Tout mur est une porte. Emerson

lundi 12 novembre 2012

Des fourmis et des hommes

Dans le cadre du Carrefour des arts plastiques de Ouagadougou qui se déroule du 19 octobre au 11 novembre, la villa Yiri Suma accueille les œuvres de trois peintres togolais dont celles d’Adokou Kokouvi. Il s’agit de neuf toiles qui montrent des fourmis dans des scènes anthropomorphiques. Un théâtre drolatique et satirique. Arthur Rimbaud disait dans les Illuminations : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde, j’ai illustré la comédie humaine ». Il suffit parfois de promener le regard dans un réduit ou sur une petite parcelle de terre pour arriver à l’intelligence du monde. En posant un instant les yeux sur le sol, l’homme découvre que sous sa godasse, il y a un univers grouillant de vie, beaucoup d’êtres industrieux et organisés. C’est ce qu’a fait Adokou Kokouvi, un jeune peintre togolais, pas encore trentenaire, qui vit et travaille à Ouaga depuis trois ans. Enfant ayant grandi au village, il lui arrivait de s’allonger dans l’herbe, d’’approcher le nez du sol pour assister à un spectacle fabuleux. Des fourmis passant leur chemin par milliers, luttant avec des charges plus lourdes qu’elles, obstinées, passant tous les obstacles, allant et venant dans une longue marche vers la fourmilière. Ces lilliputiens que nous piétinons sans voir, il a décidé d’en faire les personnages d’un opéra comique en neuf tableaux. Comique parce qu’il les croque dans des attitudes anthropomorphiques inattendues. Ainsi sur la toile baptisée « Le Couple » on voit un couple de fourmis plongées dans la lecture d’un journal, l’autre « La Causerie » met en scène des fourmis dans une discussion fort animée au vu de la posture et de la physionomie des protagonistes, ailleurs, la reine de la fourmilière est entourée de quelques personnages à la mine patibulaire, certainement la garde rapprochée. Le trait de l’artiste est assez proche de la caricature par l’exagération dans l’esquisse de certains traits morphologiques. Les yeux sont deux globes fendus d’une incise posés sur la tête, la bouche est ronde comme un O ou allongée d’un dard, les pattes se terminent en sabot ou en soulier. Il y a quelque chose d’enfantin dans ces dessins qui rappellent les bonshommes que peignait Jean Marie Basquiat, le prodige haïtien précocement décédé. Sur ces toiles, Adokou kokouvi utilise de coupures de journaux, du papier mâché et des pigments. Il écrit aussi des fragments de texte au pastel dont on peut décrypter quelques lettrines ou mots mais l’ensemble se perd dans le gribouillis. Ces tableaux sont aérés, diffusent quelque chose de lumineux car le noir et le gris sont atténués par des pointillés de bleu, des bandes de jaune ou des tirets rouges. L’idée d’accrocher cet opéra fabuleux au niveau du premier étage de la maison a été heureuse et aussi celle de mettre les neuf tableaux dans un carré de trois tableaux sur trois. Cela oblige le regardeur à lever les yeux au ciel. Une façon de suggérer que l’art a le pouvoir d’inverser les rôles. L’homme ne baisse plus le regard pour voir les fourmis, il est contraint de lever la tête pour le voir. En outre, pour mieux voir ses toiles dans le détail, le spectateur doit monter l’escalier en colimaçon et même se pencher quelque fois dans le vide dans une position inconfortable. L’art inverse ainsi le rapport de domination. Ce regroupement des toiles autorise des associations et génère un récit interprétatif des neuf toiles comme une unité. Ainsi, ces toiles font songer à une fourmilière avec ses différents niveaux, ses soldats, ses ouvrières, sa reine et ses galeries, ses entrepôts, ses systèmes d’aération et d’évacuation de déchets. Et cette fourmilière suspendue évoque un HLM avec des locataires dans leurs appartements. Le spectateur a l’impression de coller le nez à la vitre d’un appartement et d’observer les habitants dans leur vie quotidienne. Et là est justement la satire sociale ! Car un HLM n’est pas une fourmilière. Chaque appartement est une cellule étanche, chaque famille est une île défendue par ses quatre murs. Ainsi, en prenant prétexte de la myrmécologie, le jeune peintre fait une subtile critique de la destruction du lien entre les hommes. En invitant les fourmis sur ses toiles, Adokou kokouvi nous rappelle que nous cohabitons avec d’autres espèces et que nous avons même des leçons à prendre avec le monde animal. Une démarche écologiste et critique de la part d’un jeune artiste dont la technique est intéressante et prometteuse. Toutefois, l’influence de Jean Michel Basquiat est trop présente dans ces toiles ; il faut donc espérer que l’artiste se débarrasse d’une telle tutelle et trace sa propre route. Comme une fourmi !

