Tout mur est une porte. Emerson

vendredi 16 mars 2012

Tiens bon, Bonkano ! un mendigot nous fait la leçon

Seul sur scène, Boukary Tarnagda joue Tiens bon, Bonkano ! d’Alferd Dogbé dans une mise en scène depouillée de Tindano Mahamoudou. Le mendiant Bonkano déroule sa vie, évoque ses rencontres, les portraiture jusqu’à la caricature et dessine en creux le portrait peu reluisant du continent. C’était le 2 mars 2012 à l’Espace culturel Gambidi. Spectacle d’un grand comique, rafraîchissant et corrosif.

Tiens bon, Bonkano ! met en scène un mendiant qui tend la sébile dans les rues de Niamey mais ce pourrait être n’importe quelle ville africaine. Lui, sa famille et tout son village ont été contraints par la famine à émigrer en ville, attirés par les discours pleins de compassion et de promesses d’aide des hommes politiques. L’entrée dans la capitale leur est refusée. La soldatesque les accueille sans ménagement et les parque tel un bétail dans un camp de réfugiés. Rapidement les vivres sont épuisés à cause des détournements. Ayant perdu femme, enfants et biens, il est réduit à faire la manche pour vivre.
Malgré son déhanchement de vieux coq, sa veste élimée et son sac fourre-tout, Bonkano reste un homme qui exige le respect et qui n’hésite pas à le faire savoir. C’est devant le portail d’une dame esseulée que Bonkano, bouquet de fleurs en main, entre deux sonneries, évoque sa vie de mendiants. C’est en attendant l’amour que notre Casanova en guenilles, livre ses pensées sur la vie. Ulcéré qu’un quidam lui dise d’aller travailler, il boue littéralement. Et telle une coquette-minute qui laisse de chaudes vapeurs s’en échapper pour ne pas imploser, Bonkano, entre deux étranglements de colère, est un geyser de paroles. Des tranches de vie qui restituent au-delà du mendiant la photographie d’une Afrique peu reluisante et écorne au passage la lisse image de l’humanitaire et de la solidarité internationale.
Et défile une galerie de personnages loufoques que Tarnagda Boukary habite avec beaucoup de réussite. On en rit aux larmes. Bonkano a dressé sa typologie du citadin face à la charité : le sans-cœur qui ne tend jamais la main, l’impertinent qui demande au mendiant d’aller travailler, la dame solitaire qui offre le repas et attend un peu de chaleur en retour et enfin celle qui se débarrasse des aliments détériorés par l’aumône, confondant la sébile et la poubelle. Et un mendiant peut en cacher un autre ! De l’élégante dame au monsieur en veste, cravate et mallette qui abordent les hommes pour les délester de quelques billets jusqu’aux ministres qui, à la télé, exhibent la misère de leur pays pour attendrir les donateurs et l’aide internationale : tous sont des mendigots comme Bonkano à la différence près que lui, il assume sans hypocrisie son état !
A travers cette pièce d’Alfred Dogbé, sous la couche du comique, il y a une critique sans merci du continent et de l’assistanat dans lequel se vautrent les Etats. Bonkano n’est pas dupe mais il se moque de tout et se paie la tête de tous. Par-là, il est un Diogène contemporain. Comme le philosophe grec qui vécut misérable dans un tonneau, Bonkano à force de vivre dans une solitude publique a acquis une telle connaissance de ses semblables qu’il s’exerce à les dévêtir de leurs masques et à nous les
montrer dans leur nudité. Et ce qu’il révèle de l’homme est bas et mesquin !
Pendant plus d’une heure, Boukary Tarnagda nous transporte avec beaucoup de bonheur dans le quotidien de Bonkano. Ce spectacle, servi par une mise en scène minimaliste, un éclairage aussi dépouillé que la vie du personnage, est comme de la glu. Plus il se poursuit et plus le spectateur est scotché si bien qu’à la fin, il a du mal à se détacher du personnage. On rit beaucoup mais à la fin, quand meurt le rire, on éprouve un brin de remords. Boncano est un clown et l’on rit toujours aux dépens du clown. Mais c’est un clown triste car sous le masque de la comédie, il y a le malheur d’un homme réduit à tendre la main dans le mépris des hommes et l’indifférence de l’Etat.
P.s: Pendant que l'on jouait Tiens Bon, Bonkano! à Ouagadougou ce soir 2 mars, on pleurait la mort d'Alfred Dogbé à Lomé au Togo. Signe qu'un créateur se survit toujours à travers son oeuvre.

