Tout mur est une porte. Emerson

jeudi 17 juillet 2014

Sophie Heidi Kam, première femme dramaturge du Faso






Projecteur a rendu visite à Sophie Heidi Kam, la première femme dramaturge du Burkina Faso. Ecrivaine prolifique, elle est poétesse, nouvelliste, romancière et dramaturge. Elle a été distingué huit fois, excusez du peu, au GPNAL (Grand prix national des arts et des lettres) de la Semaine nationale de la culture. C’est une grande dame des lettres qui nous a reçu pour parler de sa passion.

L’Observateur Paalga : Y a-t-il un endroit et un moment propice pour écrire ?

Sophie Heidi Kam : En général, j’écris beaucoup plus dans la concession familiale, dans l’espace du salon de mon célibatorium. Parfois je squatte une salle du bureau de mon oncle entrepreneur à Gounghin, quartier de Ouagadougou, à la descente des employés, aux environs de 16H et cela jusqu’à 22 ou 23H. Cela me permet de profiter du calme nécessaire pour une bonne concentration. Mes moments privilégiés sont la nuit pour laquelle je voue une fascination extraordinaire. Il m’arrive cependant de prendre des notes dans la journée à la maison ou dans des lieux publics.

L’Obs : Sur quel support écrivez-vous ?

Sophie Heidi Kam : La plupart de mes textes naissent d’abord et surtout sur les pages d’un cahier d’écolier, sur des feuilles volantes quand le besoin de prendre des notes me surprend loin de chez moi ou sur mon carnet d’adresses. Parfois, c’est sur mon téléphone portable. Une fois dans mon univers de travail, je retravaille ces notes, j’évalue le style à travers lequel je pourrais donner forme à la décharge émotionnelle qui m’a submergée et qui a été à la base de ces prises de notes. C’est alors que je commence à pianoter sur le clavier, en essayant de trouver les mots justes pour exprimer ce que je ressens. Par moment, il m’est encore nécessaire de revenir à mes notes, d’essayer des passages du texte avant de poursuivre sur l’ordi. Donc un aller-retour permanent entre les deux. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais me passer du contact physique avec la plume et le papier. Un corpsàcorps, un passage charnel dont j’ai besoin avant de gravir l’étape du clavier, qui n’en est pas moins, avec son lot de bonheur et de plaisir d’une autre dimension certes, mais tout aussi intense.

L’Obs : De quels ouvrages avez-vous besoin pour écrire ?

Sophie Heidi Kam : J’utilise le dictionnaire Larousse, les 38 Dictionnaires et Recueils de Correspondance ; je fais aussi des recherches sur Internet et j’échange beaucoup avec des personnes ressources en fonction de ce que j’ai envie d’écrire. Par exemple en poésie et dans d’autres genres littéraires en général, le poète Boureima Jacques GUÉGANÉ est une mine d’or que je n’hésite pas à consulter. Pour des domaines plus techniques qui concernent la guerre, l’univers de l’armée, le langage qui y est utilisé, je me réfère à des hommes de tenues, à la presse écrite et à des films documentaires ; il en est de même pour les migrations clandestines ou la condition des albinos dans nos sociétés. Récemment, j’ai dû échanger avec un garde pénitentiaire pour m’imprégner de l’univers carcéral des femmes détenues à la MACO ; j’ai pu ainsi bénéficier de 02 films documentaires sur la question ; mais pour plus de vraisemblance, car il s’agit d’une pièce de théâtre à écrire, je dois lire le Code pénal en cours au Burkina Faso et sans doute, des échanges avec d’anciennes détenues ; ensuite, l’imaginaire et les fantasmes de femmes en général feront le reste.

L’Obs : Comment naît un livre? Quelle est l’étincelle qui déclenche le besoin d’écrire ?

Sophie Heidi Kam : De nombreux faits peuvent déclencher en moi le besoin d’écrire : l’actualité nationale, africaine ou hors du continent ; des faits divers, la lecture d’un livre qui me touche profondément et qui me parle peuvent éveiller des voix en moi qui ont besoin de s’exprimer ; des senteurs de parfums ou d’épices qui me rappellent des moments vécus et dont les souvenirs rappliquent soudainement ; le décès de mon père ; la nostalgie des temps passés avec des gens qui ontcomptés pour moi ; la solitude liée à l’absence de l’être aimé ; la douleur et la conscience de savoir que l’on a perdu cette personne pour toujours… sont entre autres la toile de fond qui enveloppe mon âme, constituant mon univers interne. Latents, présents, parfois oppressants ou sommeillant. Ce sont des aspects qui s’invitent quand arrive le besoin d’écrire, quel que soit le sujet.
Mais je dirai que l’hivernage (quand tombe la pluie), le tonnerre, les éclairs, la foudre et le silence d’une église sont des faits qui me mettent face à moi-même ; des pans de ma vie, mes rapports aux autres et à la société s’éveillent ; un background qui alimente ma poésie et quelques personnages de mes pièces, etc.
            Mes échanges avec un ami qu’à présent je vois malheureusement très peu ont déclenché l’écriture de beaucoup de mes poèmes, d’une de mes pièces de théâtre et de certains textes inédits ou non achevés.
Ma petite sœur Laetitia, notre benjamine, est aussi une grande allumeuse de l’étincelle déclencheuse d’un texte ou du profil d’un personnage que j’utiliserai dans une pièce ou un roman ; nos causeries nocturnes dans la concession familiale, nos fous rires autour d’idées parfois farfelues ou fantasques l’amène souvent à m’encourager à écrire sur tel ou tel sujet, allant même à me proposer des titres comme Qu’il en soit ainsi(1er prix du GPNAL, SNC 2012) ou encore Du caviar pour un lapin(3ème prix GPNAL, SNC 2014)



L’Obs : Racontez-nous la naissance de votre dernier livre.