samedi 27 octobre 2012

Trafiquée : L’insoutenable réalité de la prostitution

Trafiquée est un texte d’Emma Haché mis en scène par Cedric Brossard avec la comédienne Yaya Mbilé qui campe une prostituée. Elle était sur la scène de l’Espace Gambidi le 12 octobre 2012.Sa parole est un fil d’Ariane qui entraine le spectateur dans les dédales sordides de la prostitution. Cette pièce est une plongée dans l’enfer des marchandes de sexe. Sur scène, entre un canapé, une table de travail, un seau et un miroir, une dame dont on ne saura jamais le nom, va d’un objet à l’autre, tout en parlant. Une giclée de mots crus, violents, percutants qu’elle éructe comme pour se décharger d’un trop plein de souffrance longtemps tue. Des mots corrosifs qui désagrègent le voile qui cache le dur univers de la prostitution et nous le révèle dans toute sa cruauté avec ses souteneurs, ses clients et ses pauvres filles. A quatorze ans, elle se retrouve sur le trottoir, vendue à Godzilla, un maquereau, qui pendant une dizaine d’années va l’exploiter, la soumettant aux pires sévices sexuels, l’offrant à une armée d’hommes plus sauvages les uns que les autres. Son laïus est un « J’accuse » qui serait dit par Nana et non par Zola. Le texte est un kaléidoscope, des fragments de vie tout disparates arrivent sans lien apparent comme surgie d’une conscience meurtrie et qui mis bout à bout reconstituent une mosaïque qui révèle l’hypocrisie du monde. Ses bourreaux, ce sont des hommes comme il faut, des pères de famille attentionnés dans leur foyer, des hommes qui ne disent jamais un gros mot dans la vie quotidienne et qui, dans une chambre de prostituée, deviennent des brutes grossières, violentes qui torturent et saccagent un corps d’enfant. Excédé, usée comme une corde sur le point de rompre, violée, battue, elle commettra un meurtre pour mettre fin au calvaire. En prison, aussi paradoxal que cela paraisse, elle se sent libre car si les barreaux la soustraient de la société, ils la mettent à l’abri des bourreaux. Trafiquée est un texte fort. La mise en scène de Cédric Brossard très austère et fixe laisse la latitude au texte de se déployer dans toute sa force. Le grain de voix de yaya Mbilé, si habile à injecter l’émotion, la souffrance autant que la joie, dans les interstices de cette prose douloureuse lui donne un aspect sombre avec des fulgurances de lumière. Quand elle évoque son quotidien avec son défilé de brutes qui écrasent son corps sous le poids de leurs déviances et qu’une grosse larme roule sur sa joue éclairée par le spot, le spectateur tout est bouleversé. Le jazz de Coltrane qui sanglote à côté du texte en accentue le pathos. Le simple éclairage au néon, qui saisit dans des petites parcelles de lumière crue, là l’ovale du visage, ici le fessier, la poitrine ou le galbe d’une cuisse participe du dépeçage du corps et de sa négation comme entièreté pour en faire juste une juxtaposition de morceaux érogènes, ce qui renforce le sentiment de chosification de la prostituée. Même si le texte est d’une noirceur terrible, il n’est pas fermé à l’espérance et on y sent une progression des souterrains de la violence sexuelle vers les lumières, une sorte de remontée vers la liberté. Et ce cheminement du plus noir de la vie jusqu’à la prison-refuge est inscrit dans les tons des costume de la comédienne. Le lycra noir qui moulait ses chairs, lui donnait l’air d’une ombre au début, au finale, elle flotte dans une ample robe jaune fleurie. Jaune comme le soleil, jaune comme un tournesol qui tend sa corolle vers le rayon de soleil qui passe par les barreaux. Comme si la larve noire du trottoir, à force de catharsis par le fleuve verbal et de purification par les récurrentes toilettes lustrales, s’était imperceptiblement muée en un beau papillon… Nietzsche disait que le bas ventre était cause que l’homme avait des difficultés à se prendre pour un Dieu. Avec ce que nous montre cette pièce, on soupçonnerait le philosophe de grande indulgence envers le mâle car il ne s’agit pas de prétendre à la divinité mais de se demander si le dessous de la ceinture ne fait pas de l’homme un monstre froid.