Saïdou Alcény Barry

samedi 18 février 2012

Joseph Traoré, un grand comédien

L’association des critiques de cinéma du Burkina a rendu hommage au comédien Burkinabè Joseph Traoré, Jo pour les intimes. Des films dans lesquels il a tourné ont été mis à l’honneur. Ce qui a permis de dessiner en creux, le portrait d’un comédien de talent, un homme qui a le cœur sur la main.

C’est un homme diminué physiquement mais au moral intact qui est venu recevoir l’hommage des critiques de cinéma du Burkina. Il déplace lentement sa silhouette massive avec une béquille à l’aisselle, parce qu’il a une prothèse au pied et une pile cardiaque dans la poitrine. Malgré cet état, il est toujours de bonne humeur. La voix est chaleureuse, le visage replet et apaisé d’un Bouddha tropical, un sourire qui se transforme vite en rire et tourne un aréopage de visages sérieux en une bande de joyeux drilles. Il faut dire qu’il a la blague facile et l’art de saupoudrer ces anecdotes d’une pincée d’humour. Il est intarissable avec sa provision d’anecdotes glanées sur les plateaux de tournages ou au contact des hommes de cinéma. Ainsi du duel homérique entre Jo, le jeune buteur et Sotigui Kouyaté, le défenseur inamovible de l’équipe adverse, affrontement qui finit par un ballon adroitement glissé entre les jambes d’échassier du géant Sotigui Kouyaté et un but. Ce clash est comme un remake sur un terrain de foot de l’affrontement entre le menu Bruce Lee contre le gigantesque Maleek Abdul Jabbar dans le Jeu de la Mort. Plusieurs décennies plus tard, Sotigui rappelait toujours l’évènement quand il croisait celui qui défit sa réputation de muraille imprenable. Plus tard, ils se sont retrouvés dans le film Jours de tourmente( 1985) de Paul Zoumbara où Jo jouait le rival de Sotigui. Un rôle de méchant qui le rendit antipathique à beaucoup de cinéphiles tant son jeu fut convaincant.

Dans Humanitaire (2007), le court métrage d’Adama Rouamba sur l’univers des ONG des Nations-Unies en temps de conflit dans un pays africain, il révèle son grand talent par un jeu tout en économie et d’une intensité dramatique insoupçonnée. Il y joue le rôle d’un sourd muet ayant survécu au massacre de sa famille. Recueilli dans un camp de réfugiés de guerre, il attend avec espoir que le camionneur du HCR lui ramène quelques membres de sa famille ayant échappé au massacre. Entre les allers-retours du camion, la béquille à l’aisselle et debout sur la prothèse de tige métallique, son visage est tour à tour visité par l’inquiétude, l’espoir mais finit tordu par une immense douleur lorsque l’auto explose sur une mine. Un sourire qui se fige au moment de la détonation, devient une affreuse grimace et le visage qui devient un masque de douleur : les yeux deviennent torrents de larmes. Voir le vieil homme pleurer à chaudes larmes silencieuses est un moment de grande émotion.
Il y a deux sortes d’acteurs : les bons rôles et les grandes âmes. Le bon rôle est un acteur qui a la gueule de l’emploi et ne peut sortir d’un certain type de personnage. Jo Traoré appartient au second groupe de comédiens ; ceux dont la vie est si riche d’expériences et de rencontres qu’ils abritent en eux une foultitude de caractères. Ainsi d’une frondaison luxuriante héberge quantité d’oiseaux et une infinie variété de chants. Ouvert à l’aventure et aux autres, ce type de comédien se nourrit de l’existence des autres comme une éponge se gorge des fluides et des parfums qui l’environnent. Et son jeu se déploie sur un large éventail de possibilités.

Il ne fait pas de doute que cet homme de 74 ans aime le cinéma. Il lui a d’ailleurs consacré les plus belles années de sa vie. Il a été projectionniste en Côte d’Ivoire, chauffeur à la cinématographie nationale à son retour au pays jusqu’à sa rencontre avec Serge Ricci, un français faisant de la réalisation pour le cinéma ambulant, avec lequel il débute comme acteur. Lorsqu’il ne fait pas l’acteur, il est régisseur sur les plateaux de tournage. Il avoue une cinquantaine de films au compteur comme régisseur et acteur.

