortie de l’adolescence.
Au mur, il y a des photos de buste de ces artistes prises cette année. Plusieurs décennies après ! Des photos qui révèlent que les années sont passées sur certains tel un mauvais vent, arrachant les cheveux par poignées, blanchissant les crêtes et les mentons, ravinant les visages de milliers de sillons…Mais plus que l’âge, ce doit être le fait d’avoir vécu en sybarites et brûlé la vie par le deux bouts, en somme d’avoir été plus cigale que fourmi qui leur donne cet air avec une buée de tristesse dans l’œil. Seul Cissé Abdoulaye a réussi a passé entre les années sans prendre une ride. Avec son éternelle jeunesse, il fait penser au Dorian Gray d’Oscar Wilde. Après avoir fait le tour des photos qui montrent la fatigue physique des pionniers, on se demande bien ce qui reste des sublimes voix qui ont enchanté les deux premières décennies de l’indépendance. Et on reste perplexe quant à leur capacité à pousser la chansonnette vu que l’empilement des années érode les cordes vocales et leur font perdre de leur souplesse ; et de plus, le souffle s’est certainement raréfié. Pourtant, on sait que le chant est affaire de pneumatique ! Dans ces conditions, si on piaffe d’impatience à retrouver les papys sous les spotlights, on appréhende ce come-back avec en tête le scénario de retour des vieux champions du ring : quelques swings dans l’air pour faire illusion, un jet d’éponge et c’en est fini du rêve de renaissance. Tentative pathétique d’une ombre pour accrocher la lumière!
Quid du concert ?
C’était un concert fort attendu. Qui s’est joué à guichets fermés. Avec un public de plusieurs générationsl. Les vieux nostalgiques du Volta Jazz et de l’Harmonie voltaïque, ceux qui avaient vingt ans à l’époque des indépendances voisinaient avec des hommes ayant l’âge de leur fils et des tout jeunes. Tous conscients d’assister à un évènement historique, heureux comme qui se prépare à voir dans le ciel la queue flamboyante de la comète Halley. Ce qui arrive une fois tous les soixante-treize ans, c’est-à-dire une fois dans une vie.
Accompagné par les Elites du faso et les cuivres d’Alpha Vindou, neuf gloires nationales vont se succéder sur scène. Tous ont conservé la voix intacte. Tour à tour Bamogo Jean Claude, Issouf Compaoré, Georges Ouédraogo et les autres ont enflammé le public qui n’hésite pas à reprendre les tubes qui ont baigné leur enfance. On retiendra le timbre si particulier de Moustafa Maïga : un filet de voix qui se déploie comme un fil d’araignée sur les cuivres, et de cette extrême fragilité, il s’en dégage une sensation qui vous remue durablement.
Si certains avaient la démarche un peu lourde ou traînante, tels Georges Ouédrago affecté d’une légère claudication et To Finley s’appuyant sur une béquille, les corps retrouvaient parfois des gestes oubliés ou profondément enfouis. Ainsi de Bamago Jean-Claude qui, touché par le souffle de la liesse, a déroulé un déhanché digne d’un James Brown. Ou Tô Finley se mettant à jerker au final, oubliant qu’il a exécuté son tour de chant, cloué sur une chaise à cause d’une jambe malade ! Ailleurs, pour cette subite guérison, on aurait crié alléluia ! Youssouf Compaoré aussi a stupéfait par son aisance à bouger son corps de plus d’un quintal. A le voir se mouvoir avec la légèreté d’une plume, on pense aux vers de Baudelaire : Sa tête d’enfant se balançant avec la mollesse d’un jeune éléphant. Le public lui a éprouvé le vertige du Bâteau ivre car plus léger qu’un bouchon [il] a dansé sur les flots du souvenir avec ces papys qui savent l’art d’évoquer les minutes heureuses de notre passé musical
Les voix de passé iront à Bobo ressusciter l’époque glorieuse du Volta Jazz et des orchestres. Les airs des premiers tubes danseront dans le ciel nocturne de Sya. Et beaucoup remarqueront que de grandes voix de l’Ouest manquent à l’appel : celles du cheminot Tidiane Coulibaly et de Samboué Jean Bernard. Mais ils les retrouveront sur le CD associé au livre de Florent Mazzolin, « Burkina Faso : Musiques modernes voltaïques ». S’il faut saluer cette entreprise de l’Institut Français de Ouagadougou qui sauve ainsi de l’oubli un pan important de notre histoire musicale, il faut néanmoins regretter qu’un demi-siècle après notre indépendance, ce soit la coopération française qui se retrouve seule sur le terrain de la préservation de notre patrimoine musicale.
Alceny Saïdou Alceny

jeudi 8 septembre 2011

Le vieil homme à la viole

Karim Ouédraogo est un mal voyant de Tanghin. Guidé par un garçonnet, il fait la tournée des espaces achalandés pour jouer de sa viole et chanter. C’est un obscur musicien qui, jamais n’aura de cassette ni de clip. Très peu connu, hormis de ceux, peu nombreux, qui ont eu le bonheur de croiser sa trajectoire. J’ai fait partie de ces rares élus, une nuit à Gourcy.

