Tout mur est une porte. Emerson

samedi 18 mai 2013

La flûte enchantée de Korka



Pour une fois, votre rubrique délaisse les arts urbains et modernes et les artistes de la cité pour s’intéresser à un art bucolique et communautaire, la fête du soir au village. Elle est allée à la rencontre d’un orchestre traditionnel peul avec un jeune flûtiste très doué qui subjugue hommes et bêtes.
Bloqué par une panne de véhicule et dans l’attente d'un mécanicien, nous avons passé la nuit dans un hameau d’élevage entre Yala et Léo. A notre arrivée, le crépuscule était déjà tombé sur le hameau. Ce soir-là, il y avait une fête avec un orchestre traditionnel.


L’espace réservé à la fête est une petite arène où sont disposées des nattes sur lesquelles les femmes en toilette des grands jours et les enfants sont assis en désordre. Du côté opposé, des hommes arrêtés, d’autres accroupis. Entre les deux groupes, la troupe de musiciens, composée d’un joueur de guitare peule, d’un batteur de calebasses, d’un jeune flûtiste et d’un couple de chanteurs : un vieil homme et une jeune fille. Tout ce monde, on le devine plus qu’on ne le voit à cause de la pénombre du soir. Seuls les faisceaux des torches électriques zèbrent la nuit.

La fête commence avec le joueur de flûte. Il déroule quatre ou cinq notes, les étire longuement, mais ne réussit pas à les relier en mélodie. Le joueur doit être un débutant parce que les sons sortent désordonnés, incertains et comme écorchés. Il y a quelque chose de pénible à l’écouter, car les notes les plus hautes s’interrompent brutalement ou vibrent anormalement comme si la flûte est ébréchée. On nous apprend que ce joueur, Korka qu'il se nomme, a un bec de lièvre, mais on nous assure que Dieu, dans sa libéralité, lui a donné un tel talent qu’il n’ y a, dans tout le pays, un flûtiste de sa trempe. Étrange talent qui ne peut simplement relier des notes, pensai-je.

Le joueur de calebasse, un colosse, est déchaîné et sous la furie de ses paumes et de ses coudes naît un rythme mat et cadencé qui saisit l’assistance et amène les têtes à dodeliner et les pieds à battre la mesure. Et s’en mêle la guitare que le joueur a posée entre ses jambes comme un bébé ; elle libère de multiples notes aiguës, qui s’enguirlandent en un bouquet mélodieux. Quelquefois, une note reste longtemps suspendue dans l’air, semblable à la vibration d’une corde trop tendue. Le vieil homme chante dans une gamme basse et la jeune fille coiffe ses finales d’une voix aiguë et le chant nous parvient enrobé à la pointe par la fine voix féminine. L’ambiance conquiert peu à peu toute l’assemblée.
Timidement de jeunes filles s’avancent au centre de l’arène et esquissent quelques pas de danse. D’abord, elles se balancent avec mollesse, le buste se penche en avant, le corps s’allonge et la tête dodeline à gauche et à droite. Elles dansent avec grâce et légèreté, leurs pieds effleurant à peine le sol. La faible lumière accroche les grosses boucles en or qui pendent à leurs oreilles et les colliers d’or ou d’argent qui descendent en cascades sur les poitrines. Et des reflets de lumière sur les bijoux papillotent autour d’elles. Ensuite, la cadence s’accélère et elles se trémoussent plus vivement, croisent les avant-bras et font s’entrechoquer les lourds bracelets d’argent qu’elles ont aux poignets. C’est à ce moment-là que les hommes entrent en scène. Ils se tiennent sur une jambe et ensuite sur l’autre, secouent vigoureusement la tête avant de pivoter en une rotation complète, les pans des boubous flottant autour d’eux comme des ailes d’ange. Mais jamais, il n’y a contact entre les jeunes hommes et les jeunes filles, dont les parfums capiteux flottent dans l’air. Les chansons célèbrent la femme, la mère, l’épouse et l’amante. Le vieux chante les noms des grandes beautés de son époque : celles qui avaient le nez droit, le cou gracile, la taille fine, le teint lumineux, la chevelure longue et le propos mesuré.
Quelques meuglements de taureaux se mêlent à la musique. L’assemblée fait la causette tout en suivant ou en participant au spectacle. Et soudain des phares de motos trouent l’opacité de la nuit et leurs vrombissements de tonnerre couvrent la musique. Ce sont de jeunes bergers des campements environnants qui s’invitent à la fête. Ils s’en vont déposer de gros magnétophones devant les musiciens pour enregistrer leur prestation. Et ils se mettent à distribuer des billets de banque aux musiciens. Devant la pluie de billets, le vieux chanteur retrouve de la vigueur, se lance dans un panégyrique généalogique et les patronymes fleurissent dans sa chanson : il déroule la lignée des Bollarbé, Diallobé, Foynanké et leurs hauts faits…
Et voilà que le flûtiste que j’avais oublié revient dans la danse. Les notes de sa flûte s’imposent et couvrent tous les bruits. Il pointe son instrument vers le sol comme pour en tirer les notes et le pointe vers le ciel pour les libérer. Les yeux mi-clos, il joue une série de notes rapidement, puis il étire paresseusement trois autres notes avant de reprendre quelques autres très rapidement et de les projeter puissamment dans la nuit. Ces notes sont si hautes qu’il semble vouloir les lancer contre la voûte céleste ; ce qui oblige les spectateurs à lever la tête au ciel d’instinct pour suivre ces notes à l’assaut du ciel. Il est méconnaissable. Totalement transfiguré. Difficile d’admettre, en effet, que le maladroit flûtiste du début et ce grand maître de la flûte ne sont qu’une seule et même personne. Les spectateurs, l’ouie tendue et silencieux, sont comme envoûtés par le joueur de flûte. Par moments, ils crient à l’unisson les deux syllabes de son nom : Kor-ka. Et puis, le jeune homme baisse peu à peu la hauteur de ses notes et cède en douceur la place à la voix du vieux chanteur, qui s’épanouit comme un parasol géant que l’on ouvre.

