Tout mur est une porte. Emerson

jeudi 26 juin 2014

Poésie : En Seine majeur(e), ballades en hors-saison





Songré Etienne Sawadogo vient de publier En Seine majeur(e) suivi de Pologne (non) bohème aux éditions l’Harmattan. Ce recueil de poèmes est une déambulation poétique autour du monde et une réflexion sur l’homme et l’histoire. Des rêveries poétiques d’un promeneur solitaire mais d’un homme solidaire de l’humaine condition.

A moi. L’histoire d’une de mes folies devrais-je écrire à propos de mon rapport à ce recueil si le vers n’était déjà pris depuis fort longtemps par le poète aux semelles de vents. En effet, cela faisait deux semaines que ce recueil était posé sur ma table de chevet et pourtant une appréhension faisait que j’évitais de m’y plonger. Pourquoi cette peur ? Parce que l’auteur est journaliste et  que je ne connais point de bon  journaliste qui soit bon poète. Ces deux-là ont un rapport opposé à la langue : l’un taille dans la langue comme un bûcheron tandis que l’autre, d’une main précautionneuse en cueille les plus belles fleurs.

Et puis, je me suis lancé ! Mais avec une prudence de sioux, comme quelqu’un qui s’engage dans un boyau, prêt à rebrousser chemin au moindre faux pas. Et grand fut mon ravissement. L’auteur du recueil,  Songré Etienne Sawadogo, est un poète au sens où comme un chercheur d’or tamise la gangue pour n’en retenir que les pépites, lui aussi passe la langue à l’étamine pour cueillir les mots les plus justes. J’ai fait des allers-retours dans ce recueil avec un plaisir toujours inentamé.

Il y a donc au moins un journaliste poète. Je l’ignorais ! A ma décharge, ma totale ignorance des antécédentes publications de cet auteur. Etienne Songré a publié Contre-chants en 1995 et Sonorités sahéliennes : silences et Cie aux Editions Jamana. Il était déjà dans l’Anthologie de la poésie burkinabè.
Dans le poème Cueilleurs d’étoiles, il se définit poète avec des accents hugoliens.
J’appartiens aux cueilleurs d’étoiles
Artistes sculptant le néant et l’intangible
Artisans des confettis d’espoir
Et des grappes d’espérances.

Ce troisième recueil est un carnet poétique d’un arpenteur du monde. Un Africain dont les déambulations vont de la Seine, aux petits villages de la France profonde, des îles de la Caraïbes et jusqu’en Europe de l’Est, au Ghetto de Varsovie. Avec un mouvement de balancier il apparie les choses vues ailleurs et la réminiscence de beautés d’Afrique.  Ainsi les eaux de la Seine font écho à celles du Sénégal, du Congo, du Niger et du Nil. Dans Senteurs mémorielles, sentences d’espoir, on assiste à la sarabande des lieux d’ici et d’ailleurs qui tournoient dans le poème et se donnent la main par-delà les océans et les continents.

De Fondary à Fontainebleau
De Fontainebleau à Leo
De léo à Omaha
D’Ohama et hors Ohama.
Le Poète hante les lieux et de ce face-à-face avec ces espace habités par l’histoire ou touchés par la beauté, naissent des ressentis, des grâces et parfois des admonestations.
Dans Pologne (non) bohème, le poète chante la résilience des Juifs du Ghetto de Varsovie et tance ceux qui sont les porteurs de morts. Mais au finale, c’est un chant d’union retrouvée, d’humanité pacifiée qui monte de son poème.
Un si long chant
Pour le monde
 Et contre l’oubli.

Songré Etienne Sawadogo

L’auteur joue beaucoup sur la sonorité que ce soit dans le rapprochement des lieux ou même dans le choix des mots de chaque vers. Aussi, bien qu’il opte pour le vers libre, chaque poème est truffé d’allitérations et d’assonances, de sorte que il y a  une musicalité du texte qui emprunt chaque poème d’une  atmosphère sonore.

Si quelques écrivains sont dédicataires de certains textes, il y a un dialogue continu avec d’illustres devanciers à travers certains poèmes sous forme de clins d’œil, de proximité thématique. Comment ne pas penser, au vu du titre du recueil avec les noms Seine et Pologne, à ce poète polonais, Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki, qui sous le nom de Guillaume Apollinaire célébra  la Seine  dans le poème Le pont Mirabeau. Paroles fait penser à la poésie de Pacéré et certains passages du recueil à Mallarmé. Car l’important n’est pas d’être compris du lecteur mais de pousser l’art poétique jusqu’à bout de ses possibilités.

