Tout mur est une porte. Emerson

vendredi 18 mars 2011

8 mars : Mes héroïnes ordinaires.

I. Quatre coureuses dans la nuit
Il est minuit passé. Un léger vent souffle mais le bitume dégage toujours la chaleur accumulée dans la journée. Sur l’échangeur de l’Est, sur le terre-plein central, quatre adolescentes trottinent. Dégoulinantes de sueur, le visage déformé par l’effort, elles apparaissent et disparaissent entre les faisceaux des lampadaires. Elles s’entraînent pour les concours de recrutement de la fonction publique, vêtues de robes, des pagnes et des tongs. Pourtant un t-shirt, un short, des sandales sont plus seyant pour le footing. On trouve partout les maillots et les tennis grâce à la Chine qui inonde nos marchés de ces produits et les petits vendeurs ambulants les cèdent pour presque rien. Mais ce semble un bien grand luxe pour les parents de ces adolescentes. Assurer le repas quotidien, payer la scolarité, voilà leurs préoccupations. Aussi, ces jeunes filles sont-elles obligées de courir la nuit dans leurs pagnes. Cachant leur indigence dans le manteau de la nuit, loin du regard des citadins. Elles portent pourtant des rêves simples: être soldat, gendarme, policier, institutrice ou infirmière pour rompre le cercle de la misère. Pour que leur progéniture ait du pain et du linge. Et ne se cache plus pour faire du sport par manque de chaussures, de shorts et de T-shirts. Leurs foulées ne sont pas légères, elles martèlent le bitume comme leur cœur cogne dans la poitrine : avec la rage de changer de condition. Au carrefour, elles tournent vers Bendoogo, l’obscurité les happe…
II. Les balayeuses de la cité
Sur De Gaulle, il est quatre heures. Le matin se débat pour sortir de la gueule de la nuit mais les mâchoires obscures ne veulent lâcher leur étreinte. Un muezzin, sûrement irrité de sortir des draps avant d’avoir épuiser son provision de sommeil hurle sa colère dans les haut-parleurs. On distingue des silhouettes ployées sur le trottoir. Ce sont les balayeuses de la cité. La brigade verte. Parmi elles, deux vieilles femmes avec des gestes lourds. Elles ne portent ni masque ni gant. Juste un foulard pour cacher les cheveux. Les balais soulèvent des nuages de poussière qui les cernent. Chaque jour, la poussière s’engouffre dans la gorge, dans les poumons, dans les yeux. Elles s’enrhument, larmoient, toussent. Une ordonnance pourrait engloutir toute la paie. Mais pour elles, c’est du pain bénit. La maigre paie mensuelle est vitale pour améliorer l’ordinaire à la maison. Même malade, il faut venir faire sa peine. Souvent, on voit une balayeuse qui, prise de malaise, est assise ou allongée sur le bitume. C’est à ce prix-là que les artères de Ouagadougou sont propres chaque matin.
III. La vendeuse de légumes.
L’aube n’a pas encore lapé les dernières flaques d’obscurité. Il est cinq heures. Fanta entre à Ouagadougou endormie sur son vélo. Des corbeilles pleines de légumes et de fruits empilées sur son porte-bagages. Une charge trop lourde pour cette mère d’enfants si fluette. Dents serrées, ses maigres jambes appuient sur la pédale de toute leur force, la bicyclette avance péniblement. Chaque semaine, elle se lève avant le chant du coq, enfourche son vélo, roule quarante kilomètres pour venir dans la capitale vendre les produits de son potager. Des laitues, des poivrons, des courgettes, du haricot vert…des produits qu’elle ne mange jamais. Ni ses enfants. Des légumes pour les gens de la ville. Elle connaît le prix de son travail, elle en sait les sacrifices mais face aux revendeuses de Ouagadougou, elle est désemparée. Elle ne peut obtenir un bon prix. Aussi cède-t-elle sa provision pour n’importe quelle somme qui résout les urgences du moment telle une ordonnance à acquitter, un crédit à solder, du pétrole à acheter, un baptême à saluer, etc. Elle ramènera du café moulu pour son mari. Et Elle le retrouvera toujours dans ses couvertures, endormi.

Alcény Saïdou Barry

lundi 21 février 2011

Ouaga est une fête pendant le Fespaco.

