Tout mur est une porte. Emerson

jeudi 7 novembre 2013

Théâtre : Nak-Nak de Sidiki Yougbaré: Les carnets parlés d’une fille de joie

Nak-Nak est un spectacle en mooré écrit et mis en scène par Sidiki Yougbaré et jouée par Eudoxie Gnoula et Abdoulaye Bamogo. Avec cette troisième pièce, Sidiki Yougbaré poursuit sa recherche d’un théâtre contemporain en langue nationale où le Mooré devient un matériau littéraire, travaillé, poétisé. Nak-Nak est un texte truculent qui met en scène une prostituée dont la verdeur du langage secoue bien les convenances.
Dans une maison baignée par la douce lumière des paravents, une femme en ensemble corsage et pagne blanc immaculé, hauts talons, cigarette aux lèvres, s’épanche sur sa vie. Pour cette confession publique, elle a convoqué la presse. Elle se met en scène en réglant les éclairages et transforme ainsi son domicile en un théâtre de confessions. Le spectateur pense qu’elle est une commerçante, ces femmes analphabètes qui, parties de rien réussissent à la force du poignet, se sont hissées au sommet de la hiérarchie sociale. Aussi, interprète-t-il sa rudesse et ses manières désinvoltes comme les résidus de la gaucherie paysanne alliée à la morgue de la nouvelle riche. Ce spectateur met donc le besoin de mettre sa vie en scène et de se confier aux échotiers sur le compte de la mégalomanie ou le désir de partager avec l’opinion publique une révélation d’importance.
Le récit que cette femme débite dessine petit à petit la fresque d’un passé peu rose, celui d’une femme maltraitée par son époux, et sourd de ses paroles la révolte contre le Mâle. A travers le traitement qu’elle inflige à son pauvre majordome, on découvre sa rancœur contre les hommes, contre l’Homme.
Plus les mots sortent, crus, obscènes, plus les digues de la retenue cèdent et plus elle se dévoile.
A la fin, tombe complètement le masque, elle se dévêt, les habits immaculés tombent comme sur le sol comme des peaux mortes d’une mue et surgit un papillon de nuit, en talons aiguilles, moulé dans un pantalon rouge sous un bustier noir qui se dissout dans la nuit. Cette dame est une Putain respectueuse.
Ce texte n’est pas l’apologie de la prostitution mais la photographie d’une réalité. A Ouaga, à la nuit tombée, on a l’impression que chaque lampadaire et chaque arbre abrite une prostituée. Il faut par conséquent admettre sans faux-fuyant que la prostituée est un personnage des cités africaines qui mérite d’entrer dans le théâtre contemporain. Par ailleurs, à côté du personnage du fou, elle est la seconde à pouvoir tenir un discours de vérité sur la société dont elle a dérogé à certaines règles. Aussi, nul besoin de juger cette femme ; si la société a fait d’elle une prostituée, elle a fait du monde un vaste bordel. Et puis, à y réfléchir, est-ce seulement le commerce du corps qui fait la prostituée ? De quel nom appellerait-on qui monnaie sa liberté de penser ou d’agir contre une meilleure situation ?
Eudoxie Gnoula campe avec brio et beaucoup d’énergie cette femme de nuit, exemple de réussite le jour et racoleuse la nuit. La mise en scène est affaiblie par les contraintes matérielles et la logique des festivals qui ont déteint sur le choix artistique. Par exemple l’immense talent d’Eudoxie Gnoula permettait qu’elle occupât seule la scène dans un mono mais pour donner plus de chance à la pièce de voyager, il a fallu convertir le technicien en comédien. A sa décharge, il s’en sort assez bien mais ces va-et-vient entre régie et scène font perdre au spectacle son rythme trépidant.
C’est pourquoi il est légitime de se demander pourquoi les autorités de la culture n’accompagnent pas un tel théâtre qui démontre que nos langues nationales sont capables de générer de grands textes dramatiques.
Plus de cinquante ans après l’accession de notre pays à l’indépendance, un jeune homme, Sidiki Yougbaré montre la voie de ce que doit être un théâtre véritablement burkinabè. A fil des ses créations, il construit un théâtre contemporain en Moore. En s’emparant de cette langue pour lui faire exsuder un rythme, une couleur et une poésie d’un grand pouvoir dramaturgique, il montre que nos langues peuvent rivaliser avec la langue de Molière et de celle de Shakespeare dans la création théâtrale. Malheureusement il se bat seul dans l’indifférence quasi générale. C’est peut-être le destin de celui qui ouvre de nouveaux chemins de montrer la lune tandis que les gens regardent son doigt…Mais il faut faire confiance à l’intelligence des Burkinabè pour comprendre que ce théâtre-là est vraiment le leur et qu’il mérite d’être accompagné.