Mais comme le note avec justesse la préfacière Nathalie Philippe,  Songré Etienne Sawadogo est un poète senghorien. Aussi comme l’illustre président poète, la poésie de notre compatriote est-elle ouverte aux vents du Nord tout en s’enracinant dans la culture africaine. Il reprend le credo de la civilisation de l’universel. Ce n’est pas un hasard que ce soit Dans le poème Le pont de Saint-Louis, que le poète  appelle :
Pour de luxuriantes rencontres
De fécondes retrouvailles
En une universelle fratrie
Et comme Senghor, sa poésie est celle d’un seigneur de la langue, elle n’use que des mots les plus nobles et les plus rares. Il préférera clepsydre à horloge ou pendule. D’où le sentiment d’entrer dans un monde ancien, un siècle passé, une époque dix-neuvième siècle… De sorte que de ses poèmes, il monte un air de musique ancienne, un parfum de nostalgie, une odeur de passé comme celle qui monte d’un coffret que l’on ouvre pour rendre au jour des choses longtemps enfouies.

On peut toutefois regretter que l’auteur soit d’une telle correction de langue, d’une telle élégance de style. On aurait aimé qu’il soit un tantinet indocile à la belle langue, qu’il allât au-delà des quelques africanismes et qu’il sommât la langue française de se plier à la syntaxe du moore. Il aurait plus incrusté les images et les mythes des langues africaines dans ses poèmes qu’il aurait mieux mis en valeur le métissage dont il est le chantre. Mais on comprend que s’il avait le choix, les contemporains qu’il se serait choisi ne seraient pas les écrivains du 20ème  siècle.

Avec ce troisième recueil, le poète burkinabè livre sa vision tremblée du monde, tout en nuance, en empathie avec l’autre et en espérance. Ce recueil est aussi la preuve qu’un journaliste peut faire un bon poète. Maintenant, je le sais !

jeudi 3 avril 2014

Docu film : Enfance piégée de Fousséni Kindo

Enfance piégée est un documentaire de Fousséni Kindo produit par Semfilms. Ce film met le doigt sur un problème de société au Burkina : le mariage précoce. Un film touchant et sans pathos.

Deux pièges guettent très souvent le cinéma de sensibilisation : la sensiblerie et le prêche moralisateur. Ce film a réussi à contourner ces Charybde et Scylla du docu. On n’y verra aucun gros plan sur un œil qui s’humecte de larmes, sur une lèvre qui frémit ou une poitrine qui se soulève sous un sanglot. Aussi les spectateurs habitués à suivre le malheur des hommes à l’écran avec un paquet de kleenex seront-ils fortement déçus. Ceux aussi qui opinent du chef de contentement devant le discours moralisateur des documentaires seront bien frustrés par cette absence de leçon.

En effet, Enfance piégée a choisi la distance du reportage, la caméra posée à distance et de manière frontale. Se contentant de regarder et d’écouter, la caméra n’entre jamais à l’intérieur des cases, il n’y a aucun plan subjectif. Et tous les protagonistes bénéficient du même traitement : égal éclairage, même écoute de sorte que personne n’a le mauvais rôle, cinématographiquement parlant. L’image tend à la neutralité. Pourtant la tentation est grande dans ce cas d’espèce de manipuler l’image à travers l’éclairage et le montage. Cette asepsie des images sert bien le propos du film même si c’est un choix qui rend le film monotone.

Le film s’ouvre sur une femme et une jeune fille qui marchent dans un paysage austère, une montagne se découpe dans l’arrière-plan. C’est l’Est du Burkina. La jeune fille n’est pas la fille mais la coépouse de la femme, nous apprend le commentaire en off. Enfance piégée suit le parcours de cette jeune fille, Assétou, précocement mariée à 15 ans à un vieil homme par son grand père. Refusant de consommer le mariage, elle trouve l’appui du service de l’Assistance sociale et de la justice pour se libérer. Au bout du combat, elle retournera chez son mari. Vaincue !

Enfance piégée retrace cette odyssée pour la liberté, donne la parole aux différents protagonistes sans y tomber dans le manichéisme. Il n’y a pas de héros et des méchants dans ce film, juste des représentants de deux mondes qui s’affrontent, chacun adossé à des valeurs qu’il croit justes. Le grand-père d’Assétou, qui a jeté sa petite fille dans les serres d’un prédateur, est convaincu de son bon droit. Il convoque le Coran et la coutume pour justifier son acte. Le juge et l’assistante sociale défendent la pauvre fille au nom du droit de la personne humaine à disposer de sa vie et à choisir librement son conjoint.