Ouaga n’a pas belle gueule en fin février. Il fait un temps de chien avec l’harmattan dont l’haleine brumeuse cingle les visages, gerce les lèvres et mord comme un sale cabot les parties dénudées du corps. Pourtant il suffit que s’ouvre le Fespaco pour que la ville soit transfigurée. La capitale burkinabe s’éveille doucement comme une belle du jour à la lumière du matin. Et l’espace d’une semaine, Ouaga n’est plus la capitale du Burkina Faso, elle devient la capitale des cinémas d’Afrique et de la diaspora ; ses rues deviennent des ruches bruissant de mille langues avec ses milliers de pèlerins venus du monde entier célébrer le septième art : réalisateurs, acteurs, producteurs, journalistes, musiciens et simples touristes.

Durant tout le Fespaco les Ouagalais sont saisis par la fièvre du cinéma. Le pouls de la ville s’emballe comme si le cœur de la cité synchronise son rythme sur celui d’une image filmique qui court à 24 images à la seconde. Ses habitants retrouvent le chemin des salles de ciné longtemps désertées. Aussi les petites salles de cinéma qui, entre deux festivals, s’étaient assoupies se réaniment. Celles de Wemtenga, de Tampouy et de Gounghin. Leurs propriétaires les font coquettes en passant quelques couches de peinture sur les murs et en exposant sur leur devanture des affiches géantes et neuves. Les badauds s’agglutinent autour de ces affiches et commentent les films avec force détails sans les avoir jamais vus. A partir des titres ou des noms des comédiens qui s’étalent sur l’affiche, les Ouagalais ont inventé la critique divinatoire de film! Et chaque soir, des fournées de spectateurs remplissent ces cinémas pour voir les films africains, appréciant à coups de cris d’indignation ou de rires chaque plan ou chaque séquence qui passe. De sorte que le spectacle est autant sur l’écran que dans le public. Ce public populaire et vivant retrouve dans ces petites salles non couvertes son « école du soir ».

Quant aux trois autres cinémas de Ouaga, qui sont des salles couvertes, le Nerwaya, le CCF et le ciné Burkina, ils refusent du monde. Et même si le public de ces salles, constitué d’étudiants et de travailleurs, est plus timoré que l’autre, il arrive qu’il fasse le coup de force pour accéder à la salle de projection. Surtout quand le « bouche à oreille » a bien parlé du film à l’affiche. On assiste alors à des bousculades et des empoignes monstres. Après des talons aiguilles et de boutons de chemise jonchent le sol et témoignent de la rudesse de la mêlée. Et les pickpockets en profitent parfois pour délester les cinéphiles inattentifs de leur porte-monnaie. A l’intérieur des salles bondées, on voit des spectateurs assis dans les allées, quelque fois des jeunes hommes au grand coeur offrent leurs jambes comme sièges aux cinéphiles debout pendant la séance. Particulièrement quand ces cinéphiles sont de belles esseulées.

Mais le Fespaco est aussi un espace de rencontres. Les cinéphiles voient en chair les comédiens qui les ont fait rêver et les réalisateurs des films qui les ont marqués. Dans l’espoir de rencontrer ces comédiens et ces réalisateurs, le public se rend dans les halls ou autour de la piscine des hôtels et dans les lieux où s’organisent les conférences sur les films projetés. Aussi peut-on croiser l’africain américain Danny Glover dans un couloir, le Mauritanien Abderrhamane Cissako au bar de l’hôtel, serrer la main du Burkinabe Idrissa Ouédraogo ou du Malien Cheick Modibo Diarra, le parrain du Fespaco 2009 et tailler une bavette avec une belle actrice autour de la piscine.