jeudi 31 octobre 2013

Expo Hors: Pistes Le Design des petits riens


L’Institut Français de Ouagadougou abrite jusqu’au 2 novembre 2013 une expo de design née de la rencontre d’une équipe pluridisciplinaire d’artisans de Ouagadougou et des designers français. Cette rencontre entre le savoir-faire traditionnel africain et les techniques modernes du design a accouché d’objets du quotidien transfigurés.

Hors-pistes est une initiative de deux jeunes designers françaises, Marie Douel et Amandine David, qui ont à l’idée de renouveler la veine créatrice des designers européens en les mettant en contact avec la vitalité et la créativité des artisans du monde entier. Le Burkina Faso est le premier laboratoire de cette initiative. Que l’Occident se tourne vers l’Ailleurs pour se renouveler n’est pas nouveau, les poètes et les peintres français du 19°siècle ont puisé dans l’exotisme oriental, les peintres Nabi dans l’art japonais et les cubistes au 20°siècle ont révolutionné les arts plastiques en s’inspirant de l’Art nègre. Mais avec Hors Pistes, cette démarche est assumée et revendiquée.

Cette rencontre est sous-tendue par une démarche plus soucieuse de l’environnement, une approche écologique qui privilégie le travail sur des matériaux de récupération, les déchets industriels que la rencontre avec l’Occident a engendrés et qui enlaidissent les villes africaines : sacs plastiques s’accrochant aux arbres comme des fleurs vénéneuses, jonchant les rues tels des oiseaux morts.
Pendant 45 jours, les designers français se sont immergés dans l’univers des artisans fondeurs d’aluminium et de bronze, des tisseuses de pagnes et de sacs plastiques, les ont regardés faire surgir des objets à partir de petits riens et avec une technique rudimentaire. De ce dialogue suivi entre l’artisan assis sur un savoir-faire profus et millénaire et les designers est né des objets du quotidien réinventés, plus beaux, aux lignes épurées et plus…inattendus.
Ainsi les tongs appelés « tapettes » au Faso ont été enchâssés les uns dans les autres comme des pièces d’un puzzle et on a une toiture bariolée qui peut mettre de la couleur dans les auvents et les toits. La collaboration entre le maroquinier Ilboudo Ablassé et les récupérateurs de pneus Théodore Nikiéma et Paul Zabré a donné naissance à des chaussures en cuir « Tao Tao » dont les semelles ont été découpées dans les pneumatiques de gros camions.
Même le fameux tabouret en bois qui se trouve dans tous les foyers moyens du pays a été relooké. Grâce au fondeur Emmanuel Ilboudo et au Studio Monsieur, il est en aluminium et ses formes se sont épurées, son allure devenue plus fine, plus solide. Le visiteur est aussi en admiration devant les Argentiques, les plateaux géants en alu dont le fond est incrusté de motifs inspirés de feuilles et de fruits de végétaux. Ces vastes plateaux sont si appropriés pour le repas de grandes familles africaines où tout les commensaux s’assoient autour du plat pour manger à la main, tout en devisant.
En parlant de gastronomie, il est étrange que la première pensée qui vient devant le fauteuil et les abat-jour réalisés avec des coques d’arachides réduites en pâte soit de vouloir mordre dans ces meubles ! La couleur chocolat de ces objets doit susciter cette furieuse envie de déguster du mobilier. Etrange destin que celui de ces objets d’intérieur qui appelle un étrange festin.
Hors pistes est un design qui part de l’existant pour créer des formes épurés dans de matériaux nouveaux. Se pliant à la sagesse de l‘adage africain qui conseille de tisser la nouvelle corde au bout de l’ancienne au lieu de la jeter.