Le film met face-à-face deux conceptions de la personne humaine complètement opposées mais celles-ci sont portées par des citoyens d’un même pays. C’est cette fracture entre l'Etat et l’arrière pays qui fait froid dans le dos. Et surtout que de cette Guerre des mondes, ce n’est pas le nouveau qui triomphe mais l’antique, ce n’est pas la modernité mais le moyen-âge qui est le plus fort. Assétou ne sera pas sauvée, malgré l’assistance sociale, malgré la justice, elle se pliera à la loi du clan.

On connaît l’intention du réalisateur, on sait qu’il est pour un pays où les jeunes filles iront à l’école, vivront librement leur amour mais il ne le crie pas à fort renfort de pathos. Jamais Assétou n’est montrée pour quémander la pitié du spectateur, elle ne pleure pas, ne se plaint pas. Elle reste digne, emmurée dans son silence. Et c’est ce silence de cette enfant qui reste, longtemps après le générique de fin. C’est aussi la qualité de ce film de n’être pas tombé dans le bavardage militant et d’avoir mis un visage sur un problème de société.

Il ne s’agit plus de lutter contre le mariage précoce qui est un principe mais de donner un visage à cette barbarie. Et ce visage, c’est celui de la jeune Assétou, la Piéta du Gourma, revenue dans la maison de son bourreau, pour que son fils, fruit du viol, ait un père, fut-il vieux et haï d’elle. Un retour en Enfer sous le regard impuissant des législateurs ! C’est cette énormité-là que le documentaire de Fousséni Kindo met sous les yeux du spectateur. Une pratique enracinée et figée comme la montagne du Gomnngou présente en arrière plan dans tout le film. Tout simplement !
Ce documentaire est sélectionné pour le festival Vues d’Afrique de Montréal.

vendredi 28 février 2014

Arts du spectacle: Ce que notre théâtre doit à la légion étrangère


Il y a une décennie, poussée par le hasard ou la nécessité, des hommes de théâtre d’Afrique et d’Europe ont posé leurs valises au Burkina Faso. Leur apport au théâtre burkinabè est grand et leur influence sur la pratique est d’importance. Projecteur vous propose une galerie de portraits de ces légionnaires des planches qui font que le théâtre gagne la bataille de la qualité au Faso.


C’est véritablement dans les années 2000 que beaucoup de ces baladins vont s’installer à Ouagadougou pour exercer leur art. Certains ont quitté leur pays plongé dans les guerres civiles et leur corollaire, l’impossibilité de créer ; d’autres, parce que les conditions d’exercice du métier au Faso leur convenaient.

Non seulement il y a eu de risque que la censure s'exerce sur leur travail mais en plus le pays abrite trois festivals internationaux de théâtre tels les Récréâtrales, le Fitmo et le FITD, de sorte que le Burkina Faso est devenu une place forte du théâtre dans la sous-région. On a surnommé ce groupe d’artistes la légion étrangère car de ce corps d’armée, il a la diversité d’origine et la vaillance.

Très vite, les éléments de la légion ont marqué le théâtre burkinabè de leur empreinte : ils lui ont apporté leurs expériences et ce qui se faisait de meilleur ailleurs. Les Peuls disent que l’Etranger doit être accueilli comme un roi car il apporte le monde dans votre maison. Qui sont donc ces hommes et ces femmes qui ont apporté du nouveau dans la maison théâtre du Faso ?


L'Ivoirien Assandé Fargass et le Portugais Luis Marquez sont deux comédiens et metteurs en scène venus de la Côte d’Ivoire. Fargass Assandé est connu pour son exigence au niveau du travail de l’acteur. Chez lui, l’interprétation d’un rôle passe par une appropriation des interprétations précédentes à travers le visionnage de films, la lecture des textes critiques autour du texte, en somme une plongée du comédien dans l’archéologie du savoir dramatique pour inventer une interprétation originale.

Par ailleurs, ses répétitions nocturnes, de minuit jusqu’à l‘aube, sont fameuses et très redoutées des comédiens. Une démarche qui a fait prendre par certains comédiens le théâtre de la cruauté au pied de la lettre et le Théâtre et son double d’Artaud pour un manuel de torture de l'acteur! Il s’est imposé avec des mises en scènes très fortes grâce à un jeu d’acteur parfait. Il travaille quasi exclusivement avec l’Institut Français même si des comédiens nationaux sont présents dans chacune de ses créations.