Sophie Heidi Kam : Du caviar pour un lapin, même s’il n’est pas publié peut être considéré comme mon dernier livre. Il est encore en réécriture. L’homosexualité étant une réalité dans notre société, j’ai voulu explorer la question en campant un personnage féminin et son histoire d’amour avec un homme, lui aussi amoureux d’un homme. Le personnage féminin, Gloria, est une comédienne et danseuse qui a abandonné la scène pour cet homme dont elle ignorait le penchant sexuel.
Pendant qu’elle attend la venue de cet homme, Tobi, Gloria se retrouve face à elle-même (ou à son surmoi) qui s’érige en personnage ; l’affrontement, parfois conflictuel entre elles, permet d’entrer dans l’univers des filles-mères célibataires au Faso, victimes de tous genres de préjugés sociaux. Le regard du voisinage, de la famille et sans oublier le fait qu’elles ressentent le besoin d’aimer, de se sentir aimer, bref, de se caser avec mari enfants, la sécurité d’un foyer avec un homme à soi… le drame d’un rêve brisé, pour diverses raisons. La déception aussi.
Voilà, il n’en faut pas plus pour dévoiler que cette pièce s’inspire de l’univers d’aujourd’hui où de plus en plus, les individus manifestent leur besoin de laisser libre cours à leurs envies intimes et à leurs fantasmes, afin d’expérimenter la vie avec l’être aiméLE BONHEUR au quotidien. Ce vœu est difficilement réalisable et l’on s’en tire avec des bleus à l’âme et deux issues possibles : soit on s’ouvre les veines ou on s’accroche à ce qui peut être un motif de se relever et de poursuivre sa vie, malgré tout, comme Gloria, qui se tourne vers sa passion première, la scène.
Pour écrire ce texte, j’ai échangé avec des comédiennes, des mères de famille qui se lamentent de voir leurs filles vieillir sans mari, etc. Mon regard sur la question m’a aussi aidée à camper mes personnages. A présent, le challenge est d’arriver à donner de l’épaisseur au MOI, le personnage de Gloria qui sommeille en elle et avec qui elle a des comptes à régler, en attentant d’être cocu par un homme, l’amant de l’amour de sa vie. Une femme peut-elle rivaliser avec un homme qui sort avec son copain ? Triste réalité que nos sociétés connaissent en ce moment.

L’Obs : Combien de temps avez-vous besoin pour finir pour achever un livre ?

Sophie Heidi Kam : Écrire un livre peut prendre des mois voire, des années. Tout dépend : quand c’est une commande, on est soumis à un délai et là, cela est lié au temps du commanditaire. Pour les œuvres d’inspiration personnelle, lorsqu’il n’y a pas de contrainte liée au temps, ça peut prendre des semaines, des mois ou même des années. Et ce, en fonction des enjeux. Lorsque l’on écrit par nécessité ou juste parce que l’on a envie de s’exprimer, on se donne le temps qu’il faut. Parfois aussi, l’on a besoin de s’exprimer quand il s’agit d’une question de survie, avant de passer à autre chose. Dans ces conditions, il me presse de m’exprimer à travers l’œuvre à naître, pour passer à autre chose. Que celle-ci soit publiée ou non, cela n’a aucune importance. Pondre, pour se sentir bien dans la tête et en phase avec ses convictions, son besoin de dire ou de sombrer. Le temps d’écrire une œuvre et la fréquence m’importe peu, du moment où je ressens le besoin de le faire quand cela se fait sentir. C’est une étape à mon avis qui dépend de mon état d’âme et de la nécessité d’accéder à une harmonie avec moi-même.Cependant, je pense que la littérature « alimentaire » est le moyen le plus réaliste pour ne pas mourir de faim. A condition bien-sûr que l’on n’écrive pas des navets. J’y pense et si un éditeur a la folie de me (suivre dans ce délire, je pourrais écrire un roman par mois ! (Rires)

L’Obs : Quel est le dernier livre que vous avez lu ou êtes en train de lire ?
Sophie Heidi Kam : Tristesse ma maîtresse,un recueil de poèmes deDaté Atavito BARNABÉ-AKAYI, poète béninois et enseignant de français est le livre que je lis et relis depuis près de 06 mois. Ce livre a été mon coup de foudre ces derniers temps. La force, l’ambivalence des images et des symboles me renvoient à ma nudité, et trouvent un écho en moi. Pour moi, ce recueil est un bijou de par la force du propos qui s’y déploie. La poésie, celle de DATÉ me rassure que je ne suis pas seule, et que ce que je ressens et écris en poésie n’est pas que l’épanchement d’une âme isolée en proie au délire. C’est là tout le charme, la beauté et le côté tragique de sa poésie : En poésie, il n’y a pas de place pour la tricherie, quand on permet au cœur d’ouvrir son ventre et de parler.

L’Obs : Sur une île, si vous devriez emporter trois livres…

Sophie Heidi Kam : L’œuvre (roman) d’Emile Zola, L’An des criquets(Poésie) de Boureima Jacques Guegané et Les Fleurs du mal (poésie) de Charles  Baudelaire. Si vous me permettez, j’emporterai aussi la poésie de Saint-John Perse et de Senghor, peu importe le titre du recueil.

Encadré : Œuvres publiées

Nos jours d’hier (théâtre), Éditions Céprodif, Ouagadougou, septembre 2013.

Pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Éditions Voix d’encre, Région Rhône-Alpes, 2012.

Le suspect(roman pour enfants, adaptation du troisième épisode de L’As du lycée, série télévisée de Missa Hébié), Éditions JETHRO SA, Ouagadougou, 2012.

L’anniversaire(roman pour enfants, adaptation du quatrième épisode de L’As du lycée, série télévisée de Missa Hébié), Éditions JETHRO SA, Ouagadougou, 2012.

Podium Doppelheft, Afrika(collectif consacré à la littérature d’Afrique francophone), Vienne (Autriche), novembre 2011, n°161/162.

Le devoir de classe (roman pour enfants, adaptation du deuxième épisode de L’As du lycée, série télévisée de Missa Hébié), Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, 2011.

La rentrée des classes (roman pour enfants, adaptation du premier épisode de L’As du lycée, série télévisée de Missa Hébié), Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, 2010.

Pour un asile (poésie), Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, octobre 2009.

Quêtes (poésie, réédition) Éditions Céprodif, Ouagadougou, octobre 2009.

Sanglots et symphonies (poésie, réédition) Éditions Céprodif, Ouagadougou, octobre 2009.

Offrande (poésie), Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, mars 2009. (Stock épuisé.)

Et le soleil sourira à la mer(théâtre), Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, 2008. (Stock épuisé.)

Senghor Cent ans, la BD burkinabè rend hommage au Poète-président. (Album, collectif), Centre culturel français Georges Méliès, Ouagadougou/Ateliers de Sya, Bobo-Dioulasso, 2006.

Paroles partagées, Poésie des 1000 continents, Anthologie composée et présentée par la Maison africaine de la poésie internationale (MAPI), Dakar (Sénégal), Les Éditions Feu de brousse, Dakar, 2005.

« Quêtes… » (poésie), inPoésie du Burkina Faso, Vol. I, Presses universitaires de Ouagadougou, 2005.

« Sanglots et Symphonies » (poésie), in Poésie du Burkina Faso, Vol. I, Presses universitaires de Ouagadougou, 2005.

« Poésie du Burkina Faso », Grands traits caractéristiques, (article présentant la poésie de 13 poètes burkinabè), in la revue Estuaire, Ottawa, Canada, avril 2003, n°114.

Saison d’amour et de Colère, poèmes et nouvelles du Sahel (collectif), Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, Dakar, 1998.

dimanche 6 juillet 2014

Abdoulaye Konaté, l'art de prendre son envol sans quitter le sol natal





Abdoulaye Konaté est connu pour ses sculptures textiles composées de centaines d’amulettes  évoquant la tenue des chasseurs Dozo ou des musiciens sénoufo. Les années ont passé et l’artiste a approfondi cette démarche tout en se renouvelant.  Son expo à la Dakart 2014  prouve que l’artiste africain n‘est ni condamné à émigrer en Occident ni à renier sa culture pour réussir.

Cet artiste plasticien malien sexagénaire qui vit et travaille à Bamako est actuellement le directeur de l’Institut national des Arts de Bamako (INA). Fonctionnaire et artiste, il  a réussi la prouesse de s’inscrire résolument dans l’art contemporain tout en puisant dans le fonds culturel et pictural de l’Afrique pour nourrir son imaginaire.

 Dans les années 90, au moment où les artistes plasticiens utilisaient les artefacts culturels africains comme des objets d’exotisme, lui exploite les amulettes pour  donner de la texture à  ses œuvres mais surtout pour évoquer une Afrique fédérale avec une armée transnationale (les chasseurs dozos) qui ont existé au 13 siècle avec l’empire du Mandé.  
 
Hommage aux chasseurs du Mandé
 Il fut lauréat du Grand  Prix Léopold Sédar Senghor de la biennale de l’art contemporain (Dak’art)  en 1996, avec une de ses œuvres dénommée Hommage aux chasseurs du Mandé. Ces œuvres quasi monochromes, ocre, ont cédé la place à des œuvres plus ouvrées  dans la forme et avec une palette chromatique plus riche.

Ainsi, de sa dernière  exposition à l’Institut français de Dakar en mai 2014, qui regroupe des œuvres de la dernière décennie, on peut dire que son travail suit deux lignes de rail : la première est une recherche sur la couleur et le volume, la seconde reste la thématique sociale. En effet,  l’épurement des formes et le traitement de la couleur sont perceptibles dans ces œuvres-là. L’artiste assemble des milliers de bandelettes de tissu sur un support et  varie  les couleurs pour obtenir un effet d’optique. 


On a des œuvres qui paraissent monochromes comme ses Compositions et ses Bleus qui se déclinent en série mais qui sont des dégradés avec d’infimes nuances. Il y a toujours  une couleur dominante (Blanc, violet, Bleu) mais l’intrusion d’une autre couleur, un rouge ou  un blanc, donne à l’ensemble un caractère énigmatique.

Si  l’artiste a évolué dans ses recherches sur la forme et les couleurs dans ces sculptures de tissus qui tendent à l’abstrait, il reste  fidèle à son engagement social et  expose aussi  des créations figuratives qui sont des appliqués sur tissus. Cette série de toiles évoquent les bruits et les fureurs du monde. Sur ces toiles au fond blanc, des cimeterres, des minarets et des croissants lunaires sont ainsi cousus.  
 
Non à la charia à Tombouctou
 On l’aura compris, l’artiste questionne le monde actuel tant sur le plan politique que spirituel. Ici, la dénonciation de l’islamisme dans le septentrion malien avec Non à la Charia à Tombouctou. Gris-gris pour Israël et la Palestine est une grande toile qui juxtapose le keffieh palestinien et l’étoile de David, c’est un appel à la paix des braves au Moyen-Orient.
 