Après avoir fait le tour de l’expo, le visiteur séduit éprouve néanmoins un peu d’amertume. Des designers français sont venus au Burkina, se sont nourris des  savoir-faire locaux mais il se demande si la réciproque aurait été possible. Peu probable que les artisans burkinabè puissent telles des abeilles aller librement butiner les fleurs de l’art parisien pour faire leur miel car la France se replie sur elle, voyant en l’Autre le responsable de tous ses problèmes. Toutefois, les objets créés au Burkina Faso seront exposés en Afrique et en Europe.
Cette riche rencontre a généré des œuvres de belle facture. Il faut espérer que cette expérience ne soit pas pour les artistes burkinabè associés une parenthèse vite refermée mais qu’elle inaugurera une approche nouvelle qui intègre le design dans leur pratique et permette à leurs productions mieux ouvragées de pénétrer le marché mondial.

mercredi 30 octobre 2013

Docu de Gideon Vink: Le Ruudga Parle avec Nouss Nabil


Le Ruudga Parle avec Nouss Nabil

Après les films musicaux sur le légendaire Bembeya Jazz et le destin tragique de Black So Man, l’Association Semfilms s’est intéressé avec le docu Le Ruudga Parle à Nouss Nabil et à l’instrument traditionnel qu’il joue et tente de promouvoir. Ce film réalisé par Gideon Vink met la lumière sur le ruudga sans pour autant en dissiper les ombres et les légendes.


Nouss Nabil, vous vous en souvenez ? Certainement que le grand public des téléspectateurs de la dernière décennie se rappelle ce jeune homme, très grand de taille qui se déhanchait mollement au rythme d’une chanson un peu grivoise sur les bords. Ayant eu son quart d’heure de célébrité comme le prophétisait Andy Warhol, il aurait pu retomber dans l’anonymat comme tous ces chanteurs d’une saison. Mais le jeune homme ayant goûté à l’ivresse de la musique et de la célébrité ne veut plus quitter la scène musicale. Il veut être un vrai musicien et décide d’apprendre à jouer d’un instrument.
Après une courte éclipse, il est revenu épaissie, la barbe poivre et sel, jouant du ruudga, la viole traditionnelle des Moosi.

C’est la reconversion de ce jeune homme, moderne, citadin et bien portant au ruudga que tente de comprendre le film. Le Ruudga Parle est conçu sur le schéma du conte initiatique, avec un héros qui fait son apprentissage à passant d’un maître à un autre, d’un lieu à un autre. Ainsi Gideon Vink accompagne Nouss Nabil de son équipée à travers le Burkina Faso pour comprendre le origines et les mystères de son instrument. La caméra le suit, souvent de dos, à travers ses déplacements pour rencontrer les aînés, la plupart malvoyants. Le ruudga est un instrument qui est attaché aux malvoyants dans le pays mossi et on en fait un accessoire pour mendiant.

A Ouagadougou, il rencontre Denis Sawadogo, un aveugle qui joue dans les débits de boissons et à Bissiga, un petit village de Ouahigouya, Michel Ouédraogo et son frère. Ah ! le vieux Michel, 50 ans de musique. Il a remplacé la calebasse du ruudga par une casserole en alu mais il arrache à son instrument des sonorités extraordinaires et d’une grande pureté. Avec lui, on se rend compte que le ruudga parle car l’instrument semble répéter les mots qu’il chante.

Le documentaire est composé de deux périodes. Une partie solaire qui montre Nous Nabil dans ses pérégrinations à la rencontre des maîtres du ruudga et dans son entreprise de vulgarisation de l’instrument, d’abord à l’Université devant les étudiants de Lettres et ensuite avec des gamins pendant le festival Wedbindé de Kaya.

Et une période crépusculaire et nocturne. Le basculement s’opère par les inserts d’un coucher d’un soleil et l’apparition de la pleine lune. Cette seconde partie s’attache à la part d’ombre du ruudga. Nouss Nabil évoque les pouvoirs de l’instrument. Ce pouvoir est aussi souligné par El Hadj Idrissa Dembélé qui conte une histoire extraordinaire digne des Mille et Une nuit. Pendant qu’il raconte cette histoire extraordinaire, la camera saisit l’effet sur sa famille : zooms sur des regards étonnés, dubitatifs.

Il n’est pas dans notre propos de nier ou d’accréditer cette thèse du ruudga capable de réaliser des choses extraordinaires mais en entourant l’instrument de fantastique, cela peut nuire gravement à sa vulgarisation. Car pour faire entrer le ruudga dans les écoles et dans les orchestres classiques comme le souhaite Nouss Nabil, il faut avant tout en faire un objet profane. En le sacralisant, il rajoute au folklore et participe à son isolement.