Maintenant celui-ci chante le troupeau, il parle de la beauté de leur robe et de leur puissance. Ce sont des hymnes à la vache mythique ou au taureau le plus beau du troupeau. C’est un répertoire de poèmes pastoraux, des «jimmoji na’i», que les bergers peaufinent au cours de leur errance, dans la solitude des pâturages. On cite les noms des taureaux - Nora, Saye, Bounejo ([1]) - et chaque énumération crée un charivari dans l’assemblée.
Une fois de plus, le flûtiste s’est avancé au milieu de l’arène, les jeune filles l’entourent en battant des mains ; tous les spectateurs regardent fixement un point au-delà de l’arène. Korka joue des notes longues par série de trois, les spectateurs s’agitent, tendent des bras dans l’obscurité. Et soudain, ils se mettent tous à applaudir. Un troupeau de bœufs a surgi à quelque distance, au point de mire de tous les regards. Il semble que Korka vient de rassembler son troupeau en jouant de son instrument. C’est l’apothéose. Tout le monde est debout autour de l’adolescent à la flûte. Il est là, grimaçant un sourire, l’œil torve, la flûte serrée contre son cœur.
La nuit commence à blanchir. On sent que l’aube est proche. Les spectateurs se dispersent peu à peu et nous nous décidons à rejoindre la case de notre hôte. Des voix d’hommes et des rires étouffés de jeunes filles sortent des fourrés. Ainsi la mixité s’opère loin des regards…

Le lendemain, la voiture réparée, nous continuâmes notre route. Quand je mis la cassette de la soirée que m’avait remise un jeune berger dans l’autoradio, il n’en sortit qu’un bruit semblable au murmure du vent d’harmattan.
De cette soirée il ne me reste que le souvenir. Même le hameau n’existe plus, m’a-t-on dit. Ces hommes du voyage ont conduit leurs troupeaux vers le Ghana en quête de pâturages plus verts. Avec Korka, le joueur de flûte, en tête de marche, j’imagine.

[1] Nora : robe blanche au flanc noir ; Saye : robe fauve ; bounejo : robe grise

mercredi 1 mai 2013

Expo Photo Les portraits voltaïques de Sory Sanlè



« L‘âge d’or de la photographie voltaïque » est une exposition des photographies en noir et blanc d’Ibrahim Dory Sanlè qui se tient à l’Institut Français de Ouagadougou du 19 avril au 18 mai 2013. Des photographie qui font revivre la jeunesse de Bobo Dioulasso des années 60-80. C’est un voyage à rebrousse-temps dans l’effervescence des indépendances.

Ces photos de Sory Sanlè, qui courent sur une vingtaine d’années-des Indépendance en 1960 jusqu’aux années 80-déroulent un grand pan de l’histoire de Bobo Dioulasso, la capitale économique du Burkina. Et elles exhalent un capiteux parfum de nostalgie et ressuscitent un passé définitivement englouti.
Ah ! L’âge d’or de la photographie avec les studios photo est derrière nous. Le coup de grâce a été l’apparition du Polaroïd qui a mis la photo à la portée de toutes les mains. Les studios photo ont longtemps été des chambres où les petites classes africaines venaient construire une image rêvée et valorisante d’eux-mêmes. Derrière un papier peint représentant une mégalopole ou un monument célèbre, tenant en mains les biens de consommations qui constituaient le must de l’époque comme un avion avec la passerelle déployée, le combiné du téléphone, un pot de fleurs synthétique ou une carabine à air comprimé, de jeunes hommes et filles se posaient, mettant à travers ces artefacts leur rêves d’Occident ou de la société de consommation en scène. Le studio fut aussi l’antre où on déposait l’empreinte de sa vie. Face au temps qui fuit, à la mémoire qui s’efface et à la disparition certaine des êtres et des choses, la photographie devient le moyen de conserver le souvenir en figeant l’instant dans l’éternité et en le sauvant de l’oubli.
A Bobo Dioulasso, Sory Sanlè fut l’un des photographes qui a saisi ces instants et ses photos sont des chroniques d’une époque, celle de Bobo Dioulasso au bon temps des indépendances. Les clichés de Sory Sanlè sont une machine à remonter le temps. On se retrouve dans l’euphorie des indépendances avec les bals où des orchestres reprennent les tubes africains et du monde. Des couples pris dans le rythme des sonorités s’oublient dans la danse et s’inscrivent comme des arabesques virevoltantes dans la photo. D’autres posent en studio, seul ou à deux, immobile ou esquissant un mouvement comme pour mettre de la vie dans cette image qu’ils savent fixe. Ces photos de Sanlè donnent l’air du temps et comme disait Robert Doisneau, elles sont des « constats d’huissier » En effet, on y découvre les modes de l’époque : des pantalons en bas d’eph, les coiffures afro et les poses qui évoquent les stars de la Blackexploitation ou les Boy’s band de la pop anglaise tels les Beatles ou les Rolling stone.

