Tout mur est une porte. Emerson

mardi 26 juillet 2011

Le silence des autres : une plongée dans le monde des bonniches

Lauréate du meilleur scénario de Ciné droit libre de 2010, Assita Ouarma a, avec l’aide du Festival, « réalisé » un court docu « Le silence des autres » sur l’univers des petites bonnes de Ouagadougou. La caméra les suit depuis le village San dans le Mouhoun jusqu’à la capitale et présente des aspects méconnus de la vie de ces esclaves de temps modernes. Edifiant et révoltant.

Le silence des autres
s’ouvre sur les images d’un village du bout du monde. Des cases de banco aux murs croulants, quelques animaux faméliques, et des hommes et femmes tenaillés par le manque d’eau, de nourriture, de tout. Ici le terre est ingrate. L’eau rare, il faut aller la chercher dans les profondeurs de la terre, à plus de 100 mètres. Les parents, la période de soudure venue, sont contraints d’envoyer leurs fillettes. Se séparer des enfants est un arrachement qui ne se fait pas sans douleur. La caméra s’attarde sur les visages des mères, on y lit l’angoisse, l’abattement. C’est la misère qui les oblige à cette difficile résolution. Et elles s’en remettent au Bon Dieu pour retrouver leurs enfants dans quelques mois, saines et sauves. Elles invoquent les divinités et remettent des gris-gris protecteurs aux aventurières.
Dans les yeux de ces petites filles qui partent, brillent des rêves d’argent, de pagnes et de victuailles dont on dit que la ville est prodigue. Elles sont attirées par les lumières de la ville, ces petites phalènes mais beaucoup se brûleront les ailes à la flamme de Ouagadougou. Nombre d'entre-elles ne reviendront plus au village. La Capitale les aura happées et transformées : elles ne voudront plus vivre dans les cases sombres du village, sans eau courante ni télévision ! C’est avec tristesse que l’on suit le témoignage d’une mère sans nouvelle de sa fille depuis 19 ans. Le lien avec le village s’est rompu. Ailleurs, une fillette fraîchement débarquée du village s’émerveille sur le confort de la ville : « Ici, il y a l’eau, l’électricité et le goudron » dit-elle, des étoiles dans les yeux. Rapidement les mèches de couleurs envahissent les têtes, les talons-aiguilles enserrent les pieds et les maquillages empourprent les faces et peu à peu la mue s’opère avec au bout, le lien avec le village coupé comme un pont-levis que l’on lève !
L’arrivée des filles à Ouagadougou est un autre grand moment du film. La cour du tuteur est noire de monde, les employeuses averties de l’arrivée de la cargaison sont au rendez-vous. Comme des oiseaux de proie prêts à fondre sur une portée d’oisillons. On discute le salaire, on soupèse la fillette du regard, on préjuge de sa force de travail, on conclut le marché et on enlève la fillette. C’est comme au marché de bétail. Rarement une bonniche trouve une famille accueillante, très souvent elle débarque en enfer. Brimades, bastons, privations. Beaucoup d’employeurs sont violents, quelques-uns violeurs, et tous leur volent leur enfance. De respectables pères de famille se commettent dans des amours ancillaires, traumatisant à vie les fillettes. Rien ne filtrera de ces souffrances, les sanglots de la fillette ne franchiront pas les quatre murs de son réduit. On étouffera les scandales dans des bulles de silence. Bulles de silence que ce docu entend crever.
Ce documentaire dégorge d’émotion. Les petites bonnes s’exposent, parlent, rient. On les découvre sincères, fragiles, innocentes. Elles ont des rêves d’enfants, les mêmes que nos enfants. Ce que les employeurs oublient souvent ! « C’est le même sang rouge qui coule dans leur veine », nous rappelle une jeune assistante sociale ulcérée par les traitements inhumains que certaines mères d’enfants font subir à ses fillettes.
Le seul reproche que l’on peut faire à ce film, c’est de donner trop de place à l’association Terre des Hommes, ce qui l’apparente parfois à un publi-reportage pour ONG.
Le silence des autres a le mérite d’aborder un sujet qui concerne tout le monde, chaque travailleur ayant une bonne à domicile. Confinée entre la cuisine et l’arrière-cour, elle est une ombre dans la maison. Ce film leur donne une existence et font entendre leurs paroles.