Ce film participe à la connaissance de cet instrument de musique traditionnelle. Il se regarde avec plaisir à cause des images bien léchées et parce que la caméra est ouverte à l’imprévu et saisit le mouvement de la vie quotidienne de Bobo Dioulasso. Des visages anonymes, des paysages et des sites connus traversent le film de sorte que Nouss Nabil n’emplit pas l’écran même s’il est le personnage principal. En ne tombant pas dans la célébration d’un artiste, ce docu évite l’écueil de la plupart des films musicaux. Il est disponible en DVD.


mardi 10 septembre 2013

De l’artisanat à l’art : Un défi impossible?


Au Burkina, l’artisanat s’est développé grâce à notre riche patrimoine, mais également par la structuration du domaine avec les centres d’artisanat et particulièrement le SIAO. Pour permettre aux artisans de s’insérer dans le marché de l’art, une réflexion et des initiatives s’élaborent pour introduire l’art dans leur pratique.


Comment passer du statut d’obscur artisan peinant à vivre de son travail à celui plus valorisant et plus monétisé d’artiste ? Quitter l’anonymat de l’atelier pour être Icare à l’assaut du soleil de la reconnaissance ? Précisons toutefois que tous les artistes n’ont pas de beurre dans leurs épinards, toutefois ils sont mieux lotis que les premiers cités. S’il suffisait de perdre cinq lettres en chemin pour que l’artisanat devienne de l’art ou simplement de se débarrasser de sa veste d’artisan pour devenir artiste comme le serpent de sa mue, ce serait chose aisée. Malheureusement, c’est plus compliqué, car au-delà de la qualité des œuvres, c’est notre regard qui instaure un véritable apartheid.

Quelle est la différence entre artiste et artisan ? Pour Pierre Soulage, «l’artiste cherche. Il ignore le chemin qu’il empruntera pour atteindre son but. L’artisan, lui, emprunte des voies qu’il connaît pour aller vers un objet qu’il connaît également.» Ainsi donc, l’artisan serait artiste s’il renonçait au confort de la reproduction et se laissait guider par son imagination et sa puissance créatrice. Il suffit qu’il abandonne une route toute tracée pour prendre des chemins de traverses et le pari est tenu !

Dans la pratique, ce n’est pas si simple, car l’artisanat n’est pas la simple répétition de gestes et de techniques hérités du passé, il y a aussi création, renouvellement. D’une année à une autre, de nouveaux objets apparaissent, les formes se modifient, se renouvellent. Ce qui montre que la frontière entre art et artisanat est assez fuyante.

Que dire alors d’un peintre ou d’un sculpteur qui travaillerait le même sujet toute sa vie ? Est-il un artisan ? Et là, c’est peut-être Michel Foucault qui détient la réponse. Évoquant le fameux tableau de Magritte, Ceci n’est pas une pipe, il fait une différence entre la ressemblance et la similitude en précisant que «la ressemblance a un ‘patron’ : élément original qui ordonne et hiérarchise à partir de soi toutes copies de plus en plus affaiblies qu’on peut en prendre. Ressembler suppose une référence première qui prescrit et classe. Le similaire se développe en séries qui n’ont ni commencement ni fin, qu’on peut parcourir dans un sens ou dans l’autre, qui n’obéissent à aucune hiérarchie, mais se propagent de petites différences en petites différences». Mais à l’analyse, la ressemblance procéderait plus de la reproduction mécanique et industrielle que du travail manuel de l’artisan.

Ceux qui ont été séduits par la conception romantique de l’artiste qui serait l’élu des Muses et qui créerait sous une inspiration irrépressible trouveront aisément la différence entre l’artiste et l’artisan. On devient artisan mais on naît artiste, car c’est un don. Sans nier l’inspiration, il faut cependant noter que sans la technique, sans un savoir sur l’histoire de l’art, sans un environnement favorable à l’art, il n’y a point d’artiste. Combien de petits Mozart ne rencontreront jamais le piano et le solfège et leurs doigts, malgré leur agilité et leur vélocité, ne se poseront jamais sur un clavier ? On peut toutefois l’être et le devenir si l’on pense à l’aphorisme de Nietzsche : «Deviens ce que tu es.»

D’ailleurs, dans le monde des artisans, surtout des artisans de caste tels les bronziers et les forgerons qui ont emmagasiné des savoir-faire millénaires sur le fer ou le bronze, il y a beaucoup d’artistes de talent.

La vraie différence entre artisan et artiste se trouve dans le regard et la ligne Maginot que les instances de consécration (les ministères des Arts, les galeries, les prix, la presse et les critiques d’art) dressent entre les deux. Il suffit de changer de paradigme pour glisser de l’artisan à l’artiste. Il faut simplement que l’objet soit inséparable de son créateur, qu’on y voie la marque d’un individu, qu’on lise une signature et on y découvre une originalité.