Aspire-t-il à une retraite bien méritée ? Pas du tout. Il a le jeu chevillé au corps et est toujours en attente de rôles et de scénarios. Mais pour ceux qui évalue l’accomplissement d’une vie d’homme au prorata de l’épaisseur du compte bancaire et des choses matérielles accumulées, il y a dans cette fin de parcours quelque chose d’injuste car on a le sentiment que l’investissement de Jo dans l’art a été payé en monnaie de singe. Malade, diminué, on aurait souhaité qu’une telle carrière le mît à l’abri du besoin. Malheureusement ce n’est pas le cas ! Et une vie entièrement consacrée au cinéma devrait comme un bon film avoir un happy end ! Pourtant Jo n’est point amer, il est fier et reconnaissant de ce que le cinéma lui a donné comme joie et comme rencontres. C’est pourquoi il nous faut l’imaginer heureux !
Saïdou Alcény BARRY

lundi 30 janvier 2012

Des papys chanteurs font la résistance !

L’Institut Français de Ouagadougou a eu la lumineuse idée de sonder les origines de la musique moderne burkinabè. De cette plongée dans la période 60 à 80, il est né un livre, une expo photo et un concert des anciennes gloires de notre musique. Les années n’ont entamé ni le talent ni la fougue des papys.
Une expo de photos avant et maintenant
Dans l’espace de la Rotonde, se tient jusqu’au 8 février 2012, une expo photos vintage sur les pionniers de la musique Burkinabé. Une véritable balade dans le passé. On s’y promène avec le sentiment d’avoir découvert la cantine de grand-père (non pas remplie de devises ! mais contenant de vieux disques de vinyle sentant la naphtaline). Des pochettes de 45 et de 33 tours des années 60/70 qui ont été agrandies et accrochées en cercle. Un trésor ! On y voit Georges Ouédraogo, dans sa tenue anthracite de scène avec un soleil et ses rayons argentés sur le torse, les bras tendus comme un Christ en lévitation. Et Youssouf Compaoré en jeune hippie psychédélique, Abdoulaye Cissé en blouson cuir et guitare en main avec quelque chose de Johnny Halliday. Et Samboué Jean Bernard, et Tidiane Coulibaly, tous à peine sortie de l’adolescence.
Au mur, il y a des photos de buste de ces artistes prises cette année. Plusieurs décennies après ! Des photos qui révèlent que les années sont passées sur certains tel un mauvais vent, arrachant les cheveux par poignées, blanchissant les crêtes et les mentons, ravinant les visages de milliers de sillons…Mais plus que l’âge, ce doit être le fait d’avoir vécu en sybarites et brûlé la vie par le deux bouts, en somme d’avoir été plus cigale que fourmi qui leur donne cet air avec une buée de tristesse dans l’œil. Seul Cissé Abdoulaye a réussi a passé entre les années sans prendre une ride. Avec son éternelle jeunesse, il fait penser au Dorian Gray d’Oscar Wilde. Après avoir fait le tour des photos qui montrent la fatigue physique des pionniers, on se demande bien ce qui reste des sublimes voix qui ont enchanté les deux premières décennies de l’indépendance. Et on reste perplexe quant à leur capacité à pousser la chansonnette vu que l’empilement des années érode les cordes vocales et leur font perdre de leur souplesse ; et de plus, le souffle s’est certainement raréfié. Pourtant, on sait que le chant est affaire de pneumatique ! Dans ces conditions, si on piaffe d’impatience à retrouver les papys sous les spotlights, on appréhende ce come-back avec en tête le scénario de retour des vieux champions du ring : quelques swings dans l’air pour faire illusion, un jet d’éponge et c’en est fini du rêve de renaissance. Tentative pathétique d’une ombre pour accrocher la lumière!