Si la plupart des photos oscillent entre la pose pleine de malice ou de serieux , on y découvre aussi des pépite complètement loufoque comme cet homme en souliers et chaussettes mais dans une tenue d’Adam, une culotte Kangourou blanche cachant ce qu’une feuille dissimulait chez le premier des humains !Qui est-ce ? Sans être un Sherlock Holmes, on peut conjecturer que c’est un soldat car à l’époque, seule l’intendance militaire disposait de ses types de culottes. Pourquoi cette tenue ? Notre soldat voulait-il faire admirer son corps d’éphèbe par une amoureuse laissée au village? Ou était-il si fier de son caleçon immaculé qu’il a voulu laisser l’empreinte à la postérité.
Les photos de Sory Sanlè sont belles. Très belles. Elles font penser à celles d’un autre photographe, le Malien Malick Sidibé. Le visiteur de l’expo se demandera pourquoi ces deux artistes qui sont d’une même époque et qui procèdent d’une même démarche ont-ils connu des fortunes diverses. Le Malien est connu dans le monde entier et ces œuvres sont très cotées tandis que le Burkinabè est peu connu. Les voies de la reconnaissance sont impénétrables. Mais les Rencontres africaines de la photographie se tenant à Bamako, si Sory Sanlè vivait et exerçait dans la capitale malienne, pas de doute que son travail aurait eu un écho plus grand. Comme quoi, il y a une géopolitique de l’art et il vaut mieux être danseur contemporain à Ouaga qu’imagier de talent. Connu ou pas, Sory Sanlè mérite que l’on s’attarde sur son expo pour voir ses photographies d’un monde révolu…

lundi 22 avril 2013

Les documentaires de la liberté



Le Burkina Faso est connu pour le Fepaco et pour ses séries télés mais beaucoup moins pour son cinéma documentaire. Pourtant, le documentaire est en passe de devenir le premier genre. L’association Semfilms s’est spécialisée dans le documentaire sur les droits humains. Elle s’impose dans le paysage cinématographique africain comme un laboratoire du cinéma de la liberté.
Un désir de cinéma du réel


Au Burkina Faso, plusieurs faits ont concouru au développement du cinéma documentaire. A partir des années 2000, le cinéma de fiction va connaître des difficultés à cause de la raréfaction des aides à la production. A la même période on assiste à l’émergence d’une société civile et d’une conscience citoyenne consécutive à la déception qui a suivi l’euphorie qui a accompagné l’avènement du multipartisme et de la démocratie dans les années 90. Aussi les jeunes réalisateurs se tournent-ils vers le cinéma du réel qui rend mieux compte de leur engagement et qui participe plus directement à interroger le quotidien. Le développement du numérique en minorant le coût de production de ces festivals va aussi servir l’inclination des jeunes cinéastes pour le documentaire.
Pourtant si le cinéma documentaire est plus facile à produire, il est rapidement confronté à des problèmes de diffusion du fait des sujets sensibles auxquels il s’intéresse : les dérives politiques, les scandales économiques, les tares sociales. Ce sont les problèmes de diffusion qui poussent les réalisateurs Abdoulaye Menès Diallo, Luc Damiba et Gideon Vink à créer l’association Semfilms avec le réalisateur Gideon Vink pour aider à la production et à la diffusion des films documentaires qui peuvent n’être ni commercialement rentablement ni « politiquement correcte » pour l’establishment. Ainsi, en 2003, Abdoulaye Menès Diallo, Luc Damiba réalisent Borry Bana ou le destin fatal de Norbert Zongo, un documentaire de 57 minutes sur l’assassinat du reporter et directeur de publication de l’Indépendant, Norbert Zongo. A sa sortie le film qui est un brûlot dérange au Burkina. Ce crime a suscité une vague d’indignation populaire qui a failli emporter le régime de Blaise Compaoré. Le film est naturellement refusé par les circuits traditionnels de distribution que sont les salles de cinéma et les télévisions. Même les supports DVD ne trouvèrent pas preneurs car les revendeurs avaient peur d’exposer le film dans leurs magasins ! Devant l’impossibilité de faire voir leur œuvre dans leur pays, Semfilms naît dans le but d’aider à la réalisation et à la diffusion de ce cinéma documentaire qui n’est pas à l’abri du boycott des pouvoirs publics et des circuits habituels de diffusion.
On peut dire que le pari est gagné car en dix ans, cette structure à but non lucratif a produit plus d’une quinzaine de films qui abordent des sujets brûlants, qui s’intéressent aux figures politiques dont le discours contestataire peine à se déployer dans l’espace public et qui met au grand jour les petites gens en butte aux injustices sociale et politique.

Une thématique sociale et politique
Ces films développent une thématique variée. On a des films éminemment politiques comme Borry Bana et Sur les traces du Lion (2012) du réalisateur Dimanche Ouédraogo. Ce docu suit le capitaine Boukary Kaboré, le seul officier de l’armée burkinabè et compagnon de Thomas Sankara à s’être opposé au putsch du 15 octobre 1987 qui a vu l’assassinat du capitaine Thomas Sankara et la prise du pouvoir par Blaise Compaoré. Face à la version officielle de la fin de la Révolution d’Août, ce film propose celle d’un opposant politique qui fut un acteur privilégié de cette époque. Comme pour dire qu’il faut adjoindre à la version du chasseur celle du lion si l’on veut connaître la vérité sur les histoires de chasse. La Guerre des terres d’Aziz Nikiéma pose le problème du foncier qui, s’il n’est pris à bras le corps par les politiques, peut être une vraie bombe sociale dans le futur. Face au trafic des lotissements dans les villes orchestré par des spéculateurs en collusion avec l’administration et à l’expropriation des paysans de leurs terres par les agro-businessmen, le film attire l’attention sur la spoliation des paysans qui peut accoucher d’une jacquerie dans le futur.
En plus des films sur les figures historiques (Boukary Kaboré, Norbert Zongo, Thomas Sankara, etc.) qui proposent des repères à la jeunesse africaine, le documentaire s’intéresse aussi aux petites gens qui certes ne font pas l’Histoire mais dont le quotidien n’est toutefois pas sans histoire. L’histoire sur leur vie prise en tenaille entre une société traditionnelle qui les briment et un pouvoir politique qui les marginalise mérite que l’on s’y attarde. Le Silence des autres(2011) d’Aïssata Ouarma porte sur l’exode des jeunes filles des campagnes vers la capitale Ouagadougou où elles font les bonniches, espérant épargner assez d’argent qui pour préparer sa trousse de mariage, qui pour améliorer l’ordinaire de la famille au village. Au bout du rêve de ces filles, il y a parfois des tragédies comme les abus sexuels dans le silence complice des familles qui les accueillent.
Cependant, si le film documentaire s’intéresse à des problématiques qui sont douloureuses, Semfilms a conscience qu’à toujours servir des films noirs au public, celui-ci risque d’en développer la phobie. Même un monochrome noir a besoin de nuances claires pour accrocher le regard ! C’est pourquoi nombre de films s’intéressent à des trajectoires heureuses, à des jeunes gens qui, à force de volonté et de travail, se sont hissés au sommet de leur art. La Volonté (2004) de Rolande Ouédraogo raconte la vie l’artiste musicien et sculpteur Pita dont le handicap dû à la poliomyélite n’a pas freiné la détermination à s’imposer dans les arts plastiques et la musique. Le documentaire Boum Boum (2012) est un biopic sur le boxeur burkinabè Boum Boum qui fut champion d’Afrique de boxe. Ce sportif a fait rêver la jeunesse et vibrer la corde patriotique des Burkinabè en leur ramenant la ceinture de champion de boxe. Après qu’il a raccroché ses gants et quitté les lumières des rings, cette ancienne gloire nationale vit dans l’anonymat et la gêne. Le film interpelle la nation pour qu’elle soit reconnaissante et généreuse avec ses fils prodiges ! Il y a parfois de la noirceur dans ces films parce qu’ils montrent l’injustice et la souffrance mais de la lumière aussi car les sujets sont filmés sans misérabilisme et dans le respect de leur humanité.