C’est de la sorte que l’artiste peut passer de la fonction de créateur au métier d’artiste. Quand une œuvre artisanale cesse d’être anonyme et qu’elle est indissociable d’un individu, elle devient de facto une œuvre d’artiste. Reste le problème de la qualité, de l’originalité et de sa réception.

lundi 26 août 2013

Le secret des sorciers noirs de Vincent Ouattara:Dim Dolobsom est-il un écrivain ?


Vincent Ouattara, à travers cet essai intitulé Les Secrets des sorciers noirs publié aux Editions Publibook, explore une question fort polémique dans la théorie littéraire, celle de savoir quel écrit appartient à la littérature et quel auteur mérite d’être appelé écrivain. Les Secret des sorciers noirs de Dim Dolobsom qui fut le premier ouvrage publié par un Burkinabè et qui divise le monde des lettres sert d’objet d’étude.


Aux adeptes de magie noire qui se rueront sur ce livre, grande sera la déception car malgré son titre équivoque, Les Secrets des sorciers noirs, et les masques qui figurent sur la couverture, ils n’y trouveront nulle recette de poison mortel, de philtre d’amour ou de gris-gris pouvant infléchir le destin. Ce titre ne manquerait pas non plus d’intriguer les littérateurs surtout suivi qu’il est du nom de Vincent Ouattara, eux qui savent que le titre est déjà pris par Dim Dolobsom. Qu’ils se rassurent, il n’y a rien d’anormal à ce fait, les essais critiques ont tendance à reprendre le titre de leur objet, ce qui n’est pas, concédons-le, très original.
Cette publication vient à point pour vider une vieille querelle qui divise le monde des Lettres du Burkina en deux camps aussi irréductibles : les Nazistes pour ne pas dire Pro-Nazi, un terme bien honni qui ajouterait à la confusion, et les Dimistes. Qui de Nazi Boni ou de Dim Dolobsom est le premier écrivain du pays et le père de la littérature burkinabè? Même si la querelle est à la littérature ce qu’est l’humus est à la plante, c’est-à-dire son aliment, il faut dire que cette polémique est à fleurets mouchetés et elle n’a jamais été à travers un ouvrage ou un colloque. D’où l’importance de l’essai de Vincent Ouattara qui aborde la question avec des outils nouveaux de critique littéraire. De prime abord, on pourrait dire que le débat n’a pas lieu d’être du moment que Dim Dolobsom a publié en 1934 un ouvrage d’ethnographie qui de par la nature de son objet qui est l’étude de l’art divinatoire chez les Mossé, se veut un ouvrage scientifique et Nazi Boni a publié une fiction sur le peuple bwa à l’aube de la pénétration coloniale, Le Crépuscules des temps anciens en 1962. Même si la même intention de mieux faire connaître leur société habite l’un et l’autre, la démarche ethnologique qui se veut tout objective du premier et le choix de la fiction du second fait qu’une conception traditionnelle de la littérature dénie au premier le nom d’écrivain. D’autres conceptions mettent tous ces écrits dans la même escarcelle. L’essai de Vincent Ouattara fait dans la nuance, rien n’est tout blanc ni tout gris et il y aurait même mille nuances de gris, la littéralité étant affaire de définitions et pouvant se nicher dans des textes qui se veulent objectifs comme dans les sciences humaines.
La succincte et lumineuse préface d’Yves Dakuyo fait remonter la cause de cette confusion des genres à l’époque coloniale où du fait du faible nombre d’œuvres burkinabé édités, on les classait ainsi les ouvrages de Ki-Zerbo (historien), Nazi Boni (romancier) Salfo Balima (historiographe). « A cette époque, rappelle-t-il, était « littéraire » tout écrit en langue française et était « écrivain » tout auteur de tel texte ». Par ailleurs, il souligne l’importance de cet essai dont la démarche interdisciplinaire est novatrice dans la critique littéraire.