Quid du concert ?
C’était un concert fort attendu. Qui s’est joué à guichets fermés. Avec un public de plusieurs générationsl. Les vieux nostalgiques du Volta Jazz et de l’Harmonie voltaïque, ceux qui avaient vingt ans à l’époque des indépendances voisinaient avec des hommes ayant l’âge de leur fils et des tout jeunes. Tous conscients d’assister à un évènement historique, heureux comme qui se prépare à voir dans le ciel la queue flamboyante de la comète Halley. Ce qui arrive une fois tous les soixante-treize ans, c’est-à-dire une fois dans une vie.
Accompagné par les Elites du faso et les cuivres d’Alpha Vindou, neuf gloires nationales vont se succéder sur scène. Tous ont conservé la voix intacte. Tour à tour Bamogo Jean Claude, Issouf Compaoré, Georges Ouédraogo et les autres ont enflammé le public qui n’hésite pas à reprendre les tubes qui ont baigné leur enfance. On retiendra le timbre si particulier de Moustafa Maïga : un filet de voix qui se déploie comme un fil d’araignée sur les cuivres, et de cette extrême fragilité, il s’en dégage une sensation qui vous remue durablement.
Si certains avaient la démarche un peu lourde ou traînante, tels Georges Ouédrago affecté d’une légère claudication et To Finley s’appuyant sur une béquille, les corps retrouvaient parfois des gestes oubliés ou profondément enfouis. Ainsi de Bamago Jean-Claude qui, touché par le souffle de la liesse, a déroulé un déhanché digne d’un James Brown. Ou Tô Finley se mettant à jerker au final, oubliant qu’il a exécuté son tour de chant, cloué sur une chaise à cause d’une jambe malade ! Ailleurs, pour cette subite guérison, on aurait crié alléluia ! Youssouf Compaoré aussi a stupéfait par son aisance à bouger son corps de plus d’un quintal. A le voir se mouvoir avec la légèreté d’une plume, on pense aux vers de Baudelaire : Sa tête d’enfant se balançant avec la mollesse d’un jeune éléphant. Le public lui a éprouvé le vertige du Bâteau ivre car plus léger qu’un bouchon [il] a dansé sur les flots du souvenir avec ces papys qui savent l’art d’évoquer les minutes heureuses de notre passé musical
Les voix de passé iront à Bobo ressusciter l’époque glorieuse du Volta Jazz et des orchestres. Les airs des premiers tubes danseront dans le ciel nocturne de Sya. Et beaucoup remarqueront que de grandes voix de l’Ouest manquent à l’appel : celles du cheminot Tidiane Coulibaly et de Samboué Jean Bernard. Mais ils les retrouveront sur le CD associé au livre de Florent Mazzolin, « Burkina Faso : Musiques modernes voltaïques ». S’il faut saluer cette entreprise de l’Institut Français de Ouagadougou qui sauve ainsi de l’oubli un pan important de notre histoire musicale, il faut néanmoins regretter qu’un demi-siècle après notre indépendance, ce soit la coopération française qui se retrouve seule sur le terrain de la préservation de notre patrimoine musicale.
Alceny Saïdou Alceny