Une esthétique de la diginité…

La plupart des films produits par Semfilms sont des premières œuvres de jeunes réalisateurs dont les préoccupations ne sont pas de prime abord des questions esthétiques. Pourtant il y a au finale une touche particulière-une esthétique-qui émerge de ces documentaires. Gidéon Vink, qui est réalisateur et coordonnateur de Semfilms, reconnait que le développement du numérique a facilité l’immersion dans le milieu que l’on filme. Auparavant l’arrivée d’une équipe de tournage perturbait la quiétude des familles filmées. En effet l’arrivée d’une impressionnante file de voitures vrombissantes, une équipe nombreuse portant des caméras imposantes et braquant des projecteurs aveuglant sur les sujets à filmer ne favorisaient pas une relation intimiste avec le sujet. Maintenant, avec un réalisateur et un cadreur, on s’introduit dans le milieu à côté des personnages du film sans perturber leur quotidien.
Bien que ce cinéma soit plus porté sur des thématiques que sur des personnages, il est très soucieux des individus qui portent l’histoire. Aussi on a des films d’une grande humanité qui révèlent des personnages singuliers dont la parole et le geste emplissent l’écran et s’imprime durablement dans les mémoires.

Des agoras de diffusion des docus
Le film documentaire est un film militant. Il doit ouvrir le regard des spectateurs et les amener à réfléchir sur leur condition, et surtout réfléchir avec d’autres pour élargir leur spectre de compréhension et de lecture du réel. Il est donc fondamental d’avoir des espaces de projection, de diffusion et de débat sur les films documentaires.
En 2004, Semfilms a créé Ouagadougou le festival Ciné Droit Libre qui pendant une semaine réuni des films du monde entier. Des personnalités qui se sont illustrées dans la lutte pour les droits humains y sont invitées pour animer des panels et des débats à partir de films programmés. C’est ainsi que l’épouse du journaliste André Kieffer disparu en Côte d’Ivoire, l’altermondialiste Aminta Traoré ou le fils de Patrice Lumumba ont été associés à certaines éditions. Ce festival connaît un engouement et a essaimé de sorte qu’il y a des festivals Ciné Droit Libre à Abidjan, Nairobi et Dakar.
Toujours dans le sens de mettre les films à la portée de tous, Semfilms s’est doté en 2012 d’une web-télé, TV Droit Libre, dont le succès (1000000 de vues en moins d’une année) témoigne de l’utilité. De nombreuses réalisations vidéo et des reportages sont mis en ligne. Par ailleurs, il y a des ciné-clubs créés par de jeunes cinéphiles qui se montent dans les différentes villes du pays et organisent des séances de projections-débats autour des films.
En somme, Semfilms démontre qu’il est possible avec peu de ressources et beaucoup d’imagination d’utiliser la puissance du cinéma pour participer à changer le monde. En créant des conditions de réalisation et de diffusion de films documentaires sur les injustices et sur les hommes de bonne volonté qui se battent pour un monde plus juste, Semfilms amène le plus grand nombre d’hommes à devenir des acteurs du changement social et politique. Ce cinéma-là en amenant les cinéphiles à prendre conscience de leurs droits et de leur dignité renoue avec le but que André Malraux assignait à l’art qui est de « tenter de donner aux hommes conscience de la grandeur qu’ils ignorent en eux »

samedi 13 avril 2013

La qualité artistique, une gageure pour le cinéma burkinabè

Projecteur braque le faisceau sur les deux faiblesses majeures du cinéma burkinabè à partir des années 2000, à savoir le montage et la direction d’acteurs.

Si nous limitons notre corpus aux films de la dernière décennie, c’est en raison de la multiplication des réalisateurs et des films, une effloraison due à la technologie numérique et surtout parce que c’est dans ce corpus que l’on trouve les œuvres les moins abouties au niveau du montage et de la direction d’acteur. Loin de nous, la nostalgie fleur bleue d’un âge d’or du cinéma burkinabè qui aurait existé avant ce millénaire, le lustre du passé est un leurre. Si nous avons eu deux étalons d’or avec Buud-yam de Gaston Kaboré et Tilaï d’Idrissa Ouédraogo, c’est un indice de qualité de ces films lauréats mais nullement une preuve suffisance de la vitalité de l’ensemble de notre cinéma de l’époque. On comprend que, devant le marasme du cinéma actuel dans le montage et la direction d’acteurs, les amoureux du cinéma aient tendance à regarder dans le rétroviseur et à enjoliver le passé.