Il y a aussi la foire commerciale organisée par l’Office national du commerce extérieur qui est un lieu de rencontres très couru. Entre les stands d’artisanat et d’art, il y a les stands loués par des bars ou des restaurants de la ville, qui accueillent autour des bouteilles de bière et du fumet des brochettes les Ouagalais et les festivaliers venus de tous les continents.
Aux abords des hôtels et dans les rues, déambulent aussi les vendeurs à la sauvette qui promettent l’objet d’art ou le bijou rarissime à un prix imbattable et espèrent fourguer leur camelote à quelques riches gogos. Beaucoup de commerces profitent de la manne qu’apporte le Festival dans la ville. Vendeurs d’objets d’art, d’artisanat, de pagnes tissés, ou restaurateurs et hôteliers se frottent les mains pendant le Festival. Même les journaux augmentent leurs tirages ! Et quelques jours avant la proclamation du jury du Fespaco, il y a les conjectures et des débats enflammés dans la ville sur le film qui remportera l’Etalon de Yennenga. Dans les gargotes, les écoles et les bureaux de Ouaga, les paris courent…Et les résultats du jury font toujours des heureux et des mécontents comme si les Ouagalais passaient le Bac.
Et lorsque les lampions du Fespaco s’éteignent au bout d’une semaine, après une grandiose cérémonie de clôture et des feux d’artifices qui illuminent les ciels de la ville, Ouagadougou et ses habitants ont fait suffisamment provision de rêves et d’images pour affronter les soucis quotidiens de la vie chère et attendre la prochaine édition.
Le temps du Fespaco, Ouagadougou vaut bien un film ! Qu’attendent donc les réalisateurs africains pour en faire une héroïne sur pellicule.

samedi 19 février 2011

Un trio polygame en Noirs et Blanche.

Je suis assis à la gare KGB, attendant le bus en partance pour Ouaga. Un ami de longue date que j’ai retrouvé dans cette ville de l'intérieur est avec moi, et nous évoquons des amis communs, réveillant d'anciennes histoires cocasses que nous avons, ensemble, vécues.
Remue-ménage dans la gare. Klaxon. Tohu-bohu. Des gens courant en tous sens. Le bus entre en gare. Des passagers en descendent. Une femme forte, une européenne attire l’attention. Elle a un embonpoint exagéré, presque obèse. Le soleil a peint quelques rougeurs sur ses joues, sur son cou. elle a un visage de grosse tomate rouge. Une jeune africaine l’accueille. Elle est un peu forte aussi.Mais un visage fort joli. Elles s’embrassent. Descend, un jeune homme au visage doux, à la carrure forte. La femme noire lui donne l’accolade placidement tandis qu’il a le téléphone cellulaire collé à l’oreille. D’un geste de la tête, mon ami montre l’homme au centre du trio : « Mate le sacré veinard ! »
Je ne comprends pas ! Face à mon air dubitatif, il ajoute, l’index pointant l’homme : « Le mec-là, c’est le mari de ces dames : la Blanche et la jeune Noire ». Oh! Ce jeune homme est donc avec ses deux épouses ! Je regarde ce trio étonnant et je tente de comprendre comment une Européenne a accepté partager son homme avec une autre. « Avec son obésité, me dit mon ami, il lui aurait été difficile de trouver un homme avec un physique pareil ! Mettre ce jeune étalon, d’un beau noir d’ébène, musculeux comme une statue grecque dans son lit, c’est inespéré »
Partager avec une autre femme, ce diamant noir est une petite concession. « Pourquoi ce jeune homme accepte-il cette situation ? », demandais-je à mon ami. « Européenne est un coffre-fort ambulant ! Avec son épais chéquier, ses cartes de crédit et son passeport Schengen, elle est l’assurance d’une vie meilleure pour ce jeune couple ».
Assis dans le bus qui roule vers Ouaga, je repense à ce trio. Moi, je préfère croire que c’est l’amour qui est à la base de cet étonnant attelage en Noirs et Blanche. Un amour vrai entre ce jeune homme et ces deux dames. Un véritable triangle amoureux. Cela rend cette histoire plus belle…

jeudi 17 février 2011

Proscratination: un mot savant qui soigne l'ego!