jeudi 22 décembre 2011

Théâtre : Dans la solitude des champs de coton de Koltès

Ce texte de Bernard-Marie koltès a été mis en scène par Nabil el Azan avec Aristide Tarnagdaga et Christophe Brault sur la scène de l’Espace culturel Gambidi. Dans une mise en scène sobre et épurée, les deux comédiens jonglent avec ce beau texte et lui donne une résonnance fort actuelle : la montée du racisme et son corolaire, le rejet de l’Etranger.
Si la première mise en scène de ce texte par Patrice Chéreau et celles de maints metteurs en scène ont fait du Noir le dealer et du Client un Blanc, conformément à l’intention de Koltès, Nabil el Azan a opté d’invertir les rôles et d’inscrire sa mise en espace de ce texte dans la confrontation entre un dealer Blanc et un client Noir. Un renversement de paradigme qui incline à la lecture de cette représentation comme un affrontement entre un autochtone Blanc et un immigré Africain. Inversion aussi de la géographie théâtrale : le public est installé sur la scène et les comédiens jouent dans l’espace réservé au public, entre les rangées de chaises vides.
Pendant que le public prend place, sur le célèbre tube des années 80 des Bee Gees, Saturday night fever, le Dealer (Christophe Brault) se déhanche à la John Travolta. Le public non averti s’attend à une comédie musicale ou à une pièce gaie. Mais il comprend vite sa méprise. Dans la solitude des champs de coton s’ouvre aussi sur une méprise. Le Dealer est sûr que son vis-à-vis est en ce lieu, à cette heure du soir parce qu’il désire lui acheter quelque chose. Le client, lui justifie sa présence par le droit du trajet, la liberté d’aller d’un point à un autre. Et de là naît le dialogue fleuve entre deux êtres qui tentent de se subjuguer, de se comprendre et de se dominer. Le Dealer développant sa rhétorique de la rencontre, du désir, et devant les esquives du Client, sa prose mielleuse vire au close combat. On assiste à un pugilat verbal ou les mots comme des balles de ping-pong fusent, virevoltent, ricochent et implosent. Aux longues tirades du début succèdent de petites répliques pleines d’agressivité, de sous-entendus et de menace. Des circonvolutions du discours de la diplomatie, on passe à la sècheresse du verbe martial. Et de l’impossible entente, on en vient à l’inévitable affrontement.
Cette mise en scène servie par l’excellent jeu des comédiens amplifie et pousse à l’extrême la tension vers un point de non-retour. Face à Christophe Brault qui déploie un jeu très physique, une énergie carnassière, qui court, gesticule, hurle, il y a Aristide Tarnagda, un bloc d’immobilité, aucune gestuelle n’accompagne la voix monocorde, et pas un mot plus haut que l’autre, ni éclat ni murmure, il déroule un discours de sérénité qui détache les mots staccato. Et la tempête verbale du Dealer s’emmêle au propos rare du Client et cela donne une partition à deux voix, à deux notes. La distance entre les deux acteurs, qui oscille constamment entre la proximité et l’éloignement dessine une géographie des relations sociales faite de dérobades et d’adhésion, d’accord et de répulsion, de compassion et de rejet. Ce deal autour de l’indicible est aussi une métaphore du deal permanent dans lequel se trouve l’individu en société. Au final, la scène prend l’allure d’arène de corrida. Le dealer est un toréro qui tourne autour du Client, et le blouson jeté entre les deux comédiens fait figure de muleta. On saura gré à cette mise en scène d’avoir réussi à captiver le public et même à le faire rire avec un texte très littéraire et considéré comme du théâtre à lire.
Dans la profusion de sens que génère ce texte plurisémique, le public aussi fait son marché de significations, et il choisit celles qui lui conviennent, aidé en cela par la mise en scène de Nabil el Azan. Et si dans celle-ci, le désir conserve toujours une forte connotation sexuelle, elle a le mérite d’enrichir le texte d’un supplément de sens en faisant affleurer une interprétation qui met au jour le racisme et la xénophobie. Et le spectateur Burkinabè ou Malien ne peut s’empêcher de voir en Christophe Brault avec sa chevelure rousse, un avatar de Brice Hortefeux et en Aristide Tarnagda, avec son manteau, son écharpe et ses nu-pieds, un travailleur Sarakolé ! Bien sûr que le propos de cette mise en scène est moins circonstanciée mais chaque spectateur voit midi à sa porte. Cette mise en scène de Nabil el Azan questionne plus largement un monde schizophrène qui, avec la mondialisation des échanges se veut un village planétaire mais continue à activer les mécanismes de repli sur soi face à l’Autre.