L’avènement du montage à la tronçonneuse

Le montage et la photogénie (esthétique de l’image) sont les deux éléments qui constituent l’ADN du cinéma. Tous les autres éléments comme la mise en scène, la direction d’acteur se retrouvent aussi dans les autres arts. C’est dans le montage que se trouvent la composition d’ensemble, la structure narrative, le rythme et les relations entre les différents plans que sont les raccords. Robert Bresson disait d’ailleurs : « c’est qui est beau au cinéma, ce sont les raccords, c’est par les joints que pénètre la poésie ». Cela a fait dire que le cinéma est véritablement né avec le montage, c’est pourquoi La Naissance d’une nation de D. W. Griffith qui est le premier film à bénéficier d’une grammaire du montage, est considéré comme le premier véritable film. Dans cette logique, on peut dire que le cinéma burkinabè a renoncé à l’art à partir des années 2000 car les œuvres de cette décennie ont renoncé à penser le montage comme un aspect fondamental du film. Beaucoup d’œuvres sont montées si maladroitement qu’on les dirait faites dans un état second. Ces œuvres sont décousues et les raccords très approximatifs. C’est le montage, pourtant qui donne au film sa respiration, son impression de réalité et même sa poétique. Cependant, il est apparu une malheureuse tendance qui consiste à raccourcir des séries télé pour en faire des longs métrages au mépris de toutes les règles du montage, et le grave est que ce procédé est une insulte aux spectateurs. En 2001, Boubacar Diallo a inauguré cette mode consistant à attaquer une série télé à la tronçonneuse pour en faire un long métrage avec la bien nommée Série noire à Koudbi. Et depuis, la série noire du cinéma se poursuit avec des œuvres sauvagement mutilées. Au montage défaillant de ce cinéma, il faut ajouter la mauvaise prestation des comédiens.

Le cinéma Burkinabè a mal à sa direction d’acteurs

Longtemps, les réalisateurs avaient majoritairement recours à des comédiens amateurs constitués d’amis et de parents. A partir des années 2000, avec l’entrée de comédiens professionnels ou semi-professionnels de théâtre sur les plateaux de tournage, on pensait que notre cinéma allait gagner un supplément de qualité. Las, les comédiens de théâtre y ont amené le jeu théâtral en déphasage avec le jeu exigé au cinéma, un jeu fait de retenue et d’économie. Cela a dénaturé le cinéma au lieu de le faire gagner en réalisme. Et tous les films de fiction actuels n’échappent pas à cette maladie de la théâtralisation. A contrario du théâtre, le jeu au cinéma participe de la mimésis, il imite le naturel. Faut-il jeter la pierre aux comédiens de théâtre? Non ! Un comédien, tout comme la caméra, est un instrument entre les mains du réalisateur, celui-ci doit savoir en user pour espérer en extraire toutes les potentialités. Ce problème n’est pas celui du comédien mais ressortit de la direction d’acteur. Tous les films et téléfilms Burkinabè de cette décennie ont mal à leur jeu d’acteurs, exception faite de la série Les éléphants se battent d’Abdoulaye Dao. Même des films récents de réalisateurs confirmés ont cette faiblesse. Par exemple, En attendant le vote…de Missa Hébié a bénéficié de la présence de l’un des meilleurs comédiens africain, Habib Dembélé, mais sa prestation fut une redite sans génie de son rôle dans Guimba de Cheick Omar Cissoko. Certainement que le réalisateur s’en est contenté. Même le dernier film de Pierre Yaméogo, Ba-yiri est plombé par la prestation mitigée des acteurs qui traversent le film en somnambules. Un acteur, même auréolé d’un grand prestige est pareil à un instrument de musique, le réalisateur doit savoir en jouer, pincer la bonne corde pour libérer la note appropriée. Si le réalisateur est mauvais musicien, même d’un stradivarius, il ne pourrait en tirer qu’un affreux crissement. Il faut donc que nos réalisateurs se forment à la direction d’acteurs ; à défaut il faudra qu’ils se fassent accompagner de metteurs en scène.
Quand un cinéma a mal à l’interprétation et au montage, il s’avance sur deux béquilles. Faut-il pour autant déduire que notre cinéma restera paraplégique ad vitam aeternam ? Pas du tout. Nous pensons que notre cinéma est en crise parce que la société burkinabè tout entière l’est. Souvent le renouveau artistique sort des périodes de crise. Nous sommes convaincu que l'accord heureux entre notre cinéma et la société se produira parce que de nouvelles oeuvres sont en train de naître et de talentueux créateurs sont en train de poindre.


mercredi 27 mars 2013

Albert Camus : l’aveuglement colonial

L’écrivain français Albert Camus aurait eu cent ans cette année. Il est né en Algérie, à Annaba, en 1913. Des livres et des essais ne manqueront de saluer l’intellectuel, l’écrivain nobélisé et son engagement auprès des opprimés. Pour nous, anciens colonisés d’Afrique, demeurera l’incompréhension face à l’obstination de Camus à défendre une Algérie française.