L’essai de Vincent Ouattara est divisé en deux grandes parties. La première partie, théorique, rappelle les différentes théories littéraires et puise à diverses sources, ethnologique, philosophique, sociologique pour élaborer son échafaudage théorique pluridisciplinaire. On sent que l’auteur n’a pas rédigé son ouvrage en pantoufles, ne s’est pas contenté de caresser la reliure des beaux livres mais les a lus avec application et s’est approprié toute l’érudition sur le sujet, de sorte que dans cette partie défilent les théories littéraires et de sciences humaines. On croise du beau linge dans cette partie : Sartre, Barthes,
Bakhtine, Balandier, Sandwidi H, Sanou Salaka, Darcy Ribeiro, Irish Murdoch, etc. Des Européens, des Américains, et des Africains. C’est un salon littéraire idéal où l’auteur aurait convié toutes les éminences de la critique littéraire pour qu’ils dialoguent, se contredisent, se complètent, s’éclairent les uns les autres et éclairent surtout le lecteur, qui en sort fort instruit des questions de critique littéraire.
Dans la seconde partie, l’auteur met l’ouvrage de Dim Dolobsom sur la table de dissection et l’analyse à l’aide de ces outils théoriques. A travers plusieurs entrées, la narratologie, les temps et ordre du récit, la fiction, l’utilisation des adjectifs et des adverbes, il montre grâce à ces entrées colligées que l’ouvrage de Dim manifeste une certaine ambition de bien dire à travers l’organisation de la narration, le recours à une stratégie d’intéressement du lecteur à travers la fiction, et par l’utilisation de chants, de proverbes, de contes qui sont des genres de la littérature orale. L’originalité de cet ouvrage, au-delà du regard d’encyclope de son auteur, se trouve dans l’invitation de la littérature orale dans la question de la littéralité, dépassant ainsi le clivage entre scripturaire et oralité dans la saisie de la littéralité. Ce livre fait bouger les lignes de démarcation entre écrit et oral, entre fiction romanesque et récit ethnographique ou de voyage. On se gardera de révéler les conclusions de l’auteur.
Il faut en outre saluer l’option de l’auteur de donner un résumé de tous les chapitres de l’ouvrage de Dim Dolobsom, parce que cet ouvrage, la première publication de pays, reste introuvable même à la Bibliothèque universitaire de Ouagadougou. A notre connaissance, malgré le combat de Pacéré Titinga pour faire connaître cet ouvrage, il n’en existe qu’un exemplaire, bien amoché du reste, qui peut être consulté à la bibliothèque des Archives Nationales. Un autre était disponible au Fonds burkinabè de l’Institut français mais celui-ci a été fermé. Gageons que cet essai amènera les bibliothécaires et des libraires sur l’œuvre fondatrice des lettres burkinabé.
Cet essai qui explicite les différentes théories et approches du texte littéraire et des écrits des sciences humaines est incontournable pour les élèves, étudiants de lettres et tous ceux qui s’intéressent à la chose littéraire. La langue adoptée par Vincent Ouattara, claire et accessible, évite le jargon du spécialiste et lorsqu’un concept ne peut être remplacé par un mot plus courant, il est explicité dans le texte. Ce qui en fait un essai à la portée de tous.
Toutefois, cet essai, malgré la rigueur de sa démarche et la sûreté de son appareil critique, pourrait difficilement mettre un terme à la polémique sur le premier écrivain de notre littérature tant cette querelle excède le domaine de la littérature et cache des enjeux géopolitiques et régionalistes. Qu’il tarisse la polémique ou la relance, le livre de Vincent Ouattara contribuera, à n’en pas douter, à renouveler les approches dans les études sur les littératures africaine.
Saïdou Alcény BARRY