lundi 19 décembre 2011

Wodaabé, les bergers du soleil : ultimes images d’un peuple en sursis

Ce documentaire de Werner Herzog rend compte de la fête de la séduction ou Gerewole qu’organisent les Wodaabé pour célébrer la beauté et l’élégance des hommes de la tribu. Entre les témoignages et les préparatifs de la fête, le film évoque le mode d’existence et la menace qui pèse sur les traditions de ce peuple pris en étau entre la nature devenue inhospitalière et la broyeuse de la modernité.
Ils sont un sous-groupe des Peuls et vivent au Niger. On les appelle Wodaabé ou Bororos. Les autres Peuls les nomment Wodaabé, c’est-à-dire « les Proscrits » parce qu’ils ont refusé l’islamisation et son orthodoxie. Les haoussa et les Djerma les appelle avec mépris Bororos, du nom de leurs zébus. Mais eux se considèrent comme les « Hommes purs de tout tabou et les plus beaux de la terre ».
Le film s’ouvre avec un travelling sur des visages souriants, fardés de jaune or, les sourcils soulignés au charbon, un trait doré court du milieu du front jusque sur l’arête du nez et en souligne la parfaite droiture, les dents ont la blancheur du lait et les yeux d’un blanc coton, immenses tournent dans tous les sens. Les cheveux sont tressés et une plume d’autruche est fichée sur la tête. A la finesse des traits, à la sveltesse des corps, on croira que ce sont des femmes. Mais non ! Ceci est la parade de la séduction des plus beaux spécimens mâles de chaque famille ; chacun espère accrocher le regard et le cœur d’une belle jeune fille qui partagera avec lui une nuit d’amour ou toute la vie si affinité. Parées de leurs plus beaux atours, les jeunes filles choisiront parmi ces éphèbes celui qui incarne le plus l’idéal masculin selon les canons de beauté des Wodaabé. Comme quoi, les sociétés traditionnelles ne sont pas aussi phallocrates qu’on le croit.
Cette cérémonie filmée par Herzog en 1984 est spéciale car elle intervient après quatre ans de rupture due à une longue sécheresse qui a décimé le cheptel des Wodaabé, ces zébus aux cornes en forme de croissant de lune pareils à ceux que l’on trouve sur les fresques dans les grottes du Tassili. Une sècheresse qui a éparpillés ce peuple de pasteurs dans toutes les directions, qui pour se faire ouvrier dans les champs de cultures, qui pour travailler dans les villes. L’abondante saison pluvieuse de l’année 84 a reverdi les pâturages et a rempli les rivières. L’élevage redevenant possible, les Wodaabé sont revenus sur leurs terres. Tous les quatorze lignages de la tribu sont là pour ressusciter la fête de la séduction. Des campements sont rapidement dressés. Des mariages sont célébrés. Des démonstrations de dressage de chameau ont lieu. Les réjouissances dureront cinq jours et cinq nuits. Des drogues à base de racines aident les hommes et femmes à vaincre la fatigue et le sommeil. Et la caméra musarde dans le campement et suit les hommes qui s’apprêtent pour le Geerewole. Séance de maquillage avec du beurre et des colorants naturels. Du charbon pillé redessine les contours des lèvres et les sourcils. Un miroir surgit souvent entre les mains pour renseigner sur le degré de métamorphose de ces Narcisse du sahel !
Le spectre de la grande famine hante toujours les esprits car elle a jeté les Wodaabé sur les chemins de l’exode rural. Beaucoup se sont rués vers les mines d’uranium d’Arlit comme des phalènes sur une flamme et s’y sont brûlés les ailes. Devenus ouvriers vivotant dans des bidonvilles ou dans des camps de réfugiés, ils vivent mal cette situation contre-nature qui fait de ces familiers des grands espaces des prisonniers confinés dans des abris pour crève-la-faim. Et même s’ils font provision d’espérance devant l’abondance de cette saison, ils savent qu’ils sont un peuple en sursis et qu’une autre sécheresse sonnera pour eux les trompettes de l’apocalypse.
La caméra de Herzog a compris qu’elle est témoin d’un monde finissant, aussi traîne-t-elle sur les choses, s’attardant sur les visages comme un œil ami se pose longtemps sur un agonisant pour graver chaque détail dans la mémoire, conscient qu’il ne le reverra plus. Ce peuple qui a su résister à tous les impérialismes, qu’ils soient islamiques ou chrétiens, qui a conserver ses traditions et sa vision du monde dans sa pureté originelle est à sur le point de disparaître, vaincu par les calamités naturels et le rouleau compresseur de la modernité. Ce dernier ilot de pureté culturelle va sombrer dans l’océan de l’uniformisation des cultures et l’Etat nigérien détourne le regard.
D’ailleurs l’image qui clôt le documentaire d’une quarantaine de minutes est sans équivoque. C’est un monde crépusculaire et des ombres chinoises d’un berger Wodaabe et son chameau traversant un pont envahi par les automobiles. Sans soleil, les bergers du soleil sont comme des abeilles : le chemin de retour à la ruche est perdu. Ainsi ce Wodaabé qui tente de se frayer difficilement un chemin dans la frénésie des objets de la modernité est, à n’en pas douter, la métonymie d’un peuple désorienté. Ce film de Werner Herzog est poignant et d’une grande beauté. Seule incongruité : la musique classique qui accompagne le film. Des chants Wodaabe auraient été plus indiqués pour dire le chant de cygne de cet admirable peuple.