Génération biométrique
Quant à Génération biométrique qui représente un jeune homme, calotte crânienne ouverte,  qui tend son cerveau, elle dénonce l’immigration choisie, ce pillage des cerveaux africains par l’Europe qui fait suite à l’esclavage et au pillage des ressources géologiques.

Avec cette collection, Abdoulaye Konaté confirme qu’il est un artiste africain ouvert sur le monde. Il avoue son admiration pour  Rembrandt et De Vinci mais c’est dans l’art des teinturières du Mali, dans celui des tisseuses de pagnes et dans le fonds culturel bambara qu’il puise pour élaborer une œuvre contemporaine et profondément africaine. Cet artiste est un modèle pour ceux qui veulent tendre vers l’universel en creusant leur singularité. Et  les artistes africains devraient revenir à leur patrimoine comme les lamantins vont boire à la source. Car tel Antée, l’artiste n’acquiert sa puissance créatrice qu’au contact de sa terre.

jeudi 26 juin 2014

Poésie : En Seine majeur(e), ballades en hors-saison





Songré Etienne Sawadogo vient de publier En Seine majeur(e) suivi de Pologne (non) bohème aux éditions l’Harmattan. Ce recueil de poèmes est une déambulation poétique autour du monde et une réflexion sur l’homme et l’histoire. Des rêveries poétiques d’un promeneur solitaire mais d’un homme solidaire de l’humaine condition.

A moi. L’histoire d’une de mes folies devrais-je écrire à propos de mon rapport à ce recueil si le vers n’était déjà pris depuis fort longtemps par le poète aux semelles de vents. En effet, cela faisait deux semaines que ce recueil était posé sur ma table de chevet et pourtant une appréhension faisait que j’évitais de m’y plonger. Pourquoi cette peur ? Parce que l’auteur est journaliste et  que je ne connais point de bon  journaliste qui soit bon poète. Ces deux-là ont un rapport opposé à la langue : l’un taille dans la langue comme un bûcheron tandis que l’autre, d’une main précautionneuse en cueille les plus belles fleurs.

Et puis, je me suis lancé ! Mais avec une prudence de sioux, comme quelqu’un qui s’engage dans un boyau, prêt à rebrousser chemin au moindre faux pas. Et grand fut mon ravissement. L’auteur du recueil,  Songré Etienne Sawadogo, est un poète au sens où comme un chercheur d’or tamise la gangue pour n’en retenir que les pépites, lui aussi passe la langue à l’étamine pour cueillir les mots les plus justes. J’ai fait des allers-retours dans ce recueil avec un plaisir toujours inentamé.

Il y a donc au moins un journaliste poète. Je l’ignorais ! A ma décharge, ma totale ignorance des antécédentes publications de cet auteur. Etienne Songré a publié Contre-chants en 1995 et Sonorités sahéliennes : silences et Cie aux Editions Jamana. Il était déjà dans l’Anthologie de la poésie burkinabè.
Dans le poème Cueilleurs d’étoiles, il se définit poète avec des accents hugoliens.
J’appartiens aux cueilleurs d’étoiles
Artistes sculptant le néant et l’intangible
Artisans des confettis d’espoir
Et des grappes d’espérances.

Ce troisième recueil est un carnet poétique d’un arpenteur du monde. Un Africain dont les déambulations vont de la Seine, aux petits villages de la France profonde, des îles de la Caraïbes et jusqu’en Europe de l’Est, au Ghetto de Varsovie. Avec un mouvement de balancier il apparie les choses vues ailleurs et la réminiscence de beautés d’Afrique.  Ainsi les eaux de la Seine font écho à celles du Sénégal, du Congo, du Niger et du Nil. Dans Senteurs mémorielles, sentences d’espoir, on assiste à la sarabande des lieux d’ici et d’ailleurs qui tournoient dans le poème et se donnent la main par-delà les océans et les continents.

De Fondary à Fontainebleau
De Fontainebleau à Leo
De léo à Omaha
D’Ohama et hors Ohama.
Le Poète hante les lieux et de ce face-à-face avec ces espace habités par l’histoire ou touchés par la beauté, naissent des ressentis, des grâces et parfois des admonestations.
Dans Pologne (non) bohème, le poète chante la résilience des Juifs du Ghetto de Varsovie et tance ceux qui sont les porteurs de morts. Mais au finale, c’est un chant d’union retrouvée, d’humanité pacifiée qui monte de son poème.
Un si long chant
Pour le monde
 Et contre l’oubli.

Songré Etienne Sawadogo

L’auteur joue beaucoup sur la sonorité que ce soit dans le rapprochement des lieux ou même dans le choix des mots de chaque vers. Aussi, bien qu’il opte pour le vers libre, chaque poème est truffé d’allitérations et d’assonances, de sorte que il y a  une musicalité du texte qui emprunt chaque poème d’une  atmosphère sonore.

Si quelques écrivains sont dédicataires de certains textes, il y a un dialogue continu avec d’illustres devanciers à travers certains poèmes sous forme de clins d’œil, de proximité thématique. Comment ne pas penser, au vu du titre du recueil avec les noms Seine et Pologne, à ce poète polonais, Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki, qui sous le nom de Guillaume Apollinaire célébra  la Seine  dans le poème Le pont Mirabeau. Paroles fait penser à la poésie de Pacéré et certains passages du recueil à Mallarmé. Car l’important n’est pas d’être compris du lecteur mais de pousser l’art poétique jusqu’à bout de ses possibilités.