Luis Marquès est un metteur en scène et un comédien très intégré au milieu du théâtre burkinabè. Très intégré au monde du théâtre local, ses créations interrogent la culture locale en visitant la culture bwa pré-coloniale ou la place du cheval dans la société traditionnelle. Il a mis en scène le Crépuscule des Temps anciens, premier roman burkinabè de Nazi Boni et a créé un spectacle équestre.

A habiter un pays, on finit par être habité par celui-ci, semble nous dire le metteur en scène espagnol ! Il a d’ailleurs confié la mise en scène de son texte sur le passage d’Ernesto Che Guevara au Congo, Tatu ou vestiges du désastre à Abidine Diori qui était à l’époque un metteur en scène débutant.

Luca Fusi est italien. Metteur en scène et comédien, c’est un fervent admirateur de Jacques Lecoq. Il a longtemps travaillé en tandem avec Ildévert Méda, le metteur en scène le plus cérébral du pays et l’un des plus talentueux. Cette collaboration a accouché de mises en scènes audacieuses, inventives comme Le Tigre de Dario Fo qui reste un des meilleurs spectacles dans l’épure de la scénographie et la direction d’acteurs. Ensuite, il a travaillé avec le Théâtre de la Fraternité du Pr. Jean-Pierre Guingané.

Son travail sur l’acteur insiste sur la plastique, la mécanique du corps et cela est perceptible dans le jeu des acteurs qui sont passés sous sa direction ou à son école. Le jeu d’acteur sollicite fortement le corps et devient une combustion de l’énergie du corps. De plus en plus, il s’implique dans la formation à travers le CFRAV (Centre de formation et de Recherche en Arts vivants) logé dans l’Espace culturel Gambidi.


Il y a aussi des comédiennes. Comme la Camerounaise Yaya M’Bilé et l’Ivoiro-sénégalaise Mouna N’Diaye. Yaya M’Bilé fut longtemps l’une des rares comédiennes du pays capable de porter un monologue. Elle a campé des personnages féminins inoubliables dans plusieurs spectacles. L’effet d’émulation qu’elle a eu sur la jeune génération de comédiennes burkinabè est incontestable.

Il en existe d’autres tels que le Congolais de Brazza Faustin Keoua qui est resté dans l’enclave de l’Institut Français, le Camerounais Achille Gouem (bon comédien et très prometteur metteur en scène), le Tchadien Maxime Damsou. Ceux-ci n’ont pas encore l’envergure de leurs aînés mais jeunes soldats de la ruche théâtrale, ils participent à la défense et au renforcement du théâtre.

Il en va du théâtre comme des hommes. A s’unir entre parents, la fratrie développe des maladies consanguines et cela donne des avortons et des monstres, d’où la nécessité de l’exogamie. C’est par conséquent en s’ouvrant à l’Autre, à l’Etranger que l’on revigore son espèce. Pareil pour le théâtre. Aussi ces hommes et femmes de théâtre qui se sont installés au Burkina Faso ont-ils amené du nerf et du neuf dans la création dramatique du Faso.
Saïdou Alcény BARRY

mercredi 19 février 2014

Expo Arts plastiques: Parlons sculpture avec la nouvelle génération

Il se tient dans la salle de la rotonde de l’Institut français de Ouagadougou une expo de sculpture dénommée Parlons sculpture ! Six artistes sculptures de la nouvelle génération, qui travaillent le bronze, le fer, le granite et qui développent des démarches singulières ont décidé de mettre en dialogue leurs œuvres du 7février au 8 mars 2014.
Ils sont six : Boukaré Bonkoungou, Abou Sidibé, Romain Nikiéma, Issiaka Kiénou, Bertrand Coulidiati, Goudou Bambara. De leurs mains, ils travaillent le bois, le bronze, le fer et le granite, matières auxquelles ils donnent forme pour dire leur vision du monde.


La scénographie de cette expo emprunte à la palabre africaine sa disposition spatiale : un meneur, Abou Sidibé, au centre et les cinq autres en cercle tout autour. Une topographie qui épouse la forme ronde de la case. Ki Sidiki, l’aîné, a planté deux immenses sculptures à l’entrée, mettant cette rencontre de la nouvelle génération sous son aile bienveillante. De ce dialogue entre sculptures, certaines sont bruyantes, d’autres plus mutiques et naturellement le visiteur entend celles qui parlent haut et qui ont une intonation singulière.
Il y a Abou Sidibé qui est, des six sculpteurs, le plus connu. Il a déjà exposé seul à l’Institut et ses œuvres avaient occupé pendant un mois la rotonde de l’Institut. Ce sont d’étranges sculptures de bois auxquelles il associe des matériaux de récupération. Son travail est une recherche d’un équilibre des formes à partir d’un savant mélange qui associe la légèreté du bois à la pesanteur des métaux. C’est pourquoi, à coté des sculptures bien lestées sur leurs socles, il y a d’autres objets suspendus qui se balancent mollement sous la poussé invisible de l’air. Comme d’étranges oiseaux tournoyant au-dessus des géantes sculptures.