mercredi 17 octobre 2012

Les chasseurs DOZO de Philippe Bordas

Après avoir côtoyé les boxeurs à mains nues d’un bidonville de Nairobi et les lutteurs sénégalais, le photographe français Philippe Bordas s’est, cette fois, plongé dans la confrérie des chasseurs Dozos et en a tiré de superbes photos qui nous entrouvrent les portes du monde fermé de cette communauté multiséculaire.
Cette expo photos est à l’Institut français de Ouaga jusqu’au 20 octobre 2012. Do-zo, deux syllabes dont l’écho renvoie dans l’imagerie populaire à une société secrète, suscitant du même coup crainte et admiration. En effet, les Dozos ont constitué l’armée d’élite de l’empereur Soundjata Kéita au 13 siècle. Dispersés aux quatre vents après le délitement de l’empire Manding qui s’étendait de la Gambie au Sénégal, du Libéria à la Sierre Leone, de la Côte d’Ivoire à la Guinée, du Burkina Faso au Mali. Depuis l’époque médiéval, ces hommes ont préservé leur mode de vie et perpétuent une aristocratie des armes et du savoir à travers l’art de la guerre, la science des plantes et de l’astrologie et l’art musical et sont les dépositaires de l’histoire du Manding. C’est muni d’un Leica argentique que le photographe a suivi ces guerriers lors des parties de chasse dans la nuit d’encre, s’enfonçant au cœur de la forêt dont ils connaissent le moindre arpent et qu’ils lisent comme un livre ouvert, pendant les veillées autour d’un brasero où ils content le mythe fondateur du Mandé, et dans les soirées où en musiciens virtuoses, ils jouent et chantent le répertoire oral du Mandé. Tous ces aspect de la vie du Dozo se retrouvent dans les photos géantes de plus de trois mètres sur trois, qui comme une ceinture d’amulettes, font le pourtour de la Rotonde, le salle d’exposition de l’Institut français. On y voit les chasseurs dans leurs tenues ocres, rouge latéritique comme s’ils sortaient de terre, tenant leur vieux fusils dans des poses variées. D’emblée, on distingue trois classes de Dozos et trois caractères: les vieux chasseurs, les jeunes adultes et les pousses. Sur les photos, de vieux chasseurs, debout pieds nus ou assis en tailleur dans une case nue dont le dépouillement dénote de la vie ascétique du propriétaire du lieu. Par ailleurs la sérénité de leur regard dans le visage hiératique est le signe que ces vieux hommes ont trempé le métal de leur âme dans une existence spartiate faite de sacrifice et de don de soi à la communauté. D’autres, plus jeunes posent fièrement avec des hyènes, des biches ou des tortues tenus en laisse et des boas qui s’enroulent autour de leur cou. Quant aux plus jeunes, ils arborent avec joie des fusils plus grands qu’eux. Emouvant, l’image d’un pré-adolescent dont le regard hésite entre l’effroi et la fierté de sentir le froid d’un corps de serpent s’entortillant autour de son cou si fragile. Face à la vieille génération, sorte de samouraïs au service d’une cause, il y a les jeunes qui semblent devenus des combattants sans cause. Dans le vrai Dozo, il y a la quête de la dureté et la pureté du diamant du surhomme dont parlait Nietzsche ; malheureusement il y a le risque que les flammes de la modernité lèchent ce diamant et le transforme en un morceau de charbon, friable et sans valeur. Aussi peut-on déceler chez quelques jeunes, dans leur regard crâneur et ayant des Rangers aux pieds et le pantalon treillis affleurant sous la tenue traditionnelle, des signes du dévoiement des valeurs Dozo. Les guerres au Libéria, en Sierra Leone et en Côte d’Ivoire ont, en effet, montré que ces protecteurs de la veuve et de l’orphelin pouvaient déchoir en devenant des tueurs en série au service de chefs de guerre. A travers ces photos Philippe Bordas a réussi à dresser de cette armée un portrait mythique et humain. Mais au-delà de la beauté des images, cette expo interroge sur le devenir de cette confrérie qui a réussi à survivre pendant des siècles mais qui n’est néanmoins pas à l’abri d’une disparition prochaine dans une Afrique convertie à des valeurs diamétralement opposées aux siennes. Et la photo d’Idrissa Traoré, le vieux chasseur qui a introduit le photographe dans la confrérie, où on voit la silhouette du vieux chasseur de dos, le bicorne sur la tête lui donnant l’air d’une étrange bête à cornes telle un minotaure qui s’enfonce dans la brousse a quelque chose de crépusculaire. En somme, qu’est-ce que l’Afrique moderne, prise dans les turbulences, peut tirer des valeurs de cette confrérie qui a édicté la charte du Manden en 1222, soit cinq siècles avant la déclaration universelle des droits de l’homme, et qui pratique un fédéralisme qui nie les frontières nationales tout en montrant que l’homme doit apparier le savoir scientifique et le pouvoir à une droiture morale? C’est, sans doute, une source de savoir et d’éthique à laquelle l’Afrique contemporaine doit s’abreuver.