Mais comme le note avec justesse la préfacière Nathalie Philippe,  Songré Etienne Sawadogo est un poète senghorien. Aussi comme l’illustre président poète, la poésie de notre compatriote est-elle ouverte aux vents du Nord tout en s’enracinant dans la culture africaine. Il reprend le credo de la civilisation de l’universel. Ce n’est pas un hasard que ce soit Dans le poème Le pont de Saint-Louis, que le poète  appelle :
Pour de luxuriantes rencontres
De fécondes retrouvailles
En une universelle fratrie
Et comme Senghor, sa poésie est celle d’un seigneur de la langue, elle n’use que des mots les plus nobles et les plus rares. Il préférera clepsydre à horloge ou pendule. D’où le sentiment d’entrer dans un monde ancien, un siècle passé, une époque dix-neuvième siècle… De sorte que de ses poèmes, il monte un air de musique ancienne, un parfum de nostalgie, une odeur de passé comme celle qui monte d’un coffret que l’on ouvre pour rendre au jour des choses longtemps enfouies.

On peut toutefois regretter que l’auteur soit d’une telle correction de langue, d’une telle élégance de style. On aurait aimé qu’il soit un tantinet indocile à la belle langue, qu’il allât au-delà des quelques africanismes et qu’il sommât la langue française de se plier à la syntaxe du moore. Il aurait plus incrusté les images et les mythes des langues africaines dans ses poèmes qu’il aurait mieux mis en valeur le métissage dont il est le chantre. Mais on comprend que s’il avait le choix, les contemporains qu’il se serait choisi ne seraient pas les écrivains du 20ème  siècle.

Avec ce troisième recueil, le poète burkinabè livre sa vision tremblée du monde, tout en nuance, en empathie avec l’autre et en espérance. Ce recueil est aussi la preuve qu’un journaliste peut faire un bon poète. Maintenant, je le sais !

jeudi 3 avril 2014

Docu film : Enfance piégée de Fousséni Kindo

Enfance piégée est un documentaire de Fousséni Kindo produit par Semfilms. Ce film met le doigt sur un problème de société au Burkina : le mariage précoce. Un film touchant et sans pathos.

Deux pièges guettent très souvent le cinéma de sensibilisation : la sensiblerie et le prêche moralisateur. Ce film a réussi à contourner ces Charybde et Scylla du docu. On n’y verra aucun gros plan sur un œil qui s’humecte de larmes, sur une lèvre qui frémit ou une poitrine qui se soulève sous un sanglot. Aussi les spectateurs habitués à suivre le malheur des hommes à l’écran avec un paquet de kleenex seront-ils fortement déçus. Ceux aussi qui opinent du chef de contentement devant le discours moralisateur des documentaires seront bien frustrés par cette absence de leçon.

En effet, Enfance piégée a choisi la distance du reportage, la caméra posée à distance et de manière frontale. Se contentant de regarder et d’écouter, la caméra n’entre jamais à l’intérieur des cases, il n’y a aucun plan subjectif. Et tous les protagonistes bénéficient du même traitement : égal éclairage, même écoute de sorte que personne n’a le mauvais rôle, cinématographiquement parlant. L’image tend à la neutralité. Pourtant la tentation est grande dans ce cas d’espèce de manipuler l’image à travers l’éclairage et le montage. Cette asepsie des images sert bien le propos du film même si c’est un choix qui rend le film monotone.

Le film s’ouvre sur une femme et une jeune fille qui marchent dans un paysage austère, une montagne se découpe dans l’arrière-plan. C’est l’Est du Burkina. La jeune fille n’est pas la fille mais la coépouse de la femme, nous apprend le commentaire en off. Enfance piégée suit le parcours de cette jeune fille, Assétou, précocement mariée à 15 ans à un vieil homme par son grand père. Refusant de consommer le mariage, elle trouve l’appui du service de l’Assistance sociale et de la justice pour se libérer. Au bout du combat, elle retournera chez son mari. Vaincue !

Enfance piégée retrace cette odyssée pour la liberté, donne la parole aux différents protagonistes sans y tomber dans le manichéisme. Il n’y a pas de héros et des méchants dans ce film, juste des représentants de deux mondes qui s’affrontent, chacun adossé à des valeurs qu’il croit justes. Le grand-père d’Assétou, qui a jeté sa petite fille dans les serres d’un prédateur, est convaincu de son bon droit. Il convoque le Coran et la coutume pour justifier son acte. Le juge et l’assistante sociale défendent la pauvre fille au nom du droit de la personne humaine à disposer de sa vie et à choisir librement son conjoint.

Le film met face-à-face deux conceptions de la personne humaine complètement opposées mais celles-ci sont portées par des citoyens d’un même pays. C’est cette fracture entre l'Etat et l’arrière pays qui fait froid dans le dos. Et surtout que de cette Guerre des mondes, ce n’est pas le nouveau qui triomphe mais l’antique, ce n’est pas la modernité mais le moyen-âge qui est le plus fort. Assétou ne sera pas sauvée, malgré l’assistance sociale, malgré la justice, elle se pliera à la loi du clan.

On connaît l’intention du réalisateur, on sait qu’il est pour un pays où les jeunes filles iront à l’école, vivront librement leur amour mais il ne le crie pas à fort renfort de pathos. Jamais Assétou n’est montrée pour quémander la pitié du spectateur, elle ne pleure pas, ne se plaint pas. Elle reste digne, emmurée dans son silence. Et c’est ce silence de cette enfant qui reste, longtemps après le générique de fin. C’est aussi la qualité de ce film de n’être pas tombé dans le bavardage militant et d’avoir mis un visage sur un problème de société.