« Ne remets pas à demain le travail que tu peux faire ce jour même ». Je ne sais qui l’a dit, mais je sais que c’est plus simple à dire qu’à faire…Je fais partie de ceux qui croulent devant les travaux en instance…J’ai résolu d’écrire un livre il y a dix ans, et depuis dix ans, je reporte le jour où je dois coucher la première phrase du bouquin. Par ailleurs, j’ai un essai sur le cinéma et l’adaptation qui attend depuis cinq ans que je m’y mette ! J’ai trouvé le titre il y a longtemps mais l’incipit tarde à venir…Enfin il y a le ventre (le mien) qui enfle comme un ballon de basket et que j’ai juré d’anéantir grâce à des abdos matinaux. Malheureusement, à chaque réveil, je remets à l’aube prochaine la séance d’abdos… Et je culpabilise d’être un sacré tire au flanc. Je pl(o)ie sous le poids du remord de n’être pas un Burkinabe comme les autres. (Nous avons la réputation d’être de sacrés bûcheurs ! et vous savez qu’être Burkinabe, ça se mérite sous la IV République). La dépression n’est pas loin… Et miracle ! Je tombe sur un dossier de BoOks (Les voleurs du Temps) et depuis j’ai grandi de quelques centimètres : eh oui ! j’ai redressé la tête et bombé le torse de fierté. Je ne suis pas un paresseux, non ! pas un mauvais citoyen ! Je procrastine ! Nuance… Depuis plus de nuage dans ma vie.
Procrastination. Le terme viendrait du latin crastinare signifiant « remettre à demain ». Non seulement le terme est beau, rare et avouons-le, musical, il sonne si bien à l’oreille. En plus, j’apprends dans ce BoOKs que même les prix Nobel souffrent de cette flemmardise comme l’économiste George Akerlof. Et que la procrastination frôle de son aile principalement ceux qui mènent des travaux en solitaires et sur de longue durée tels les chercheurs, les universitaires…ces zigs qui portent des grandes robes et des coiffes bizarres et parlent un jargon inintelligibles à ceux qui n’ont pas un QI au-dessus de la moyenne…Je partage avec ces éminences grises, la procrastination. Me demande si je suis un savant qui s’ignore. Un sorte de Monsieur Jourdain de la recherche. Le penser, je vous assure, soigne l’ego.
Si lire des trucs sur la procrastination m’a assurer, cela ne m’a pas guéri d’un doute… j’ai beau me triturer les méninges dans tous les sens, je ne conçois pas qu’un homme raisonnable ne soit un tantinet « procrastineur ». Car si on ne remet pas à demain l’ouvrage d’aujourd’hui, que fera-t-on demain ? Ne court-on pas le risque de se réveiller un beau matin sans travail ? Et bienvenu le chômage.
Alors je dis « hommes de tous les pays, pour lutter contre le chômage, ne faites jamais un travail que vous pouvez remettre au lendemain : procrastinez ! »

dimanche 13 février 2011

Lakbira : le procès de l’Africain phallocrate !