Cette expo nous révèle deux voix nouvelles, des artistes prometteurs à la démarche d’une grande originalité. Boukaré Bonkoungou dont les œuvres surgi d’un onirisme échevelé allient bronze et bois dans des mises en scènes très figuratives et les personnages de limaille d’Issiaka Kiénou qui sont toutes en mouvement.
Les sculptures de Bonkoungou sont génératrices de récits. Ses petits personnages de bronze bleuté, énigmatiques qu’ils organisent en scène sont d’une forte expressivité. Comme l’œuvre sans titre avec des personnages embarqués dans une frêle embarcation en pleine mer, certains serrant contre leur poitrine de dérisoires sacoches qui contiennent peut-être les seuls objets de valeur qu’ils ont emportés dans leur voyage- un papier ? un bijou ? un fétiche ?- et auquel ils s’attachent avec force ? D’autres, insouciants, gardent leurs lunettes dans la bourrasque comme si cet accessoire était d’une quelconque utilité dans cette situation ou utilisent des longues vues comme s’ils étaient dans une croisière de plaisance. Il y a toujours ce décalage qui fait sourire. Que ce soit ces animaux embarqués dans une automobile et qui font penser à La Ferme des animaux de George Orwell mais qui auraient pris l’arche de Noé. C’est une fable avec des animaux qui nous parlent de nous. Par là, Bonkoungou est un fabuliste et un moraliste !

Tous les personnages de Boukary Bonkoungou arrêtent le regard par leur étrangeté et finissent par déclencher le sourire parce que le spectateur découvre in fine derrière l’étrange, le message subliminal de l’artiste. Ainsi de l’homme au cache-sexe que l’on prendrait pour un monstre à cause de l’excroissance de racines qui lui sort de la tête. Pourtant un examen plus détaillé révèle qu’il tient à la main des livres et que les excroissances sur la tête suggèrent un cerveau en ébullition. C’est l’image de l’intellectuel, du savant plus préoccupé de savoir que de bien-être. Cette sorte de Diogène le Cynique que nous donne à voir l’artiste est une espèce rare sous le ciel du Faso. Pour le dénicher, il faudra se munir d’une lampe en plein jour dans les rues de Ouaga tant l’intellectuel désintéressé est une espèce en voie de disparition!
A côté de Bonkoungou, il y a les personnages d’Issiaka Kiénou faits de morceaux de tôle assemblés au fer à souder. Ces personnages sont toujours en mouvement. Ici, un danseur de rap, un bras au sol, les jambes en l’air dans un fragile équilibre, là un athlète fait la roue à la barre. Plus loin, un homme en costume, élancé, pied levé amorce un mouvement. Dans l’étirement des membres, dans l’épure du corps de l’homme, il y a quelque chose qui évoque l’Homme traversant une place de Giacometti mais au lieu que le pas soit lesté comme chez le sculpteur, il est plutôt leste, aérien. C’est un monde vivant, juvénile, rieur, et gouailleur que donnent à voir les sculptures de Kiénou, elles rendent compte d’une Afrique jeune et heureuse.

Ces deux-là sont de vrais artistes car ils proposent, chacun suivant sa musique intérieure, une œuvre bien personnelle. Toutefois, ils gagneraient à élaborer un discours pertinent autour de leur travail. Pour le mieux défendre. Et le mieux vendre. On nous dira qu’une œuvre d’art se défend bien toute seule. Cela est une vérité d’un autre temps quand c’était l’œuvre qui consacrait l’artiste. Maintenant, l’artiste peut bien exister sans œuvre ! C’est pourquoi l’artiste par son discours, dérangeant, novateur ou iconoclaste sur l’art fraye le chemin au public vers son œuvre.

samedi 8 février 2014

Remember Nick !


Nick Domby disparaissait le 11 septembre 2004. Arrangeur génial, il a accommodé le moore à toutes les musiques modernes : funk, rock, groove. Il a imposé la chanson en langue nationale sur la scène internationale et dans la word music. Dix ans plus tard, que reste–il de son œuvre?