mercredi 19 septembre 2012

Le cinéma scrute l’histoire burkinabè

Ce documentaire de Dimanche Yaméogo est une production Semfilms. La caméra piste Boukary Kaboré dit le Lion, officier de l’armée burkinabé, frondeur après le putsch du 15 octobre 1987 qui, depuis son retour, mène une double vie de chef de parti et de cultivateur. Un film sur une période trouble de l’histoire récente. Les images film montrent que Boukary Kaboré n’a pas usurpé son surnom de lion. La barbe et la chevelure forment une blanche crinière qui cerne un visage léonin avec des yeux de braise. La taille est haute, les bras puissants, les mains immenses avec des doigts démesurées. Du roi de la brousse, il a aussi les colères rugissantes et la dent dure. Il découvre vite les dents pour mordre surtout lorsqu’il évoque l’arrêt de la Révolution d’août 83. La caméra suit le Lion et dessine le portrait d’un homme de soixante-deux ans qui a eu plusieurs vies. D’abord l’enfance dans un village de Koudougou, puis la venue à Ouaga au Prytanée militaire où il rencontre Thomas Sankara, la découverte du sport qui révèle ses qualités de champion dans beaucoup de sports de main comme le lancer de javelot, le saut en hauteur et enfin l’influence d’Adama Touré, syndicaliste et professeur d’histoire qui sèmera la graine marxiste dans la tête de ses jeunes élèves qui deviendront, quelques années plus tard, les leaders de la Révolution d’août 83. On suit le capitaine redevenu cultivateur labourant son champ avec des ouvriers pour trouver sa pitance et aussi en réunion politique avec ses militants mais son parti sankariste ne semble pas ratisser au-delà du cercle des anciens compagnons d’armes. Ce film revient surtout longuement sur la période révolutionnaire , en ces temps où Boukary le Lion était chef du BIA−le Bataillon d’intervention aéroporté de Koudogou−et sur les jours qui suivirent le putsch du 15 octobre 1987 avec son entrée en résistance où il annonçait, sur les ondes de Radio France internationale (RFI), que lui et son demi-millier de paras s’opposaient au nouveau régime du Front populaire dirigé par Blaise Compaoré. Une offesive de l’armée loyaliste sur la ville de Maurice Yaméogo laisserait des souvenirs amers. Le Lion réussit à s’éclipser au Ghana. Cette fuite qui a contribué à bâtir sa légende est reconstituée dans le film ; on voit le Lion, lunettes noires et un keffieh palestinien autour de la tête, roulant sur une mobylette CT à travers des pistes vicinales. Son retour sur la tombe commune où reposent ses compagnons d’armes est un moment de vérité du film car c’est seulement là que la cuirasse de marbre du Lion se fissure, on découvre dans la voix qui bafouille et dans le regard triste, l’extrême solitude et la culpabilité du survivant. Après la version officielle de la fin de la Révolution délivrée par les vainqueurs, ce film donne une autre version, celle du Lion. Pour autant, la vérité historique n’est pas rétablie, non que Boukary Kaboré ne soit pas sincère dans sa lecture des évènements mais parce que cela n’entrait pas dans la préoccupation du réalisateur. L’eut-il souhaité qu’il eut triangulé la version du personnage principal avec d’autres versions, ce qui aurait permis de mieux cerner les contours de l’époque et de capter les lignes de partage entre les différents protagonistes. Même la version du Lion aurait été mieux servie s’il avait donné la parole à d’autres témoins, recouru aux coupures de presse et aux documents audio-visuels de l’époque. Mais le réalisateur a choisi de servir la geste du Lion à travers l’œillère du Lion. Ce docu de 52 minutes a néanmoins le mérite de mettre le projecteur sur un pan méconnu de notre histoire malgré son caractère hagiographique qui limite sa portée en tant que document historique. Toutefois, on peut bien s’accommoder des petits arrangements avec la vérité, si cela peut servir à donner une dimension héroïque aux protagonistes de notre histoire nationale et à offrir à la jeune génération des modèles et des motifs de fierté. C’est à ce prix que se construit une nation selon Renan qui disait dans Qu’est-ce qu’une nation ? que « l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien de choses». Ce film est-il le présage que notre cinéma va s’intéresser enfin à notre histoire ? Il faut l’espérer car le cinéma, la fiction bien plus que le documentaire, peut aider à bâtir la nation qui, comme le septième art, est une image projetée avant d’être une réalité. Et le cinéma a la capacité de construire de grands récits et des mythes autour desquels tous les Burkinabè peuvent se retrouver. « On peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants », concédait Alexandre Dumas.