Il ne s’agit plus de lutter contre le mariage précoce qui est un principe mais de donner un visage à cette barbarie. Et ce visage, c’est celui de la jeune Assétou, la Piéta du Gourma, revenue dans la maison de son bourreau, pour que son fils, fruit du viol, ait un père, fut-il vieux et haï d’elle. Un retour en Enfer sous le regard impuissant des législateurs ! C’est cette énormité-là que le documentaire de Fousséni Kindo met sous les yeux du spectateur. Une pratique enracinée et figée comme la montagne du Gomnngou présente en arrière plan dans tout le film. Tout simplement !
Ce documentaire est sélectionné pour le festival Vues d’Afrique de Montréal.

vendredi 28 février 2014

Arts du spectacle: Ce que notre théâtre doit à la légion étrangère


Il y a une décennie, poussée par le hasard ou la nécessité, des hommes de théâtre d’Afrique et d’Europe ont posé leurs valises au Burkina Faso. Leur apport au théâtre burkinabè est grand et leur influence sur la pratique est d’importance. Projecteur vous propose une galerie de portraits de ces légionnaires des planches qui font que le théâtre gagne la bataille de la qualité au Faso.


C’est véritablement dans les années 2000 que beaucoup de ces baladins vont s’installer à Ouagadougou pour exercer leur art. Certains ont quitté leur pays plongé dans les guerres civiles et leur corollaire, l’impossibilité de créer ; d’autres, parce que les conditions d’exercice du métier au Faso leur convenaient.

Non seulement il y a eu de risque que la censure s'exerce sur leur travail mais en plus le pays abrite trois festivals internationaux de théâtre tels les Récréâtrales, le Fitmo et le FITD, de sorte que le Burkina Faso est devenu une place forte du théâtre dans la sous-région. On a surnommé ce groupe d’artistes la légion étrangère car de ce corps d’armée, il a la diversité d’origine et la vaillance.

Très vite, les éléments de la légion ont marqué le théâtre burkinabè de leur empreinte : ils lui ont apporté leurs expériences et ce qui se faisait de meilleur ailleurs. Les Peuls disent que l’Etranger doit être accueilli comme un roi car il apporte le monde dans votre maison. Qui sont donc ces hommes et ces femmes qui ont apporté du nouveau dans la maison théâtre du Faso ?


L'Ivoirien Assandé Fargass et le Portugais Luis Marquez sont deux comédiens et metteurs en scène venus de la Côte d’Ivoire. Fargass Assandé est connu pour son exigence au niveau du travail de l’acteur. Chez lui, l’interprétation d’un rôle passe par une appropriation des interprétations précédentes à travers le visionnage de films, la lecture des textes critiques autour du texte, en somme une plongée du comédien dans l’archéologie du savoir dramatique pour inventer une interprétation originale.

Par ailleurs, ses répétitions nocturnes, de minuit jusqu’à l‘aube, sont fameuses et très redoutées des comédiens. Une démarche qui a fait prendre par certains comédiens le théâtre de la cruauté au pied de la lettre et le Théâtre et son double d’Artaud pour un manuel de torture de l'acteur! Il s’est imposé avec des mises en scènes très fortes grâce à un jeu d’acteur parfait. Il travaille quasi exclusivement avec l’Institut Français même si des comédiens nationaux sont présents dans chacune de ses créations.


Luis Marquès est un metteur en scène et un comédien très intégré au milieu du théâtre burkinabè. Très intégré au monde du théâtre local, ses créations interrogent la culture locale en visitant la culture bwa pré-coloniale ou la place du cheval dans la société traditionnelle. Il a mis en scène le Crépuscule des Temps anciens, premier roman burkinabè de Nazi Boni et a créé un spectacle équestre.

A habiter un pays, on finit par être habité par celui-ci, semble nous dire le metteur en scène espagnol ! Il a d’ailleurs confié la mise en scène de son texte sur le passage d’Ernesto Che Guevara au Congo, Tatu ou vestiges du désastre à Abidine Diori qui était à l’époque un metteur en scène débutant.

Luca Fusi est italien. Metteur en scène et comédien, c’est un fervent admirateur de Jacques Lecoq. Il a longtemps travaillé en tandem avec Ildévert Méda, le metteur en scène le plus cérébral du pays et l’un des plus talentueux. Cette collaboration a accouché de mises en scènes audacieuses, inventives comme Le Tigre de Dario Fo qui reste un des meilleurs spectacles dans l’épure de la scénographie et la direction d’acteurs. Ensuite, il a travaillé avec le Théâtre de la Fraternité du Pr. Jean-Pierre Guingané.

Son travail sur l’acteur insiste sur la plastique, la mécanique du corps et cela est perceptible dans le jeu des acteurs qui sont passés sous sa direction ou à son école. Le jeu d’acteur sollicite fortement le corps et devient une combustion de l’énergie du corps. De plus en plus, il s’implique dans la formation à travers le CFRAV (Centre de formation et de Recherche en Arts vivants) logé dans l’Espace culturel Gambidi.


Il y a aussi des comédiennes. Comme la Camerounaise Yaya M’Bilé et l’Ivoiro-sénégalaise Mouna N’Diaye. Yaya M’Bilé fut longtemps l’une des rares comédiennes du pays capable de porter un monologue. Elle a campé des personnages féminins inoubliables dans plusieurs spectacles. L’effet d’émulation qu’elle a eu sur la jeune génération de comédiennes burkinabè est incontestable.