Hier 27 mars 2013 est sorti dans les salles françaises l’adaptation au cinéma du roman autobiographique et posthume d’Albert Camus, Le Premier homme. Le réalisateur italien Gianni Amelio a porté à l’écran ce roman dont le manuscrit a été retrouvé dans une sacoche de cuir à côté de la voiture dans laquelle l’écrivain trouva la mort le 4 janvier 1960. Dans ce dernier roman, sous le pseudonyme de Jacques Cormery, l’écrivain revient sur son enfance à Alger. Ce film n’éclairera certainement pas la part d’ombre qui entoure le rapport de Camus à l’Algérie
De Camus, on retient les grands romans l’Etranger, La Peste et La chute sur l’absurde, les essais qui tentent de formuler l’absurde comme Le mythe de Sisyphe, l’Homme Révolté qui met la morale au cœur de la politique et ses pièces de théâtre dont la plus célèbre reste Caligula. La critique littéraire française a fait de Camus le dernier des Justes et un grand moraliste, insistant plus sur sa réflexion sur la condition humaine que sur la place qu’occupe l’histoire dans son œuvre. Hors de France, il y a l’incompréhension devant son attitude face à l’histoire de l’Algérie quoique l’unanimité se fasse sur la force de son œuvre. Quid de l’Algérie dans cette œuvre ? L’Algérie de Camus, c’est la mer, la terre et le soleil qu’il chante avec lyrisme mais les Algériens en sont absents. Du moins, ils apparaissent sous le nom générique de l’Arabe. Dans l’Etranger, l’Arabe qui est tué par Mersault n’a pas de nom, dans la Peste aussi, dans la ville d’Oran pestiférée, ce sont les arabes qui meurent mais ils n’ont pas d’existence individuelle, ils ne sont pas des personnages au même titre que Tarrou, Rieux et le Père Panelou. Yasmina Khadra, un romancier algérien remarquera que les Algériens ne sont pour Camus qu’une excroissance de la faune locale.
L’Algérie reste la tâche noire sur l’image immaculée de combattant de la liberté dont se vêt l’écrivain, c’est le grain de sable qui enraille sa belle mécanique de l’engagement, le nom qui fait s’écrouler tout l’échafaudage théorique de sa pensée d’intellectuel au service de la liberté. Comment expliquer que celui qui refuse toutes les oppressions au nom de la morale, qui s’est engagé dans la résistance quand la France était occupée par l’Allemagne ne comprenne pas que la France est une force d’occupation en Algérie et que la liberté de l’Algérien passe par la libération de l’Algérie ? La seule explication qui tienne est peut-être celle donnée par Edward Saïd c’est-à-dire que l’inconscient colonial de l’écrivain.
Pour tous ceux qui continuent à voir dans sa lapidaire réponse à un étudiant algérien qui lui reprochait de ne pas soutenir la lutte de libération, « Je choisis ma mère avant la justice », une expression de dépit plus qu’une réponse assumée, il faut leur mettre sous les cieux cette prise de position de Camus dans ces Chroniques algériennes :
« En ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. Les juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berbères auraient autant de droit à réclamer la direction de cette nation virtuelle. Actuellement, les Arabes ne forment pas à eux seuls toute l’Algérie. L’importance et l’ancienneté du peuplement français en particulier suffisent à créer un problème qui ne peut se comparer à rien dans l’histoire. Les Français d’Algérie sont eux aussi et au sens fort du terme des indigènes. Il faut ajouter qu’une Algérie purement arabe ne pourrait accéder à l’indépendance économique sans laquelle l’indépendance politique n’est qu’un leurre. »
Comment aurait-il vécu l’indépendance de l’Algérie s’il avait été là en 1962 ? La mort l’a soustrait de l’histoire, nous privant de voir comment il aurait évolué avec cette Algérie indépendante. On peut toutefois penser qu’étant d’une grande lucidité, il aurait fait amende honorable et reconnu que l’intégrité exigeait qu'il acceptât que « le frère périsse au nom des principes de justice». Surtout si ce frère-là opprime et occupe la terre de l’Autre!

samedi 23 mars 2013

Carnets de route : Mes 48 heures chrono dans les Cascades

Au mois d’août, nous avons, quatre amis et moi, décidé de sillonner les sites touristiques de la région des Cascades en 48 heures. C’est ainsi que, arrivés à Banfora un vendredi nuit, nous sommes entrés en contact avec Ablo, un homme de Banfora, qui nous avait été recommandé par un ami. Il nous a donné de son temps et son véhicule.
C’est au volant de sa Range Rover qu’Ablo nous a conduits dans tous les coins intéressants de la région. Nous avons déambulé dans les Cascades, navigué sur le lac de Tengrela et gravi le Pic de Sindou. J’étais parti à la découverte des sites et je suis tombé sous leurs charmes. Mais ce sont surtout les hommes rencontrés pendant cette excursion qui m’ont marqué.
C’est pourquoi, dans ce carnet de voyage, les sites, malgré leur beauté, passent à l’arrière-plan. Leurs splendeurs servent de toile de fond pour camper ces hommes pas comme les autres. Un guide plein de secrets, un piroguier audacieux et un héraut au souffle épique. Ce carnet est un récit de ces rencontres.