dimanche 21 juillet 2013

La chute de la maison cinéma au Faso


Au Burkina Faso, pendant la période révolutionnaire, il y a eu une effervescence culturelle à laquelle n’a pas échappé le cinéma. Outre le fait de donner une dimension mondiale au Fespaco en y conviant communautés de la diaspora d’Amérique et des Caraïbes, la révolution de Thomas Sankara a ouvert des salles de cinéma un peu partout sur le territoire burkinabé. Mais ces salles ferment les unes après les autres. quel avenir pour un cinéma qui n’a pas de salle pour être vu ?
Comme touchées par une terrible épidémie, les salles de ciné meurent les unes après les autres. Le ciné Guimbi de Bobo Dioulasso est en ruine, les salles de Kadiogo et du Oubri sont devenues des magasins de tissus, le cinéma Yadega tombe en ruine et prend l’allure d’une demeure hantée. Et la salle de Zorgho est à l’abandon
Si vous séjournez à Zorgho et que le hasard de la déambulation porte vos pas devant la salle de ciné, vous la verrez, derrière le marché, hautaine, imposante au milieu des hangars et des petites maisons en banco. Mais face à la concurrence des vidéoclubs et au désengagement de l’Etat dans la gestion des salles, beaucoup d’entre elles ont fermé. La salle de Zorgho en fait partie. Aujourd’hui ce ciné qui fut le cœur de la vie culturelle est devenu un bâtiment à l’abandon. C’est une grande bâtisse à angles carrés avec des colonnades droites, d’un blanc délavé avec des lisérés de vert. Elle ressemble à un bâtiment naval échoué sur un banc de sable après que l’eau se soit retirée.
Il y a quelques années, c’était là que battait le cœur de la ville. Tout ce que Zorgho et ses environnants comptait de valides s’y retrouvait. Maintenant, c’est une ruine pleine de lézardes et de rouille que les hommes ont désertée. Les margouillats, les lézards et les chauves-souris occupent les lieux et courent sur les murs. Quelques chèvres faméliques broutent la petite herbe qui envahit les abords.
A la belle époque, quand la Sonacib gérait la salle, il y avait deux films à l’affiche chaque soir et le bouche-à-oreille était aussi véloce que le téléphone portable actuel et la réputation d’un film embrasait les villages comme un feu d’harmattan et rameutait les jeunes gens qui descendaient à Zorgho pour voir un tel film.
Cette salle était comme un navire à quai entendant de faire le plein de voyageurs avant de prendre le large. Ainsi on coupait son ticket et on passait la porte avec l’impression de payer une croisière autour du monde en quelques heures. On allait en chine avec les films de Shaolin, de Bruce Lee ou Jackie Chan dansant son jeu de jambes endiablé et ses atemis meurtriers, ou en Inde avec les danseuses du ventre de Bollywood, et dans la fournaise de New York avec les films policiers d’Hollywood. On en ressortait groggy, ivre d’ailleurs et d’héroïsme.
Cette salle était une corne d’abondance pour ses riverains. Une vie économique s’organisait autour du cinéma. Les vendeurs d’eau, de fruits, de tabac et de café pullulaient. Et les badauds, l’œil aux aguets, se tenaient autour de la salle comme une ceinture humaine.
Et puis, un beau jour, l’appareil de projection a rendu l’âme après une vie bien remplie. On s’est ramené le rétroprojecteur posé sur un haut tabouret. Las, c’était du sous- cinéma, ces images aux bordures floutées qui dansaient sur un plein petit écran. Cela annonçait la chute de la maison cinéma. Ensuite la programmation est devenue plus aléatoire et puis tout s’est arrêté.
La nature ayant horreur du vide le cinéma s’est déplacé dans les petites cours aux alentours du marché, dans les vidéos clubs. Sur des bancs de fortune, sous des hangars branlant dont les poteaux de bois tanguent sous le vent, les Zorgolais s’enivrent d’images. Passé des images grandeur nature du grand écran au l’écran nain de la télévision, les gens savent que c’est déchoir.
Dans les vidéoclubs, les haut-parleurs disséminés aux quatre coins de la cour crachent des décibels pour aguicher le spectateur. Et ça marche. Des deux côté de la route nationale, des foules rentrent et sortent des cours aménagées avec des hangars pour suivre un film, un match de la Champion’s League, un match de catch ou une série nigériane. C’est un zapping d’enfer orchestré par un programmateur fou.
Le cinéma crée de l’addiction. Dès qu’on en a goûté, on ne peut plus s’en passer. Et les gens de la capitale du Ganzourgou se souviennent du bon cinéma d’antan et s’abrutissent d’images vidéo de mauvaise qualité.
Il serait bien que les communes réhabilitent les salles de cinéma en déshérence pour en faire des espaces culturels où cinéma et théâtre pourront cohabiter. Et la commune de Zorgho pourrait être pionnière en redonnant vie à sa salle de ciné.
Saïdou Alcény BARRY