Il en existe d’autres tels que le Congolais de Brazza Faustin Keoua qui est resté dans l’enclave de l’Institut Français, le Camerounais Achille Gouem (bon comédien et très prometteur metteur en scène), le Tchadien Maxime Damsou. Ceux-ci n’ont pas encore l’envergure de leurs aînés mais jeunes soldats de la ruche théâtrale, ils participent à la défense et au renforcement du théâtre.

Il en va du théâtre comme des hommes. A s’unir entre parents, la fratrie développe des maladies consanguines et cela donne des avortons et des monstres, d’où la nécessité de l’exogamie. C’est par conséquent en s’ouvrant à l’Autre, à l’Etranger que l’on revigore son espèce. Pareil pour le théâtre. Aussi ces hommes et femmes de théâtre qui se sont installés au Burkina Faso ont-ils amené du nerf et du neuf dans la création dramatique du Faso.
Saïdou Alcény BARRY

mercredi 19 février 2014

Expo Arts plastiques: Parlons sculpture avec la nouvelle génération

Il se tient dans la salle de la rotonde de l’Institut français de Ouagadougou une expo de sculpture dénommée Parlons sculpture ! Six artistes sculptures de la nouvelle génération, qui travaillent le bronze, le fer, le granite et qui développent des démarches singulières ont décidé de mettre en dialogue leurs œuvres du 7février au 8 mars 2014.
Ils sont six : Boukaré Bonkoungou, Abou Sidibé, Romain Nikiéma, Issiaka Kiénou, Bertrand Coulidiati, Goudou Bambara. De leurs mains, ils travaillent le bois, le bronze, le fer et le granite, matières auxquelles ils donnent forme pour dire leur vision du monde.


La scénographie de cette expo emprunte à la palabre africaine sa disposition spatiale : un meneur, Abou Sidibé, au centre et les cinq autres en cercle tout autour. Une topographie qui épouse la forme ronde de la case. Ki Sidiki, l’aîné, a planté deux immenses sculptures à l’entrée, mettant cette rencontre de la nouvelle génération sous son aile bienveillante. De ce dialogue entre sculptures, certaines sont bruyantes, d’autres plus mutiques et naturellement le visiteur entend celles qui parlent haut et qui ont une intonation singulière.
Il y a Abou Sidibé qui est, des six sculpteurs, le plus connu. Il a déjà exposé seul à l’Institut et ses œuvres avaient occupé pendant un mois la rotonde de l’Institut. Ce sont d’étranges sculptures de bois auxquelles il associe des matériaux de récupération. Son travail est une recherche d’un équilibre des formes à partir d’un savant mélange qui associe la légèreté du bois à la pesanteur des métaux. C’est pourquoi, à coté des sculptures bien lestées sur leurs socles, il y a d’autres objets suspendus qui se balancent mollement sous la poussé invisible de l’air. Comme d’étranges oiseaux tournoyant au-dessus des géantes sculptures.

Cette expo nous révèle deux voix nouvelles, des artistes prometteurs à la démarche d’une grande originalité. Boukaré Bonkoungou dont les œuvres surgi d’un onirisme échevelé allient bronze et bois dans des mises en scènes très figuratives et les personnages de limaille d’Issiaka Kiénou qui sont toutes en mouvement.
Les sculptures de Bonkoungou sont génératrices de récits. Ses petits personnages de bronze bleuté, énigmatiques qu’ils organisent en scène sont d’une forte expressivité. Comme l’œuvre sans titre avec des personnages embarqués dans une frêle embarcation en pleine mer, certains serrant contre leur poitrine de dérisoires sacoches qui contiennent peut-être les seuls objets de valeur qu’ils ont emportés dans leur voyage- un papier ? un bijou ? un fétiche ?- et auquel ils s’attachent avec force ? D’autres, insouciants, gardent leurs lunettes dans la bourrasque comme si cet accessoire était d’une quelconque utilité dans cette situation ou utilisent des longues vues comme s’ils étaient dans une croisière de plaisance. Il y a toujours ce décalage qui fait sourire. Que ce soit ces animaux embarqués dans une automobile et qui font penser à La Ferme des animaux de George Orwell mais qui auraient pris l’arche de Noé. C’est une fable avec des animaux qui nous parlent de nous. Par là, Bonkoungou est un fabuliste et un moraliste !

Tous les personnages de Boukary Bonkoungou arrêtent le regard par leur étrangeté et finissent par déclencher le sourire parce que le spectateur découvre in fine derrière l’étrange, le message subliminal de l’artiste. Ainsi de l’homme au cache-sexe que l’on prendrait pour un monstre à cause de l’excroissance de racines qui lui sort de la tête. Pourtant un examen plus détaillé révèle qu’il tient à la main des livres et que les excroissances sur la tête suggèrent un cerveau en ébullition. C’est l’image de l’intellectuel, du savant plus préoccupé de savoir que de bien-être. Cette sorte de Diogène le Cynique que nous donne à voir l’artiste est une espèce rare sous le ciel du Faso. Pour le dénicher, il faudra se munir d’une lampe en plein jour dans les rues de Ouaga tant l’intellectuel désintéressé est une espèce en voie de disparition!
A côté de Bonkoungou, il y a les personnages d’Issiaka Kiénou faits de morceaux de tôle assemblés au fer à souder. Ces personnages sont toujours en mouvement. Ici, un danseur de rap, un bras au sol, les jambes en l’air dans un fragile équilibre, là un athlète fait la roue à la barre. Plus loin, un homme en costume, élancé, pied levé amorce un mouvement. Dans l’étirement des membres, dans l’épure du corps de l’homme, il y a quelque chose qui évoque l’Homme traversant une place de Giacometti mais au lieu que le pas soit lesté comme chez le sculpteur, il est plutôt leste, aérien. C’est un monde vivant, juvénile, rieur, et gouailleur que donnent à voir les sculptures de Kiénou, elles rendent compte d’une Afrique jeune et heureuse.