Avec Lakbira, Aristide Tarnagda met en scène le destin d’une femme marocaine brisée par les hommes. Et par la société. Mais au-delà de la société marocaine, Lakbira est une pièce qui instruit le procès des communautés qui brime la femme.
Lakbira atteint des sommets de vérité et de sincérité. C’est un théâtre documentaire. Lakbira déploie sur une scène de théâtre une parole vraie, une parole crue, n’ayant pas subi le lifting de l’écriture. Lakbira n’est pas parti d’un texte dramatique, c’est un témoignage brut d’une femme marocaine devenue fille mère à la suite d’un viol : un verbatim recueilli par Amal Ayouch dans un centre social du Maroc.
La mise en scène d’Aristide Tarnagda opte pour l’austérité. Sur une scène presque nue, une jeune femme se met à nu pendant une heure. Les mots se bousculent dans sa bouche et tissent le film d’une vie précocement brisée par le viol. Un viol commis « un jour de printemps, au moment où les amandiers sont en fleurs » répète Lakbira. Pendant que renaît la nature, la jeune fille en fleur voit son corps saccagé par un jeune mâle. A plusieurs reprises. Mais le témoignage de Lakbira ne coule pas comme un long fleuve tranquille. Si parfois les phrases fusent par bouquet, se déploient guillerettes et ravivent des instants de rare bonheur ; la plupart du temps, elles peinent à franchir les lèvres de la jeune fille car elles portent avec elles, le poids de la colère, de la révolte et le souvenir de l’injustice.
Grâce au jeu de Yaye M’bilé qui campe majestueusement Lakbira, le spectateur voit se succéder les périodes d’une vie difficile: l’enfance dans une famille adoptive, l’adolescence et le viol, la grossesse qui en résulte et l’opprobre qu’elle génère et l’accusation de prostitution, et la prison, et les difficultés de la fille mère dans une société qui la rejette…Déluge de mots lourds qui assommeraient le spectateur par leur noirceur si la mise en scène intelligente de Aristide Tarnagda n’avait convoqué la Kora de Tim Winsé et le trio de danseurs qui contrebalancent la violence du monologue. Les notes de la kora et les chants de Tim Winsé tissent une sorte de trampoline sur laquelle dansent les mots de Lakbira. Par ailleurs la Kora et les chants de Tim Winsé installent des âysages de tristesse, de nostalgie ou de légèreté qui colorent et ajourent le propos de Lakbira .
Quant au trio danseurs, ils apportent de la respiration à la pièce et prennent souvent le relais des mots et matérialisent avec plus de véracité le calvaire de Lakbira. Quand le Mâle( Koama Tiéréma) dans un subit accès de lubricité s’attaque aux deux jeunes filles, les roulent à terre comme des troncs d’arbre et les crucifie au sol, bras et jambes écartés, on ressent le malaise devant ces figures offerte à la sauvagerie masculine. Par ailleurs, quand le mâle traverse la scène, toujours dans une gestuelle mécanique tel un pantin, on se demande si c’est lui l’automate ou la communauté qui est coupable du mal fait à Lakbira ? N’est-il qu’un pantin ? Le vrai responsable n’est-il pas cette société qui tire les ficelles ?
La pièce se clôt sur Lakbira prise de bégaiement. Ses mots pris dans la gorge obturée par la douleur, incapables de franchir ses lèvres. « N’ai-je pas droit au…au…au.. ». Le spectateur devine qu’il s’agit du mot « Bonheur » qui n’arrive pas à sortir de la bouche. Est-ce parce que le bonheur lui est inaccessible ?
Il nous semble que le théâtre d’Aristide Tarnagda est un espace où se déploie la parole vraie, c’est-à-dire une parole lestée du poids de sang et de sueur de celui qui la profère : une parole vécue. Aussi le bonheur étant une aspiration de Lakbira, il est un rêve ; or le rêve n’a pas sa place sur cette scène de vérité. Par ailleurs, les paroles mensongères du Mâle, itératives, ne se déploient jamais à l’avant-scène ; elles sont paroles des marges, de l’arrière scène et des coulisses.
En somme, Aristide Tarnagda réussit avec Lakbira à nous plonger dans la vie ordinaire d’une femme martyrisée et à nous amener à questionner nos sociétés sur la place qu’elle accorde à la femme. Shakespeare se demandait dans Le conte d'hiver: « Avez-vous vu un sculpteur sculpter le souffle ? ». Avec Lakbira, Aristide Tarnagda réussit à sculpter le souffle d’une femme blessée par la vie. Avec maestria !

lundi 20 septembre 2010

Ibrahima Mbaye: le comédien africain qui monte

Nous avons rencontré le grand comédien sénégalais. Il est venu à Ouagadougou jouer dans le second long métrage de Missa Hibié : « En attendant le vote ». C’est un artiste engagé et engageant. Portrait.


S’il est un comédien africain que les réalisateurs s’arrachent, c’est bien Ibrahima Mbaye. Au dernier Fespaco, il jouait dans plusieurs films en lice pour l’Etalon de Yennenga. C’est lui, le petit voyou qui séduit Katoucha dans Ramata de Léandre Alain-Baker, l’amoureux éconduit qui met le feu à un paisible village dans Les feux de Mansaré de Mansour Sora Wade, et l’ami indéfectible du personnage principal dans l’Absent de Mama Keita. Il a tourné dans Teranga Blues de Moussa Sène Absa, dans Africa Paradise du Beninois Amoussou et dans Clandestino de Olivier Langlois.

Le voir assis dans ce café de Goughin, on a de la peine à croire que ce jeune trentenaire de petit gabarit, qui parle en lâchant des ronds de fumée au-dessus de sa tête comme un adolescent est l’acteur qui dégage une énergie féline et dont la présence à l’écran s’impose au spectateur. On reconnaît les petits yeux vifs et presque bridés, la voix chaude et le phrasé martial mais l’envergure physique a disparu. C’est un jeune homme ordinaire, à l’allure commune qui fume sa cigarette en buvant de l’eau gazeuse. Au cinéma, il est tout autre, comme s’il apparaissait sous une loupe grossissante. C’est cela qui en fait un comédien très couru. Cette présence au cinéma. Peu de comédiens ont ce don, cette alchimie qui s’opère sur la pellicule et oblige les éléments à s’ordonner pour leur conférer une présence qui écrase ou subordonne tous les autres éléments alentours. Sur l’écran, Ibrahima Mbaye projette une sorte d’ectoplasme géant qui excède son propre reflet.