jeudi 20 juin 2013

Lettre à une dame outragée

C’est une vieille dame qui réside à côté du Musée national. Une nuit, des jeunes gens en colère s’en sont pris à elle. Avec une violence inouïe. Et personne ne s’est ému.
J’ai pris sur moi de vous écrire pour dire ma révolte face au sort que de jeunes malappris de la capitale vous ont fait subir.
Je ne connais pas votre nom, mais je vous appellerai bien Yaaba car c’est ainsi que personnes âgées sont affectueusement nommées ici. Depuis 2007, je vous ai toujours vue à côté du jardin en face du Musée national. Au début, j’ai cru que vous faisiez la mendiante comme la plupart des vieilles femmes qui sont aux feux tricolores mais j’ai vite compris que vous n’étiez pas de cette engeance. Vous aviez un port si altier, une constante dignité dans le maintien qui laissent deviner que vous êtes d’une noble extraction. Me soit souvent demandé de quel royaume vous étiez la princesse ? Le collier de perles et les bracelets aux manches font penser au Zoulous. Vos yeux bridés ajoutent à votre mystère. Etes-vous issue d’un métissage entre l’Afrique australe et l’Asie mineure. Loin de tendre la sébile, vous offrez plutôt un regard bienveillant et maternel aux Ouagalais qui marquent un arrêt lorsque le feu est au rouge.
J’ai constaté que le temps n’avait aucune prise sur vous. Depuis que vous avez pris place à proximité de l’Hôpital pédiatrique, vous avez conservé le même teint et le même visage lisse. Votre coiffure est restée intact, elle ne s’est jamais effilochée. Les rayons du zénith vous faisaient étinceler comme si vous étiez parée d’or et la lumière du l’aube vous donnait un teint vif d’argent en fusion. Même la fine poussière de Oauga qui transforme les visages en masques de latérite vous glissait dessus comme de l’eau sur une plume d’oie. Votre petite taille a toujours intriguée mais on m’a souvent dit que les personnes de petite taille résistaient mieux aux outrages des années.
Et voilà que depuis cette nuit maudite, vous avez perdu votre éclat. Du cambouis a noirci votre visage. Le regard s’est voilé et même une grande lassitude semble peser sur vos épaules.
Mais pourquoi ces jeunes hommes qui vous connaissent s’en sont pris à votre intégrité physique. Votre grand âge ne les a même pas intimités. On a dit qu’ils étaient en colère contre les autorités de la cité. Légitime est peut-être leur colère mais inexcusable est cette explosion de violence sans discernement. Qu’avez-vous à y voir dans les affaires de la cité? Ils ont, semble-t-il, commencé par brûler des pneus sur le boulevard et ériger des barricades sur le boulevard. Ensuite ils s’en sont pris à vous.
Mon cœur saigne quand je pense à ce qu’ils vous ont fait subir. Ils vous ont d’abord enfumé les yeux et la gorge avec l’incendie des pneus avant de vous passer des pneus autour du cou, de vous arroser d’essence et de craquer…une allumette. Ils pensaient vous transformer en torche humaine qui se mettrait à courir en tous sens avant de s’effondrer, réduit à un petit tas de cendre. Mais vous êtes plus forte qu’eux. Vous êtes restée debout. Admirable résistance. Mais ce visage qui brillait sous les rayons du soleil comme si vous étiez revêtue d’or et luisait tranquillement sous la clarté de la lune la nuit, ce beau visage est devenu tout noir de suie. Votre regard s’est voilé de noir et vos habits sont tous sales. Honte à eux !
Est-ce votre calme regard qui les irritait ? Est-ce votre immobilité au milieu de leur fébrilité ? Pauvre jeunesse qui ne sait que la désapprobation peut être mutisme, qui ignore que la douleur est silence et ne s’épanche pas bruyamment.
Mais je m’offusque aussi contre tous les Ouagalais qui, depuis cette terrible nuit, vous regardent et ne font rien. Vous vous dites que le monde a bien changé. Que les Ouagalais sont devenus bien indifférents. Vous avez raison. Aucun n’a osé s’interposer pour vous protéger des vandales et après l’outrage, aucun n’a daigné s’arrêter et vous tendre sa serviette pour vous essuyer votre visage. Seul le ciel a été compatissant, il a ouvert ses vannes pour vous offrir une toilette mais cela n’a pas suffi à vous rendre votre éclat.
A ces jeunes qui vous ont malmenée, je leur souhaite de vivre vieux et de subir l’outrage des jeunes impertinent. Ils comprendraient à rebours votre grande peine. Malheureusement ils ne seront jamais à votre place. Vous êtes d’airain. Eux, sont d’anonymes pyromanes. A ceux qui jugeront ma colère exagérée parce qu’il y a tant d’autres problèmes plus graves, je leur rétorquerai que ce n’est pas parce que vous êtes de chair et de sang que vous n’êtes pas importante. Vous êtes une sculpture . Une œuvre d’art. Et s’attaquer à une statue est lâche car elle ne peut se défendre.
Si nous nous sommes permis de vous adresser cette lettre, c’est pour vous assurer que tout le monde n’est pas indifférent à Ouaga. Et aussi pour dire aux indifférents que lorsque l’on s’en prend au patrimoine artistique, cela annonce souvent des lendemains qui déchantent.