jeudi 30 août 2012

A la poursuite de l’Empreinte du Renard

C’est un lecteur qui poursuit un livre insaisissable qui se dérobe à chaque fois qu’il croit le tenir. Chassé-croisé entre un livre et un lecteur.


A la gare TCV de Ouagadougou, l’homme, la quarantaine, ne tenait pas en place et trépignait comme un cheval fougueux. Dès qu’il vit que nous nous intéressons à son manège, les yeux brillants, il tendit la main vers une jeune dame et murmura, extatique : l’Empreinte du Renard. Un livre dépassait de la grosse poche de sa saharienne. A travers ces propos qui se bousculaient, sous l’émotion, jaillissant dans un flot impétueux, nous avons compris que ce livre l’obsédait depuis cinq ans. Il nous expliqua qu’il est des livres que l’on croise un jour, le regard posé sur la couverture et qui vous file sous les yeux. Livre vu, entraperçu, couru mais jamais lu. Pour lui, ce livre impossible est L’Empreinte du Renard de Moussa Konaté paru aux Editions Points en 2006.
Tout a commencé il y a cinq années dans un hôtel de Mopti. Le livre était posé sur le comptoir devant la dame de la réception. Il était là, luisant dans sa noire couverture, le titre en lettre d’or brillant d’un sombre éclat. La photo du renard, les yeux étincelants. D’emblée, il avait senti l’envie de posséder ce livre, de l’ouvrir et d’y poser fiévreusement les yeux. Mais la réceptionniste lui expliqua que le roman avait été laissé en consigne par une Française qui était partie dans les falaises de Bandiagara. Il aurait pu attendre le retour de celle-ci mais il devait aussi partir au pays Dogon. Aussi se jura-t-il de se procurer le livre dès son retour à Ouaga. Aucune librairie de la Capitale des « Hommes intègres » n’avait L’Empreinte du Renard en rayon…

Deux ans plus tard, il croisa de nouveau le fameux polar malien. Au Sénégal. A Saint –Louis, la belle île indolente qui a ses pieds dans l’eau et la tête dans le passé, vivant dans la nostalgie d’une époque révolue : celle des belles signares qui doraient au balcon de leurs vastes demeures, le regard soyeux, le maintien altier, un éventail à la main, les bijoux étincelants comme des lucioles. De ce passé, il ne restait que des demeures vieillottes que l’Unesco tente de sauver de la ruine. C’est dans l’une d’elles, transformée en galerie que Le liseur revit avec une émotion inentamée L’Empreinte du renard. Le roman était parmi d’autres livres sur une étagère d’un petit meuble métallique à même la pelouse du jardin.
Et une année après, à Casablanca. En transit avec Royal Air Maroc pour le Burkina, il vit un voyageur, jeune freluquet, look hippie, piercing et tatouage abondants, qui était couché à même le froid carrelage de l’aéroport, la tête sur son sac marin qui tenait lieu d’oreiller, un livre sur le visage. Le livre était… L’Empreinte du Renard… Dès qu’il s’approcha, il entendit le ronflement régulier du jeune. Hésitant entre le réveiller et lui piquer son bouquin, il décida qu’il était plus sage de renoncer au vol qui pouvait le précipiter dans les geôles marocaines réputées aussi terrifiantes que la descente dans les cercles de l’Enfer de Dante.