Pourquoi parler de Nick Domby aujourd’hui ? Parce qu’il est des sujets qui s’invitent d’eux-mêmes au mépris de l’actualité et parce que c’est la faute à la mémoire. Etrange mécanique en effet que celle de la mémoire ! Il a suffit de deux faits anodins et sans lien apparent pour activer le souvenir de Nick Domby. D’abord, une voiture qui passe, son autoradio crachant à plein décibel une musique percutante. Et puis, une inconnue passant sur une moto, laissant dans son sillage un parfum capiteux qui flotte un instant avant de se dissoudre dans l’air. Et l’association de ces sonorités et cette fragrance étrangement réactive le souvenir de Nick Domby. Et cette interrogation : tel ce parfum, sa musique s’est-elle évanouie à jamais?

De quoi cela tient-il que les mélomanes burkinabé ont pu oublier après seulement une décennie Nick Domby, de son vrai nom Dominique Kontomgomdé ? Il fut celui qui imposa la musique burkinabé en langue nationale sur la scène internationale ? Si Georges Ouédraogo fut le premier à montrer que le mooré pouvait s’imposer sur la scène internationale avec son groupe le Bozambo, c’est véritablement avec Nick Domby que la musique en langue mooré a pu se couler harmonieusement dans le funk, le rock, la pop et rivaliser avec des tubes en anglais. Dans ce sens, Greg, Floby, Faso Kombat et maints autres artistes du Faso doivent à Nick d’avoir défricher la voie. Ils sont les héritiers de ce musicien.

Dans les années 1990, au moment où la jeunesse branchée du pays dansait au rythme de Milli vaneli, George Michael et de Phil Collins, un clip passa à la TNB un soir et changea définitivement les choses. Ce fut la Révélation. Les jeunes mélomanes découvrent compatriote qui vit à Orléans, en France, qui fait de la musique funk et qui chante en …mooré ! Et ce tube n’avait pas à rougir de la comparaison avec le beat anglais ou américain en termes de qualité. Le Burkina vibra pendant toutes les vacances au rythme de M’Bapole.

Nick Domby revint au pays en fils prodigue. Il fut fêté par tous. Suivront d’autres tubes qui explorèrent toutes les tendances de la world. La chanson Soum 7 fit un tabac. Sur une rythmique endiablée d'un rock pur jus proche du tourbillonannant Roch around the clock de Bill Haley, il pose une chanson en mooré, simplette, plus proche de la comptine que de la chanson adulte mais la magie opère. Il y a surtout l’album Mossi World Goove avec le tube On est dans la Zup qui fut fureur. C’est un cocktail survitaminé de sonorités pop et africaines (notes cristallines de balafon) avec un zeste de notes de cithare. Un tube qui puisait à de nombreuses sources et qui était très dansant. Les nightclubbers se contorsionnaient comme des fakirs sur les pistes de danse du pays au rythme de On es dans la Zup. Il n’est pas exagéré de dire que certaines sciatiques et lumbagos actuels de quelques quadras et nouveaux quinquagénaires s’originent là.

L’art de Nick Domby résidait pour beaucoup dans sa capacité à mettre en harmonie les genres les plus disparates, à sampler dans le vaste répertoire mondial des morceaux de bravoure pour faire des chansons dans lesquelles les Burkinabé se reconnaissent.
Et d’autres perles dans ce chapelet de bonne musique comme Burkin’bila, Rasmata, Razougou, Mooga Biiga et la reprise de Charles Aznavour, Et pourtant…

Comme on le voit Nick Domby a de son vivant connu un immense succès. De retour au pays, il ouvre les studios midi et enregistre Burkina Compil, un best of qui reprend les grands tubes de la musique burkinabè des seventies et eighties. Une odyssée musicale qui met au jour le répertoire oublié par la jeune génération. Il était certainement poussé par le souci d’arracher à l’oubli les œuvres musicales du passé.

Dix ans après sa disparition, il est peut-être temps que le pays reconnaissant lui renvoie l’ascenseur. La génération actuelle pourrait revisiter son répertoire, s’en inspirer, etc. Comme les lamantins vont boire à la source, ils doivent s’en retourner vers celui qui, avec son beat puissant, a ouvert avec fracas les deux battants de la modernité à la musique en langue nationale du Faso. Il ne faudrait pas que l’œuvre, dix ans seulement après la disparition de l’homme, se dissolve dans la mémoire comme le parfum d’une passante dans l’air…

vendredi 31 janvier 2014

Théâtre : Combat de nègre et de chiens de Paul Zoungrana


Grand moment de théâtre à l’Espace culturel Gambidi le vendredi 17 janvier 2014 avec Combat de nègre et de chiens de Marie Bernard Koltès mis en scène par Paul Zoungrana. Une mise en scène inspirée, éclectique. Une interprétation magistrale