Pourtant à discuter avec Ibrahima Mbaye, on découvre que son succès de comédien n’est pas seulement bâti sur le don à impressionner fortement la pellicule ; c’est un travailleur acharné qui construit minutieusement ses personnages.
En plus, Ibrahima Mbaye a conscience que le cinéma, c’est avant tout la fabrique de l’image par la caméra. Il sait qu’il faut composer avec la caméra, avec la lumière et en rapport avec les êtres et les objets qui sont sur le plateau. Et cette connaissance du cinéma et de la topographie d’un plateau de tournage lui permet d’en tirer un meilleur parti. Un film est une bande de plans juxtaposés ; il s’agit pour le bon comédien de mettre de l’émotion et des postures dans des instants épars et non de dérouler un jeu cohérent comme au théâtre.
Il est comédien de théâtre et pensionnaire du théâtre national Daniel Sorano du Sénégal. Directeur de troupe privée, il fait aussi de la mise en scène. Fort de ce background et de sa connaissance du cinéma, il est un comédien qui discute les choix de mise en scène du réalisateur et défend ses propositions de jeu. Il n’est pas de ces comédiens qui se laissent docilement entre les mains d’un réalisateur et dont la qualité de la prestation repose sur ce dernier. Lui, son rapport au réalisateur est de co-construction du personnage.

Dans le film de Missa Hebié, il incarne Maclédio, un journaliste opposant politique qui se bat pour la démocratie. Et voilà qu’il retourne sa veste et devient l’âme damnée du tyran. Pour camper le journaliste félon, le comédien s’est laissé pousser les cheveux en une coupe afro et porte la barbichette et la moustache. Des lunettes aux montures dorées viennent complétées la panoplie de l’intello et lui donne un air de Trotski africain. Ce personnage de l’intellectuel girouette, c’est l’espèce qui prolifère plus vite qu’une jacinthe d’eau dans nos pays. De sorte que l’on a tendance à croire que c’est la pente naturelle des élites tropicales. Ibrahima Mbaye refuse cette vision qu’il trouve simpliste. De son personnage, il veut en faire un être complexe, ravagé par une tempête intérieure. On peut trahir les compagnons de lutte sans regret mais on ne se trahit pas impunément. Judas ne peut être un homme heureux! On attendra la sortie du film pour juger sur pièce.

Mais au-delà du comédien, c’est l’homme qui se tient derrière l’artiste qui vaut le détour. Ibrahima Mbaye est un artiste qui s’intéresse à la marche du monde. Et qui inscrit son art dans une démarche citoyenne. D’ailleurs ses choix de rôle sont dictés par la volonté de participer à des aventures panafricaines et à des films avec des réalisateurs dont les œuvres questionnent l’Afrique contemporaine. En venant tourner au Faso, il a voulu participer à l’adaptation filmique de « En attendant le vote des bêtes sauvages » de Ahmadou Kourouma parce que c’est donner une seconde vie au roman d’un écrivain africain très engagé et aussi découvrir par la même occasion le monde du cinéma Burkinabe.
Le passage du comédien sénégalais au Burkina est intéressant pour ces confrères Burkinabe. Gageons que de sa brève fréquentation, nos jeunes comédiens tireront d’utiles leçons de cinéma. Entre autres, que la connaissance du cinéma est fondamentale dans la réussite du comédien car le jeu de comédien au cinéma est différent du jeu théâtral. D’autre part, savoir qu’un comédien enrichit toujours la palette de son jeu et nourrit son monde intérieur en se cultivant. Le nombrilisme est un kwashiorkor de l’art.
Barry Saidou Alceny

jeudi 9 septembre 2010

L'écriture journalistique: une écriture impassible?

L’écriture journalistique : une écriture impassible ?

On oppose l’écriture littéraire à l’écriture journalistique : la première serait créative, la seconde plate. L’une est d’un virtuose du langage, l’autre d’un forçat de l’écriture. Pourtant, à vouloir citer les écrivains qui ont fait du journalisme, on ferait la concurrence à l’annuaire téléphonique. Citons néanmoins Colette, Zola, Gabriel Garcia Marquez, Albert Camus, Jean Paul Sartre, Patrick Ilboudo et Norbert Zongo. Dans cette liste, il y a déjà trois Nobel de littérature. Où se trouve donc la ligne de démarcation entre le domaine médiatique et le domaine littéraire ?