Et voilà que dans la gare TCV, la Providence le met en ce jour-là devant l’insaisissable roman. Cette fois-ci, il espère que c’est la fin de la traque. Il a rapidement élaboré un scénario pour récupérer le Graal auprès de la jeune femme en saharienne. Comme le voyage jusqu’au Benin dure une journée, il pourra attendre que la jeune femme achève le livre avant de lui proposer de l’acheter.
Pourtant quelque chose nous dit que Le Liseur ne fera rien pour enfin avoir ce livre tant quêté mais jamais obtenu. L’Empreinte du Renard lu, il ne lui restera aucune soif, aucune faim d’un autre livre. Et cela, inconsciemment, il ne doit pas le vouloir.
Saïdou Alcény Barry

mardi 19 juin 2012

Dans les coulisses de la création de Johan Muyle

Histoire d’artistes est une collection de documentaires réalisée par Virginie Cordier. Un court métrage de la collection est consacré à l’artiste sculpteur belge Johan Muyle. Ce film introduit le spectacle dans les coulisses de la création, dans l’atelier du créateur et de suivre pas à pas le processus de création de ses œuvres.

Les artistes partagent avec les cuisiniers la coquetterie de cacher le lieu où ils travaillent. L’atelier comme la cuisine est soustrait au regard du public. Calme bloc ici-bas chu d’un obscur désastre disait Mallarmé de l’œuvre d’art. En effet, l’œuvre est présentée comme surgie d’on ne sait où, telle un aérolithe. Et ce parti pris de cacher l’atelier a eu pour effet d’aiguiser la curiosité du public pour cet univers secret de la création et de provoquer la certaine frustration de n’y être convié.
Histoire d’artistes rompt avec cette tradition du secret en poussant la porte de l’atelier de Johan Muyle. Celui du sculpteur belge est d’ailleurs farouchement défendu par son chiwawa dont les aboiements montrent qu’il n’est pas habitué de voir des intrus dans le laboratoire de son maître. Un atelier rempli d’objets, une véritable caverne d’Ali Baba. Des milliers de poupées et de figurines de famille et des bibelots ramenés des voyage à travers le monde entier : poupées russes, bonhommes indiens, pantins, boîtes à musiques et tutu quanti. C’est, explique Muyle, de la rencontre improbable de ces objets que naît le déclic, l’intuition d’une sculpture. Effectivement des assemblages de Muyle surgit une certaine poésie comme l’est « la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! » qu’évoquait Lautréamont. Mais les sculptures de Muyle vont au-delà de la recherche du Beau, elles questionnent aussi notre humanité.


Ainsi la série de squelettes qui, dans des poses variées, évoquent les carnavals de la mort des Fleurs du Mal est une métaphore de notre finitude. Leurs costumes roses sont un clin d’œil aux tenues de détention des génocidaires Hutu, le crâne de l’un pris dans un sac plastique est inspiré de la technique d’étouffement utilisée les Khmers rouges pour économiser les balles. On reconnaît sur une sculpture la cagoule et la pipe du Commandant Marcos. Ailleurs, un écriteau sur un costume parle de la surveillance dont nous sommes l’objet dans une société qui ressemble de plus en plus à celle de Big Brother dans 1984 de George Orwell. En somme l’art de Johan Muyle porte l’empreinte des utopies et des atrocités de notre époque. Toutefois, il est plus un questionnement qu’une prise de position militante. Entre l’engagement artistique de Bataille et celui de Sartre, il choisit une position médiane.
Le film de Virginie Cordier, en plus de nous entrainer dans les cuisines de l’œuvre de Muyle, dessine en creux le portrait d’un homme de 56 ans. Le visage émacié en lame de couteau et les grandes oreilles font penser au personnage de Spock de la série américaine Star Trek. Le recours systématique à l’autoportrait, que ce soit sur ces sculptures ou sur les affiches géantes inspirées des affiches de Bollywood, questionne l’identité et la valeur de la pipolisation.
Par ailleurs, Johan Muyle brise les petites mythologies de l’artiste emmuré dans sa tour de Babel, sa solitude constituant le ferment de sa créativité. On le suit entouré de sa jeune équipe d’assistants composés de deux Geeks qui maîtrisent la robotique et l’informatique. C’est avec eux que s’élaborent les projets d’œuvres ; eux amènent leur fraîcheur, leur enthousiasme juvénile et leurs compétences pour donner forme aux idées et intuitions du maître. On le voit aussi, entouré d’amis et de proches. Un homme à l’aise dans sa communauté comme un poisson dans l’eau. En somme, « Humain, trop humain », dirait Nietzsche.
Histoire d’artistes est une collection pédagogique. En poussant la porte de l’atelier pour y introduire le spectateur, ce film lui donne les clefs de compréhension de l’artiste et de son œuvre tout en l’ouvrant à la compréhension du monde très complexe de l’art. Saidou Alceny Barry