Le guide qui me révéla le secret des Cascades


Nous avons commencé par le site le plus proche de notre base, les cascades, lesquelles ont donné leur nom à la région ; elles sont distantes de Banfora d’une quinzaine de kilomètres.
C’est un matin, sous un ciel chargé de gros nuages, que nous nous sommes entassés dans la Range Rover d’Ablo en direction des cascades, priant le ciel qu’il n’ouvrît pas ses vannes ce jour-là. Après avoir traversé les champs de canne à sucre de la SOSUCO, qui s’étendent sur des kilomètres, et triomphé d’une route cahotante pleine de nids-de-poule, nous nous garons devant un motel où nous attendent deux bonshommes.
L’un est un colosse avec une tignasse folle tombant en cordes crasses sur un visage prognathe mangé par une barbe broussailleuse : un rasta de campagne, qui ignorerait l’existence du champoing de cheveux. Il nous tend un ticket de parking.
S’avance maintenant l’autre. Un bob sur la tête, avec un visage replet zébré d’une large estafilade sur la joue gauche, des yeux rougis et un sourire mielleux de douanier. Son T-shirt, qui fut blanc jadis, se démène pour contenir une bedaine qui refuse la discrétion et déborde sur un ceinturon, lequel retient un pantalon bouffant.
Un manche de couteau émerge d’un fourreau fixé par des ficelles de cuir à la cuisse gauche. En cet homme, à l’allure d’aventurier, je vois un croisement d’Indiana Jones, de Crocodile Dundee et de chasseur Dozo ! Un mélange de brigand et de paysan. Il se présente. C’est le guide et il nous réclame deux mille francs sans détour.
Ablo, qui est un habitué des lieux, est surpris par la présence d’un guide et surtout d’un guide payant bien que nous nous soyons acquittés du péage à la barrière érigée à l’entrée du site. Notre guide explique calmement que c’est un dysfonctionnement et que lui-même trouve que c’est cher payé, mais comme c’est le règlement... Ablo ne semble pas convaincu, il hausse les épaules de dépit.
Notre guide nous toise comme un sergent recruteur inspecte sa troupe de recrues, hoche la tête plusieurs fois et d’une voix de chef tonne : « On s’en va ! » ; et s’avance d’un pas martial dans la brousse. Nous nous engageons dans une allée bordée de manguiers géants aux troncs immenses. Leurs feuillages se rejoignent au-dessus de nos têtes et forment une voûte dense.
Quelques rares rayons de soleil traversent la voûte et s’éparpillent en petits corps luminescents voletant dans cette cathédrale naturelle. Du feuillage, descendent le pépiement des petits oiseaux, la stridulation des grillons et les cris modulés des roussettes. Un peuple bruyant mais peureux loge dans les cimes.
Lorsqu’une petite branche craque sous nos pas, un silence inquiet remplace subitement le concert, qui après un bref moment reprend, plus ferme, plus assuré et plus harmonieux. Quelques termitières géantes surgies entre les manguiers et que nous découvrons dans cette pénombre prennent des formes inquiétantes.
Des papillons effarouchés par nos pas voltigent entre les rayons lumineux tels des fleurs dansant dans le vent frais d’avant-orage. Du sol mouillé montent l’odeur de la terre et les effluves des mangues pourrissant sur le sol.
Après une centaine de mètres dans cette allée, nous débouchons sur un chemin ascendant, des escaliers faits de blocs de pierres, qui serpentent sur la falaise et mènent aux cascades. Un bourdonnement vous assaille comme si mille ruches d’abeilles vous cernaient.


Plus on avance et plus ce bourdonnement cède la place à un mugissement si puissant que l’on s’attend à voir débouler sur soi un troupeau de taureaux cornus lâchés dans une course folle... et après une dernière montée, la cascade apparaît. Majestueuse.
Des trombes d’eau ruant du ciel sur la pierre, des tonnes d’eau chutant des hauteurs, tournoyant dans une écume blanchâtre et ébranlant le socle de granit sur lequel nous sommes arrêtés. Le frémissement de la pierre se propage dans le corps et distille l’inquiétude dans le cœur. Mais rapidement, ce frémissement devient un frisson de plaisir qui court de l’extrémité des orteils au cuir chevelu. Un massage apaisant.
Pour remonter aux limbes et voir la naissance de la cascade nous demandons à notre guide de nous y mener. Nous reprenons un chemin tortueux entre les immenses blocs de pierres et la végétation luxuriante qui s’est invitée dans ce milieu où le liquide et le minéral s’affrontent.
Des arbustes plantent leurs racines comme des serres dans le granit et s’élancent dans les airs, leurs troncs en équilibre précaire penchés dans le vide. Des arbres balancent leurs branches, longues cordes noueuses couchées sur la falaise, en attente d’un alpiniste fou. Des lianes s’enchevêtrent et forment un pont suspendu dans le vide.
Notre guide, d’un ton docte, nous montrait telle feuille qui, mâchée, soigne les ulcères, tel fruit dont l’amande est un hypotenseur et maints autres secrets des plantes. Après chaque explication, je cueillais une feuille ou un fruit du fameux arbre ; connaître le pouvoir médicinal des plantes peut toujours servir. Après avoir longtemps marché, nous nous retrouvons brusquement devant un précipice.
Cette voie ne mène nulle part. Nous nous tournons vers le guide pour comprendre, il explique qu’il voulait nous offrir un angle de vue panoramique sur le site. Peut-être s’est-il simplement perdu dans son itinéraire et ne veut-il pas nous l’avouer ? Parce que la vue n’est ni fameuse ni panoramique.
On est loin de la cascade et un épais talus nous bouche la vue.
Ce guide est tout de même particulier, pensé-je. Au lieu de prendre la tête de la marche, il se met à la queue pour veiller sur les dames. Marque de galanterie, certes, mais est-ce la fonction d’un guide ? Il a aussi une fiole, qu’il sort souvent de sa poche, en ingurgite quelques gouttes et la range prestement. Il est de plus en plus volubile. Son gros rire résonne de plus en plus dans les airs.