vendredi 9 décembre 2011

Les sculptures de Loango menacées

Loango est un musée de sculptures à ciel ouvert. Depuis 1989 des artistes des quatre continents viennent se confronter au granit pour faire émerger des sculptures, belles, variées, défiant le temps. Mais au fil des ans, le site se dégrade sérieusement. Les sculpteurs aussi. Serait-ce dû à des actes de vandalisme ?
Pour qui va souvent à Laongo, la lente dégradation du lieu et la décrépitude des sculptures sautent aux yeux de sorte que l’endroit ressemble de plus en plus aux ruines des temples aztèques ou d’Angkor. La nature sauvage semble vouloir reprendre le site aux hommes. L’herbe y pousse drue, mangeant les sentiers du site et des plantes grimpantes enlacent les sculptures, des lianes s’entrecroisent et tissent des mailles inextricables rendant les sculptures difficilement accessibles. Même s’il y a du charme dans cette lutte inégale entre un David chlorophyllien et un Goliath minéral et dans cette scénographie du hasard autour du vert végétal et du gris minéral, on aurait aimé que la main d’un jardinier y mît un peu d’ordre et organisât l’impétuosité des plantes et des herbes en aménageant un itinéraire dégagé, en débrouillant autour des sculptures, en coupant les branches qui dérobent les œuvres au regard. Un travail de paysagiste, en somme !
Mais le grave, c’est la dégradation des œuvres. Nous ne parlons pas de l’usure naturelle des éléments. Pas du temps qui couvre de patine les œuvres, ni des mains qui, à force de toucher les statues les rendent lisses, ni des intempéries qui les lézardent et leur donnent un air de fragilité et d’authenticité. Le charme de la Vénus de Milo ne vient-il pas aussi du fait qu’elle est manchote ? A la nuance près qu’elle a été arrachée à 18 siècles d’ensevelissement et que Loango n’a même pas trente ans ! Mais lorsque qu’une œuvre est saccagée par des visiteurs indélicats qui lui arrachent des parties et les emportent, c’est intolérable. A voir l’état de certaines œuvres de Loango, on penserait qu’elles ont été vandalisées. Ainsi du Fardeau de la vie de Vassili Tatarski qui a perdu son fardeau, un bloc de granit que portait le visage androgyne de la sculpture. Sans ce fardeau, cette œuvre perd totalement de sa signification. Une autre sculpture est mutilée : La recherche de la vérité de Pépito Espin Anadon qui questionne la crise ivoirienne à travers l’opération Bayiri. Cette œuvre montrait cinq bonshommes de bronze, harassés, courbés sous le poids des soucis et gravissant avec peine une pente ascendante. Il n’y a plus de cinquième homme dans la cohorte ; c’était la statuette la plus grande. Aurait-elle été arrachée et emportée par un visiteur ? Enfin l’Hommage aux femmes de Dinekc Beereboom, une des plus belles œuvres du site faite d’un buste de femme en granit posé sur un tronc en fer et surmontée d’une tête de fer portant un poisson de granit. Cette belle œuvre a été…guillotinée. La tête et le poisson n’ont pas roulés au pied de la belle dame, ils ont disparu ! Emportés par un indélicat ?
Que ce soit des actes de vandalisme ou des détériorations dues au manque d’entretien, il faut y mettre fin. Loin de nous l’envie de faire glisser l’archet de l’indignation facile sur des peccadilles pour faire entendre la musique du ronchon. Mais Loango est un site unique dans la région, un patrimoine à préserver vaille que vaille. Car déambuler entre les hommes, les femmes et les objets enfantés de la pierre a quelque chose d’édifiant. Aussi est-il des visiteurs qui vont à Loango comme d’autres s’en vont à Yagma ou à Ramatoulaye. Avec l’esprit du pèlerin et un profond respect du lieu et des choses. Il faut donc protéger ce lieu. En restaurant les sculptures, en entretenant le site et en traquant les actes délictueux.
Alcény Saïdou Barry


vendredi 2 décembre 2011

Piéton à Ouaga : le calvaire

Dans la capitale Burkinabé, il ne fait pas bon d’être un piéton. L’aménagement urbain ne tient pas compte de lui, les usagers de la route en font un ennemi public, un homme à abattre. Il est par conséquent dangereux d’en être. Ici le piéton est une espèce menacée.

L’aménagement urbain exclut le piéton

C’est un calvaire pour le piéton de faire un kilomètre dans la ville de Ouaga. D’abord l’aménagement urbain n’a prévu aucun espace pour lui. Quand de rares fois, il lui est réservé un espace comme la zone piétonne autour de Rood- woko, les voitures et les cyclistes contestent la règle et obligent l’autorité à y déroger. La plupart des rues sont sans trottoir, l’obligeant à partager la bande cyclable avec les deux-roues. Et cela à ses risques et périls car le cycliste Ouagalais lui voue une haine nauséeuse. Dès qu’il pose la semelle sur le bitume un concert klaxons furieux le glace d’horreur. Même s’il traverse une rue en empruntant les rares passages cloutés qui lui sont réservés, il doit être vigilant comme un CDR, pour ne pas se faire écraser! A Ouagadougou, aucun cycliste ou chauffeur ne ralentira pour le laisser traverser. Pour éviter d’être écrasé, il devra prendre ses jambes au cou, slalomer entre les roues, la bordée d’injures et les klaxons pour atteindre l’autre côté de la rue. Comme s’il ne traversait pas une rue mais une mare aux alligators !