Combat de Nègre et de chiens est un grand texte dramatique qui met en scène des personnages reclus sur un chantier de travaux publics dans une brousse africaine. Il y a le contremaître Cal, le chef de chantier Horn et Leone, la jeune fille de Paris que celui-ci a fait venir de Paris. Une nuit, l’énigmatique Alboury, un Noir s’invite dans ce monde de Blancs pour réclamer le corps de son frère mort. Un corps introuvable parce que Cal l’a jeté dans les égouts. Dans cette cuvette où macèrent et implosent les haines recuites, on voit les ravages de la solitude sur les nerfs et l’expression de la folie et du racisme le plus abject à travers les mots qui s’entrechoquent, charriant leur poids de douleur et de violence. Dans la nuit profonde qui les enveloppe, ce ne sont pas les ténèbres de la nuit mais la noirceur des âmes des personnages qui donne de la noirceur à ce huis clos.

Comment aborder ce bloc himalayen de mots pleins de fureur, de poésie et d’éclat ? En bon alpiniste, pardi ! Sachant qu’au théâtre, l’ennemi, c’est l’ennui comme le note le metteur en scène Peter Brook, il était fort risqué d’entraîner le public dans une grimpée sans halte, au risquer de les essouffler et de les décourager rapidement. Paul Zoungrana, en bon sherpa a ménagé des haltes dans cette longue escalade du texte de Koltès pour que des spectateurs ne se débandent avant la fin des deux heures de spectacle. Paul Zoungrana aborde le texte comme un scénario sur un plateau de tournage et découpé en séquences. Entre le tournage de ces différentes séquences, la distanciation brechtienne faite de reprises de plans, d’interruptions du jeu par le réalisateur, de commentaires des acteurs brise l’illusion théâtrale et rappelle aux spectateurs qu’ils sont au théâtre ! Entre intérieur et extérieur/nuit, on suit l’exacerbation des sentiments qui poussent les hommes à tomber le masque : l’animal en chacun se dévoile.

Dans cette mise en scène, Paul Zoungrana donne la pleine mesure de son talent. Les arbres et les plantes de l’Espace Gambidi sont intégrés à l’espace scénique et matérialisent la présence menaçante de la brousse ! Et il convoque tous les autres arts adjuvants pour amplifier la puissance des situations. Des ombres chinoises effacent la différence raciale entre Alboury et Leone dans leur idylle naissante et surtout l’omniprésence de la musique renforce les atmosphères. Langoureuse, énigmatique ou déchaînée, elle joue un rôle d’agents de sapidité du texte. Ainsi les mélopées de femmes sont une sorte de chœur qui accompagne la montée de la tragédie.

Par ailleurs, les comédiens jouent admirablement. Simon Paco réussit, par la force de son jeu à imposer Cal comme le noyau du drame. Il met son frêle physique au service du personnage du contremaitre et compose un Cal fragile psychologiquement, rempli de mépris de l’Autre, prompt à tirer sur les Nègres comme s’il s’agissait des lapins de garenne. Son phrasé, ses tics, son regard halluciné, ses rires démentiels, ses pleurnicheries, ses couinements de chiot inquiet, tout ça en fait un serial killer pitoyable mais combien inquiétant.
Pascal Noyelle campe un Horn usé et rusé, un concentré de rouerie. Quant à Marjorie Neau, elle donne à Leone une dimension de pin up, superficielle et ingénue. Noel Minoungou joue un Alboury taiseux et impénétrable.

Koltès disait qu’il ne parlait ni d’Afrique ni du racisme dans ce texte mais personne n’est dupe et surtout pas le public africain qui voit dans ces personnages les différents archétypes de l’expatrié français. Des Carl et Horn, on en croise en Afrique. Attirés par les richesses du continent, ils promènent sur les autochtones le regard supérieur de dieux plein de mépris.

Combat de nègre et de chiens parle de la violence des rapports entre les Européens et les autres, ici les Noirs d’Afrique. Ce texte est un palimpseste d’Au cœur des ténèbres de Konrad, de l’Inégalité des races de Gobineau, du Voyage au bout de la nuit de Céline et du Voyage au Congo d’André Gide. Combat de nègre et de chiens condense et actualise la problématique raciale qui parcourt la littérature européenne. La mise en scène de Paul Zoungrana n’occulte pas cette question et c’est tant mieux.
Paul Zoungrana confirme avec cette mise en scène qu’il est un metteur en scène de talent en plus d’être un formidable comédien.

jeudi 9 janvier 2014

Expo Arts Plastiques Dans l’Arène avec Hyacinthe Ouattara

Tout le mois de décembre 2013, l’Institut français de Ouagaougou a accueilli une expo de l’artiste plasticien Hyacinthe Ouattara. Une soixantaine de tableaux après trois ans de labeur. De 2011 à 2013, il a dessiné et peint des scènes de personnages mi-hommes, mi-bêtes. Une variation sur le même thème qui donne à voir un univers cocasse et tragique.