Cette nuit-là nous étions dans une auberge de Gourcy. La moiteur de l’air nous avait poussés hors des chambres transformées en étuve par la chaleur. Assis sur la terrasse, nous attendions que le mitan de la nuit nous amène un peu de fraîcheur et de sommeil. Un jeu de cartes miraculeusement apparu nous décida de jouer à la belote. Nous étions tout absorbés par la valse des cartes et la ronde des équipes autour de la table quand, soudain les aboiements du chien de la gérante et l’envol des pigeons dans un froufrou d’ailes signalèrent une présence. Un vieil homme se tenait sur le seuil, un bâton à la main, la viole en bandoulière et le visage scrutant le ciel étoilé. Un garçon d’une dizaine d’années se tenait à ses côtés. Nous pensions que le vieil homme avait perdu son chemin et que nos voix dans la nuit l’avaient guidé jusqu’à nous. Mais au lieu de demander sa route, il s’installa tranquillement dans un coin, à quelques mètres, se saisit de sa viole et se mit à en jouer. C’était une viole faite d’une casserole et d’un morceau de bois qui servait de manche et sur lequel étaient tendus des crins de cheval. L’archet était aussi fait de crins de cheval. Il le fit courir sur le manche et des gémissements de la viole montèrent dans les airs. Il chantait d’une voix chevrotante. Rapidement nous nous concertâmes et quelques piécettes d’argent furent rapidement réunies et remises au vieil homme. Nous pensions ainsi mettre fin à cette irruption et reprendre notre partie de cartes. Les pièces disparurent dans une poche du boubou du musicien et l’archet se mis à courir plus lestement sur le manche et le chant grimpa plus haut. Nous comprîmes que la partie de cartes était perdue et que le vieil musicien avait décidé d’installer ses quartiers sur nos terres. Il s’appelle Karim Ouédraogo de Tanghin. C’est un mal voyant. De ses yeux, « la divine étincelle est partie». Le garçonnet lui prête l’acuité de son regard en le guidant depuis qu’il est enfermé dans la nuit éternelle. Il pourrait tendre la sébile comme beaucoup d’aveugles pour bénéficier de la générosité des bonnes âmes. Mais conscient que « la pitié n’honore ni celui qui l’éprouve ni celui qui la suscite », il préfère jouer de la musique et mériter ce qu’on lui donne. De la musique contre du pain, un troc honnête !

Et cette nuit il joua de sa viole avec tant de maestria, faisant gémir l’instrument en chantant de sa voix éraillée des histoires tristes où il est question de mort, d’amours impossibles ou de batailles perdues. La musique devenait guillerette et sa main allegro quand il parlait de choses heureuses. Et pianissimo quand il se mettait à parler des choses de la vie et à dérouler des calembours ou des aphorismes tirés de sa longue vie. Quelques phrases me sont restées en mémoire telles: Celui qui dit que le coton ne pèse pas ne l’a pas porté pendant longtemps sur une longue distance ; la part du crapaud ne se trouve pas sur un arbre ; On ne peut empêcher les calomnies sur sa personne mais on doit agir de sorte qu’elles ne contiennent la plus petite part de vérité. Etre fidèle à soi reste le premier devoir…
Quand quelqu’un lui dit qu’il y avait beaucoup enseignants parmi nous, il fit un calembour en mooré sur l’enseignant « karamsamba » et le pouilleux « karansooba » pour dire que l’enseignent n’est pas un miséreux. C’était une belle trouvaille stylistique mais assez éloignée de la vérité. Il ignorait sûrement, le vieil homme, que c’est la chaleur qui lui fit trouver ces gens-là dehors et qu’à quelques mètres de là, se trouvait un motel avec des plumards moelleux et air conditionné qui versent un sommeil divin et que tous ces couche-tard d’enseignants auraient bien aimé être là-bas si la cherté de la nuitée ne leur donnait des insomnies. Mais là-bas, ils n’auraient pas eu droit à un concert nocturne et un cours du soir de sagesse africaine du vieil Homère de Tanghin !

Tard dans la nuit, dans la lumière d’albâtre de la lune, le vent frais tant espéré s’est mis à souffler. Nous aurions pu rejoindre nos chambres mais nous sommes restés à écouter les airs du vieil aède et ses sentences. Quand ils se sont retirés, le garçonnet devant et lui suivant le petit guide, nous sommes restés longtemps sur la terrasse, silencieux et heureux. Le vent nous ramenait l’écho de la voix chevrotante qui se diluait petit à petit dans la nuit.