L’aristocratie de la monture

Confronté au mépris des autres usagers de la circulation, le piéton prend rapidement conscience de la hiérarchie de classe qui tient de la qualité de la monture. Au sommet de l’échelle sociale trône le conducteur de gros camions. Il est très craint mais point aimé. Suivent par paliers, les conducteurs des 4x4, ceux qui roulent de petites voitures et des grosses cylindrées. Au dernier barreau de l’échelle, se trouvent les cyclistes. Ils sont méprisés par les citadins qui les considèrent comme des paysans ne connaissant rien au trafic urbain. Enfin, au plus bas de l’échelle, au même rang que les ânes, les moutons et les chiens perdus, on trouve le piéton. Beaucoup de Ouagalais pensent que cet étrange bipède mériterait de rejoindre les animaux en divagation à la fourrière. Sans rire !

Un piéton est de facto un prolo

Il est des citadins incapables d’admettre que l’on puisse trouver du plaisir à battre le pavé. Marcher est perçu comme une dégénérescence sociale. C’est pourquoi, dès qu’un homme marche sur le bas-côté de la voie, ceux qui le reconnaissent se rangent à sa hauteur pour s’enquérir du problème qui l’a réduit à cet état. Panne ? Qu’il réponde que marcher est un plaisir et on doutera de sa santé mentale. Amadou l’a appris à ses dépens. Son médecin lui ayant conseillé de faire de la marche pour perdre du poids et fortifier son cœur, il s’y était mis. Mais, à chaque pas, il était arrêté par une bonne âme qui se proposait de lui porter secours. D’autres, plus perfides, appelaient sa femme au téléphone pour lui demander ce qui était arrivé à son époux. Pour mettre fin à ces harcèlements, il s’est résolu à s’inscrire dans une salle de gym et à marcher tranquillement sur un tapis roulant.

Le tacot ou la mort !

Marcher ici est vraiment un enfer. Ouaga est un pandémonium pour le piéton. C’est pourquoi tout ouagalais qui arrive à rassembler trois fois cent mille francs s’achète un tacot fumant comme un volcan, toussotant comme un tuberculeux et brinquebalant. Assis au volant de son cercueil roulant, se rappelant son calvaire d’antan, le chauffard se venge des piétons en jouant du klaxon et en les traitant de tous les noms d’oiseaux dont on l’affublait. On raconte dans les gargotes qu’un riche transporteur, ayant un grand parc d’autos allait rendre visite à un voisin de quartier et se fait éclaboussé par une vieille guimbarde. Il hurle après le chauffeur qui fait marche arrière et s’arrête à son niveau. L’homme s’attend à ce que le zigoto lui présente des excuses. Et le chauffeur, calmement lui dit qu’il a vraiment raison de s’énerver. « Moi-même, j’ai été victime d’éclaboussures sur mes vêtements. Comme toi, je me suis énervé, et c’est pourquoi j’ai acheté un véhicule pour éviter ces désagréments. Fais comme moi, achète-toi un véhicule » assène-t-il avant de disparaître dans la circulation, son tacot se dandinant comme une cane éclopée. Renversant, non ?

Et le piéton cataclysme ?

S’il est vrai que le piéton est malmené, il y en a qui sont vraiment indéfendables et même Vergès ne s’y risquerait pas. Parfois, on voit de jeunes filles se traînasser comme des limaces sur la voie tels des mannequins de Dior sur un T, sans parler de certains quartiers de Ouaga où des piétons s’arrêtent au milieu de la rue pour papoter, se prenant pour des ronds-points que voitures et motos doivent contourner ! Et le plus dangereux d’entre tous, c’est le piéton indécis : pour traverser la rue, il zieute à gauche et à droite, prend son élan, et hop ! le voilà qui se lance ainsi qu’une fusée et subitement il freine des quatre fers, revient sur ses pas, pousse un ouf de miraculé, et refait un pas en avant, et encore deux en arrière. Sa valse hésitante entraine tout le monde dans un sacré cafouillage dans la ligne des voitures, et s’ensuit un carambolage, un véhicule emboutit un autre et ainsi de suite…Et debout sur ses jambes flageolantes, tremblant comme une feuille, le piéton indécis contemple son œuvre : un désastre de tôles froissées, de vitres brisées, d’hommes en fureur. A lui seul, il est une catastrophe et les chauffeurs courroucés aimeraient bien l’avoir sous leurs roues pour en faire du pâté pour chiens errants de Ouaga. Mais une hirondelle ne faisant pas le printemps, on ne va pas condamner tous les piétons simplement parce qu’il s’en trouve qui sont aussi ou moins intelligents que leurs…pieds.

Saidou Alceny Barry