Une mise en mots du monde

Il est évident qu’un même homme n’écrirait pas un article comme il écrirait un roman. Le journaliste se sert des mots pour rendre compte de la marche du monde. La langue est un outil pour lui, un simple wagonnet qui amène les faits au lecteur. Contrairement à l’écrivain dont le travail sur la langue est l’enjeu majeur, l’écriture journalistique se veut une médiation entre le lecteur et le monde. « Le propos de l’écriture journalistique est de servir le réel en lui restant aussi fidèle que possible », disait Jacques Mauriquand Dans l’idéal, l’écriture journalistique devrait être précise comme un procès verbal, expurgée de toute émotion et parti pris, et froide comme un glaçon. Cette idéologie ( parce que c’en est assurément une !) qui postule la primauté des faits est cause que, dans le journalisme plus que partout ailleurs, le « Je est haïssable ». Le journaliste doit s’effacer et laisser parler les faits. Ernest Hemingway raconte qu’à ses débuts de journaliste au Chicago Chronicle, son patron lui avait remis une charte de style qui tenait en quelques mots : faire court, faire simple et rester aux faits.
C’est ce souci d’être fidèle au réel et accessible au lecteur lambda qui fait que l’écriture journalistique se méfie de la profusion de la langue et entre deux mots, elle choisit toujours le moindre. Ainsi elle utilise les expressions idiomatiques et recycle les citations puisées dans la culture populaire ( dans le cinéma, la musique, le sport et la littérature) ou détourne des références mythologiques très connues. On croise souvent : l’épée de Damoclès, de charybde à scylla, les écuries d’Augias, sous les fourches caudines, franchir le Rubicon, etc. Dans l’Observateur Paalga, « les cris d’orfraie », le « raout » sont des termes qui font florès.
De manière caricaturale, on peut dire que l’écriture journalistique est l’espace par excellence des lieux communs, des poncifs, des clichés, des expressions convenues et des stéréotypes.

Ecrire pour un lectorat paresseux !

Outre le fait que l’écrivain se préoccupe de la postérité et même d’éternité et que le journaliste sait que dès que son article est publié, il fait partie du passé révolu, il y a la stratégie que chaque écriture développe face au lecteur qui fait la différence.
Umberto Eco disait que le texte littéraire est un mécanisme paresseux qui exige du lecteur un travail coopératif pour meubler les blancs, les non dits du texte. En revanche, dans l’article de presse, c’est le lecteur qui est paresseux : tout lui est donné préalablement mâché. Le lecteur de journal exige la clarté, l’univocité, l’explication et la cohérence. La plume du journaliste est otage du lectorat. Il use des mots les plus courants, bâtit sa phrase dans la syntaxe la plus courante et use avec parcimonie des adjectifs. Un mot pourrait briller comme une pépite au milieu d’une phrase, le journaliste lui préférera un terne caillou si l’éclat du premier peut éblouir le lecteur.
Même quand le journaliste recourt à la métaphore, elle ne doit pas être neuve ni rare pour n’être pas coûteuse en temps et en effort cognitif chez le lecteur. On peut donc dire que c’est le lectorat qui condamne le journaliste à une écriture pauvre.

Pourtant malgré le corset des contraintes, il faut reconnaître qu’il y a place dans l’écriture journalistique pour le style. Toute écriture est faite de mots qu’on assemble et le choix de ces mots est la première composante du style. Il est des articles non signés dont les auteurs sont identifiables par le choix des mots, par la musique de la phrase, par le mouvement du texte. «Le style c’est l’homme » disait Buffon et assurément il y a des stylistes dans la presse malgré le mythe de l’écriture blanche. L’écriture impassible est donc une écriture impossible.
Ce serait peut-être ce besoin de laisser affleurer sa sensibilité dans l’écriture, d’éprouver le plaisir du texte en choisissant librement ses mots sans être bridé par les contraintes de lisibilité et d’accessibilité du texte par le plus grand nombre de lecteurs qui fait que beaucoup de pisse-copies pondent avec plus ou moins de bonheur des œuvres littéraires. Tout journaliste porterait-il, à force d’une écriture quotidiennement bridée et de commande, parfois de manière inconsciente, le désir de faire œuvre de littérature ?

Barry Alceny Saïdou