Ces deux-là sont de vrais artistes car ils proposent, chacun suivant sa musique intérieure, une œuvre bien personnelle. Toutefois, ils gagneraient à élaborer un discours pertinent autour de leur travail. Pour le mieux défendre. Et le mieux vendre. On nous dira qu’une œuvre d’art se défend bien toute seule. Cela est une vérité d’un autre temps quand c’était l’œuvre qui consacrait l’artiste. Maintenant, l’artiste peut bien exister sans œuvre ! C’est pourquoi l’artiste par son discours, dérangeant, novateur ou iconoclaste sur l’art fraye le chemin au public vers son œuvre.

samedi 8 février 2014

Remember Nick !


Nick Domby disparaissait le 11 septembre 2004. Arrangeur génial, il a accommodé le moore à toutes les musiques modernes : funk, rock, groove. Il a imposé la chanson en langue nationale sur la scène internationale et dans la word music. Dix ans plus tard, que reste–il de son œuvre?

Pourquoi parler de Nick Domby aujourd’hui ? Parce qu’il est des sujets qui s’invitent d’eux-mêmes au mépris de l’actualité et parce que c’est la faute à la mémoire. Etrange mécanique en effet que celle de la mémoire ! Il a suffit de deux faits anodins et sans lien apparent pour activer le souvenir de Nick Domby. D’abord, une voiture qui passe, son autoradio crachant à plein décibel une musique percutante. Et puis, une inconnue passant sur une moto, laissant dans son sillage un parfum capiteux qui flotte un instant avant de se dissoudre dans l’air. Et l’association de ces sonorités et cette fragrance étrangement réactive le souvenir de Nick Domby. Et cette interrogation : tel ce parfum, sa musique s’est-elle évanouie à jamais?

De quoi cela tient-il que les mélomanes burkinabé ont pu oublier après seulement une décennie Nick Domby, de son vrai nom Dominique Kontomgomdé ? Il fut celui qui imposa la musique burkinabé en langue nationale sur la scène internationale ? Si Georges Ouédraogo fut le premier à montrer que le mooré pouvait s’imposer sur la scène internationale avec son groupe le Bozambo, c’est véritablement avec Nick Domby que la musique en langue mooré a pu se couler harmonieusement dans le funk, le rock, la pop et rivaliser avec des tubes en anglais. Dans ce sens, Greg, Floby, Faso Kombat et maints autres artistes du Faso doivent à Nick d’avoir défricher la voie. Ils sont les héritiers de ce musicien.

Dans les années 1990, au moment où la jeunesse branchée du pays dansait au rythme de Milli vaneli, George Michael et de Phil Collins, un clip passa à la TNB un soir et changea définitivement les choses. Ce fut la Révélation. Les jeunes mélomanes découvrent compatriote qui vit à Orléans, en France, qui fait de la musique funk et qui chante en …mooré ! Et ce tube n’avait pas à rougir de la comparaison avec le beat anglais ou américain en termes de qualité. Le Burkina vibra pendant toutes les vacances au rythme de M’Bapole.

Nick Domby revint au pays en fils prodigue. Il fut fêté par tous. Suivront d’autres tubes qui explorèrent toutes les tendances de la world. La chanson Soum 7 fit un tabac. Sur une rythmique endiablée d'un rock pur jus proche du tourbillonannant Roch around the clock de Bill Haley, il pose une chanson en mooré, simplette, plus proche de la comptine que de la chanson adulte mais la magie opère. Il y a surtout l’album Mossi World Goove avec le tube On est dans la Zup qui fut fureur. C’est un cocktail survitaminé de sonorités pop et africaines (notes cristallines de balafon) avec un zeste de notes de cithare. Un tube qui puisait à de nombreuses sources et qui était très dansant. Les nightclubbers se contorsionnaient comme des fakirs sur les pistes de danse du pays au rythme de On es dans la Zup. Il n’est pas exagéré de dire que certaines sciatiques et lumbagos actuels de quelques quadras et nouveaux quinquagénaires s’originent là.

L’art de Nick Domby résidait pour beaucoup dans sa capacité à mettre en harmonie les genres les plus disparates, à sampler dans le vaste répertoire mondial des morceaux de bravoure pour faire des chansons dans lesquelles les Burkinabé se reconnaissent.
Et d’autres perles dans ce chapelet de bonne musique comme Burkin’bila, Rasmata, Razougou, Mooga Biiga et la reprise de Charles Aznavour, Et pourtant…

Comme on le voit Nick Domby a de son vivant connu un immense succès. De retour au pays, il ouvre les studios midi et enregistre Burkina Compil, un best of qui reprend les grands tubes de la musique burkinabè des seventies et eighties. Une odyssée musicale qui met au jour le répertoire oublié par la jeune génération. Il était certainement poussé par le souci d’arracher à l’oubli les œuvres musicales du passé.

Dix ans après sa disparition, il est peut-être temps que le pays reconnaissant lui renvoie l’ascenseur. La génération actuelle pourrait revisiter son répertoire, s’en inspirer, etc. Comme les lamantins vont boire à la source, ils doivent s’en retourner vers celui qui, avec son beat puissant, a ouvert avec fracas les deux battants de la modernité à la musique en langue nationale du Faso. Il ne faudrait pas que l’œuvre, dix ans seulement après la disparition de l’homme, se dissolve dans la mémoire comme le parfum d’une passante dans l’air…