Ablo a pris la tête du groupe et nous débouchons sur le sommet de la cascade. C’est là que l’eau se rassemble, enfle démesurément avant de se projeter avec force et violence sur les blocs de granit quelques dizaines de mètres plus bas. C’est le fleuve Comoé qui, contrarié par le surgissement d’un obstacle de pierre sur son cours, se confronte violemment à celle-ci, l’escalade et retombe avec fracas avant de poursuivre sa route vers la Côte d’Ivoire.
Un embrun mouille les visiteurs d’une pluie de gouttelettes si fines qu’on ne les voit pas.
Ici, l’érosion a creusé la pierre et donné une cuvette profonde avec une eau limpide. L’envie nous prend de nous baigner dans cette piscine suspendue. Pendant que nous essayons d’extraire nos membres des habits dans des contorsions acrobatiques et dans la bonne humeur, notre guide, un doigt pointé vers notre piscine, hurle : « Un crocodile ».
Nous scrutons vainement l’eau transparente à la recherche du saurien. Rien sur la face de l’eau, calme et lisse comme un miroir. Il nous explique qu’il y avait le glouglou du saurien qui faisait des bulles dans l’eau. Le crocodile aurait disparu dans les galeries qui parcourent la pierre. Peu convaincus par cette histoire du saurien qui respire dans l’eau et fait des bulles géantes à la surface de l’eau, nous décidons néanmoins de surseoir à la baignade.
Comme le ciel était dégagé et le temps lumineux maintenant, nous nous installons sur une sorte d’esplanade qui pour lire, qui pour jouer aux cartes tandis que notre guide nous parle des génies malveillants des cascades. Selon notre guide, les Djinns immoleraient chaque année un enfant en le retenant dans les eaux lors des baignades. Cette année, deux enfants auraient péri dans la piscine. Et il raconte beaucoup d’autres choses sans que nous y prêtions attention jusqu’au moment où il nous explique l’origine du mot « Cascades ».
Il disait, l’index tendu et l’œil brillant : « Cascade vient du turka « kass-kass » parce que quand les pierres chutent de la colline jusqu’en bas, ça fait « kass-kass ». Il conclut, sentencieux : « Les blancs entendent mal ; c’est pourquoi, au lieu de dire « kass-kass » il prononcent « Cascades ».
A partir de cet instant, nous doutons sérieusement de la probité de notre guide. A son haleine, nous comprîmes aussi que sa fiole ne contenait pas quelque médecine, mais une forte liqueur locale, le koutoukou, une eau-de-feu à assommer le plus coriace des Bobos.
Quand le soleil commence à décliner et sa lumière à faiblir, nous décidons de ranger nos cartes et nos livres et de rejoindre Banfora. Notre guide, qui faisait le lézard, renversé sur le dos et que nous croyions plongé dans quelque méditation philologique, dort profondément.
Quand j’essaie de le réveiller en le secouant, un grognement d’ours suivi par un sourire épanoui de gamin que seul le rêve donne au visage de l’adulte me font comprendre que notre homme, assommé par l’alcool, rêve sûrement de cascades, de vins et de ruisseaux de liqueurs.
Après un conciliabule, nous le laissons cuver son trop-plein de koutoukou sur son lit de pierre entre ciel et terre, bercé par le vrombissement de la « kass-kass ». En vrais gentlemen, nous glissons deux billets de mille francs dans la poche de son pantalon.
Au motel, nous signalons la position de notre guide. C’est là, qu’un homme au poil roux, un Judas, nous apprend pour moins de trente deniers que notre guide était un faux. C’est un cuisinier du motel qui, par désœuvrement, s’autoproclama guide des « kass-kass », pour enfourner quelques billets de CFA et nourrir sa famille. Avant de quitter les cascades, je vidai mes poches des feuilles et des fruits récoltés et dont le guide énumérait les vertus devant nos yeux ébahis. Tout ça n’était que mystification.
A Banfora, attablés au restaurant « le Calypso », nous avons conté notre aventure et souligné l’originalité de notre guide à une famille rencontrée là. Cette famille, de quatre membres aussi, est allée pour voir les cascades mais elle n’a pas eu notre chance. Elle est tombée sur un guide plus filou que le nôtre, qui l’a menée à un filet d’eau aussi mince que le jet de pipi d’un nourrisson serpentant entre deux petits cailloux. Ce guide justifiait la rareté d’eau par le fait que la SOSUCO pompait l’eau de la source pour arroser ses champs de canne à sucre.
Le nôtre, lui quand-même, nous mena au bon endroit. Et même s’il nous raconta plein de sornettes sur les cascades, nous lui pardonnons l’entourloupe. Pour les moments de fous rires qu’il nous offrit. Et la révélation du grand secret : le véritable nom des Cascades : « Kass-kass ».


mercredi 20 mars 2013

Un correcteur peut cacher un charcutier !

Il est une chose qui est le propre de la presse. D’abord le sujet d’un article est toujours une commande de la rédaction, le nombre de mots est fixé d’avance et le journaliste évolue entre ces deux balises. Ensuite, le papier doit passer par le service de correction avant d’être publié. Et parfois, c’est là où le bât blesse !
L’article de presse, qui est souvent écrit dans l’urgence, a besoin de passer entre les mains expertes et les yeux de lynx d’un correcteur pour bénéficier des derniers soins avant d’être livré à la lecture. Comme un homme après s’être vêtu et avant de quitter la maison a besoin de l’inspection d’un miroir ou d’un regard ami pour ajuster la cravate, ôter un cheveu sur l’épaule ou l’aider à boutonner ses manchettes. Le correcteur se charge donc de lustrer le texte en lui ôtant une coquille, en redressant une formulation boiteuse, en ajoutant une virgule pour mieux faire sens. Bref, il donne de l’allure à un papier. Malheureusement le correcteur peut être un boucher. Un Jacques l’éventreur ! Au lieu d’améliorer le texte, il le massacre à la tronçonneuse, le charcute en lui ôtant toute intelligence, le déshabille de toutes ses tournures coquettes qui lui donnent un style, un rythme et de la tenue. Il le tue carrément en le rendant incompréhensible, en en réduisant en un misérable tas de mots qui ne veulent plus rien dire. Une dépouille qui ne communique plus rien. Dans ce cas-là, quoique le rédacteur de l’article sache qu’il n’est pas le seul auteur de son texte car comme le dit le philosophe André Gorz : «Le journalisme est cette pensée sans sujet», ce rédacteur-là a des envies de meurtre devant le corps mort de son texte. Dans ce texte de deux pages, de cinq mille signes, il y avait mis sa pensée, sa culture, ses mots les plus aimés, sa façon de rendre particulier son rapport à la tribu des mots et de tout ça, il ne reste plus rien. Rien que ce tombeau de mots sauvagement mutilés par un ersatz de correcteur. S’il pouvait saisir au gosier ce charcutier de malheur, le soulever de terre et le pendre haut et court à un croc de boucher, peut-être que sa colère s’en irait se balancer à côté de l’hurluberlu. Mais il ne peut que serrer ses poings, impuissant car il ne peut mettre un nom ou un visage sur l’assassin de sa prose! Il faudrait bien que les rédactions songent à réserver le goudron et les plumes pour des correcteurs de cet acabit ! Chaque journaliste victime d’un tel vandalisme rêve d’un correcteur se balançant au bout d’une corde. Au défaut de pouvoir le suspendre au gibet pour de vrai…Fi !