Devant les œuvres de Hyacinthe Ouattara, le public est surpris : les dessins et les peintures de Hyacinthe semblent avoir été faits par une main d’enfant. D’apparence facile mais en réalité c’est exercice difficile pour l’artiste que celui de retrouver le tracé enfantin. Pablo Picasso, un peintre majeur du dernier siècle dont le talent fut précoce disait « A 8 ans, j’étais Raphaël. J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant ».

Heureux donc, Hyacinthe Ouattara qui, il y a trois ans, en laissant son crayon courir librement sur une feuille à retrouver le gribouillis de l’enfance. Ses personnages sont des ébauches mi-hommes, mi-bêtes et ces formes malhabiles ont l’inachevé, la naïveté et la gaucherie du dessin d’enfant.

Sans verser dans la psychanalyse à deux sous, on sait que le dessin d’enfant est une photographie de son monde intérieur, de ses angoisses et ses rêves. Les créatures de Hyacinthe aussi racontent ses états d’âme, elles sont le relevé de la météo intérieure de l’artiste.

Visage fondus, yeux écarquillés, corps amputés, difformes, déformés, ces personnages tératologiques sont fidèles à la fonction que Paul Klee affecte à la peinture, à savoir que « l’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ». En effet, ces œuvres oscillant entre l’art brut et le la peinture primitive sont un opéra fabuleux, un théâtre de silhouettes zoomorphes qui rejouent, pour qui sait voir, le drame de l’Humain entre joie, rires, angoisse, solitude, violence.

Cette expo réunit des œuvres déjà vues auparavant et des inédits. La scénographie inspirée de l’architecture de l’arène transforme le spectateur en un taureau et cette balade picturale se mue en corrida ! Le choix de ne pas mettre dans l’ordre les séries de tableau mais de les disséminer dans un rangement aléatoire oblige le spectateur à revenir en arrière pour s’assurer s’il n’a pas déjà vu un semblable tableau ailleurs.

Un va-et-vient incessant qui s’apparente aux mouvements taurins dans l’arène. Parfois des pages d’un roman d’aventure arrachées et collées sur des toiles présentent des fragments de textes qui immobilisent le regard et figent le spectateur dans une pause lecture. Ailleurs, il est pris dans un tourbillon de formes, de couleurs, de visages étranges, d’yeux qui le scrutent. Le jaugent. Le jugent.

Entre malaise et sidération, le visiteur a le saisissement d’être vus, par les yeux moqueurs, rieurs, interrogateurs ou angoissés de ces êtres surgis des toiles. Certains personnages font foule et saturent la toile donnant une impression d’étouffement. D’autres, seuls ou en petits groupes émergent d’un fond bleu, gris, vert suggèrent des scènes de vie empreintes de légèreté taquine et mâtiné d’humour.

Quelques toiles toutefois secouent par leur extrême violence. Comme ce personnage noir sur un fond rouge sang. Heureusement cette violence rouge et noir est tempérée par deux toiles jaunes qui l’encadrent. De cette tournée dans l’arène, le spectateur en ressort tout bouleversé.

Cette exposition donne à voir la nouvelle orientation de la peinture de Hyacinthe Ouattara qui se fait plus intuitive, plus subjective, plus introspective. En somme, une peinture expressionniste. Un retour vers la peinture moderne, c’est-à-dire la toile, le cadre et la peinture d’un artiste qui avait exploré les sentiers de l’art contemporain en usant d’autres matériaux et d’autres supports.

En effet, sur le plan formel, ces œuvres s’inscrivent dans un courant fort classique, l’expressionnisme, et le texte dans la toile remonte aux natures mortes de Braque. Mais sur le plan personnel, c’est une rupture car l’artiste délaisse les sujets généraux et sociétaux pour se recentrer sur son jardin intérieur. Son art gagne ainsi en sincérité et en authenticité.

En peignant son univers intérieur, il réussit à parler de notre monde avec un regard singulier. C’est en creusant sa particularité que l’on tend à l’universel, disait André Gide. Et effectivement les personnages zoomorphes de Hyacinthe Ouattara évoquent le théâtre de notre vie, tendu entre le comique et le tragique.