samedi 19 mai 2012

Séguéda Léopold : Un peintre naïf à Dak’art

Séguéda Leopold est le seul artiste plasticien burkinabè présent à la biennale de l’art contemporain african, Dak’art. Il est aussi le seul artiste naïf parmi une centaine d’artistes. L’œuvre sélectionnée Ambiance nocturne intrigue au milieu des autres œuvres par sa singularité et sa forte d’expressivité.

Ce peintre naïf à Dakar n’a rien à voir avec une naïveté de caractère. Naïf est l’étiquette que l’on colle à sa peinture mais Léopold Séguéda pose un regard perspicace et amusé sur le monde. Son œuvre témoigne d’un rendu quasi-radiologique des pulsations de la capitale burkinabè. Né en 1979 à Ouagadougou, il passe son enfance à Zabré, une ville proche de la frontière du Ghana. Bien que doué pour le dessin dès l’enfance, il ne rencontrera la peinture qu’à son retour à Ouagadougou à l’adolescence. Là, il s’initie à la peinture dans l’atelier de Zaré Fayssal, un élève de Bab’s qui est considéré comme le père du mouvement naïf au Burkina Faso.

C’est une peinture qui ne se préoccupe pas des règles d’école. Au contact des peintres formés dans les écoles d’art, Séguéda l’autodidacte a essayé d’intégrer la perspective et la proportion dans sa technique. Très tôt, il comprend que sa démarche perdra de sa spontanéité et de sa créativité en s’encombrant d’académisme. Et bien lui en a pris car sa peinture est, contrairement à beaucoup de ses confrères, authentique et originale. Sa présence à la Biennale de Dakar est la confirmation de son originalité. Le tableau Ambiance nocturne est le fruit de longues nuits blanches passées dans les bars et gargotes de la capitale pour capter les frémissements de la nuit. Ce travail dénonce l’ambiguïté des Ouagalais qui se plaignent de la cherté de la vie et, qui la nuit tombée, dépensent des fortunes dans les plaisirs de la chair et de la bonne chère. Mais cette dénonciation ne se départit jamais de l’ironie, d’où la caricature des personnages. Ségueda ajoute une touche personnelle en utilisant des collages et des graffitis avec de courts textes pleines de fautes d’orthographe, des perles qui font sourire comme Maqui sans S dans Ambiance nocturne.

Séguéda est peu connu dans son pays. Pourtant les connaisseurs de l’art le tiennent en haute estime. Le grand sculpteur de renommée internationale, Ki Siriki fait partie de ceux qui croient en lui et qui l’encourage à travailler dans cette direction. Et Séguéda est bien décidé à s’imposer sur la scène internationale. Assis au bar de l’hôtel Le Lagon, il a le regard qui suit le sillage des pirogues glissant sur la mer. Il pense déjà à l’après Dak’art, à sa participation prochaine à deux expositions en France et à Londres. De son passage à Dakar, il repartira, imprégné du quotidien des Dakarois et son œuvre en portera certainement la trace. Car en parfait entomologiste, il épinglera ses bizarres insectes sur ces toiles futures !

Saïdou Alcény BARRY (BURKINA FASO)