vendredi 22 juillet 2011

Le tunnel d’Ernesto Sabato : Le livre capital

Ernesto Sabato, écrivain argentin, s’est éteint en cette année 2011 à l’âge de 99 ans. Auteur d’une trilogie romanesque qui tresse l’intime et la métaphysique, ses œuvres sont une méditation existentialiste sur l’homme en prise avec les forces du dedans et celles du monde. De Sabato, il faut cependant retenir le Tunnel paru en 1948. C’est une œuvre incontournable. Un des livres le plus profonds sur la mécanique de la jalousie et ses ravages.
Il est des livres dont la lecture marque à vie. Est de ceux-ci le Tunnel de Sabato. Non parce que Alain Mabanckou le cite comme son roman préféré, ce qui est fort contestable car la prose du Congolais est si fade, son univers si mièvre que l’on peut douter qu’il fut jamais en contact avec ce chef-d’œuvre. L’eût-il été que sa plume en aurait été contaminée et sa prose rendue meilleure !
Le Tunnel a pour narrateur le peintre Juan Pablo Castel. De sa prison, le peintre tourmenté, relate sa rencontre avec une jeune femme, Maria, pendant un vernissage. Maria s’intéresse à une toile du peintre qui n’a accroché ni l’œil du public ni l’intérêt des critiques. Après elle disparait ! Le Peintre n’a de cesse à penser à cette mystérieuse femme qui a disparu. Il est convaincu qu’elle est le seul être à l’avoir compris. Il l’a retrouvera et il en naîtra une belle histoire d’amour. Mais découvrant que Maria est mariée, ce qu’elle ne lui avait pas dit, il va la soupçonner de lui mentir sur l’amour qu’elle lui porte, de le tromper avec d’autres hommes. Le drame de Pablo Castel n’est pas de manquer d’intelligence mais d’en avoir trop, de croire que tout peut être expliqué, analysé. Par la déduction, le peintre misogyne et misanthrope remonte à la cause de chaque acte. Il s’installe dans le doute méthodique permanent, fait l’inventaire des faits, gestes et mots de Maria pour y chercher l’indice de l’infidélité, la preuve qu’elle est une femme de petite vertu. C’est à une véritable phénoménologie des gestes que Juan Pablo Castel se livre. Convaincu que Maria est une catin, le peintre la tuera de plusieurs coups de couteau.
Ce résumé ne rend pas justice au roman de Sabato. Celui-ci est si riche en nuances, en petits détails qu’il est impossible d’en faire un bon résumé. On ne peut rendre compte des saveurs de toutes les couches d’un millefeuille, on mord simplement dans le gâteau pour s’en délecter. Aussi le lecteur doit-il aller au Tunnel au lieu de se contenter d’un résumé. C’est un roman mince, loin des chefs-d’œuvre ventrus et obèses tels Le Tambour de Günter Grass, la Montagne magique de thomas Mann et Belle du Seigneur d’Albert Cohen qui sont des Everest, tant leur lecture s’apparente à l’escalade du plus haut toit du monde. Les 137 pages du Tunnel se parcourent en une demi-journée. Mais il vous en demeurera un souvenir impérissable parce que Sabato est un styliste hors-pair qui déroule une écriture d’une grande économie, sans fioriture, sèche mais d’une force terrible. « La profondeur se trouve à la surface des choses » disait Nabokov. En effet sous ses dehors neutres, l’écriture de Sabato est une machine à distiller l’émotion à dose homéopathique. Mais le cumul de petites doses au fil des pages vous plonge dans une vague d’émotions, entre blues et tension. D’ailleurs, l’apostrophe permanente du lecteur par le narrateur fait penser au romancier de Lolita. Le Tunnel, c’est quatre écrivains en un. C’est l’écriture tout en économie d’Albert Camus, la finesse de l’analyse psychologique de Fedor Dostoïevski, le récit en creux qui dialogue avec le lecteur de Vladimir Nabokov et la prose métaphysique de Luis Borges, l’aveugle argentin à la prose lumineuse !
Si vous deviez lire un seul livre pendant ces vacances, alors que ce soit celui-là ! Engagez-vous dans la bouche obscure du Tunnel, vous descendrez dans les noires profondeurs de l’âme humaine, dans le labyrinthe de la jalousie mais n’ayez crainte de l’ombre. L’écriture de Sabato secrète des mots qui tels des lucioles fluorescentes éclairent son Tunnel et en font une caverne ajourée que le lecteur parcourra sans effort. Mais il en sortira, transformé car Tel qu’en lui-même, l’art de Sabato le change, lui révélant l’incommunicabilité des êtres : tout homme est dans un tunnel de verre, ni l’art, ni l’amour ne sont ne rompent la solitude humaine. C’est l’enseignement du Tunnel !

Saïdou Alceny Barry

mercredi 20 juillet 2011

Le métier de critique ou la profession de mauvaise foi

Comment peut-on faire profession de critique ? Éreinter ou louer un film ou une pièce de théâtre sans être cinéaste ni homme de théâtre et n’en éprouver aucune gêne. Ne faut-il pas une bonne dose de culot et beaucoup de mauvaise foi?

Il nous est incompréhensible qu’un journaliste, honnête et bien dans sa tête, se fasse payer pour écrire des méchancetés ou pour vanter un film, une pièce de théâtre, un livre ou une sculpture sans être ni cinéaste, ni metteur en scène, ni peintre ni sculpteur. Imagine-t-on un journaliste se mêlant de chirurgie et donnant des leçons de manipulation de bistouri à un chirurgien de Yalgado? Le ferait-il qu’on le mènera fissa à l’asile attenant au bloc opératoire car on le soupçonnerait d’avoir péter un plomb et même le gros câble de la raison. Alors pourquoi ce qui n’est pas admis dans la médecine ou tout autre domaine l’est dans les arts ? Pourtant un journaliste peut juger de la qualité d’un tableau ou de l’art d’un peintre même s’il ne sait par quel bout on tient un pinceau ni l’art de composer les couleurs. Que l’on retrouve le même bonhomme dissertant de cinéma sans être cinéaste, de théâtre sans en connaître les ficelles et même de danse contemporaine tout en étant incapable d’esquisser le moindre pas, voilà un mystère qui nous laisse pantois.

Pour leur défense, les critiques disent qu’ils sont avant tout des spectateurs et en tant que tels, ils ont le droit d’émettre un avis sur un spectacle, dire le plaisir qu’ils ont eu ou l’ennui. Mais c’est oublier qu’un spectateur, un vrai confie ses impressions au petit carré de ses intimes, il ne le crie pas à des milliers d’exemplaires dans les journaux et dans tous les foyers qui ont une télé. En plus, d’après nos enquêtes, les critiques ne paient jamais de ticket pour voir un spectacle et on leur réserve toujours les meilleures places de sorte qu’ils ne perdent aucune miette du spectacle. Et après, ces messieurs ont le culot de cracher sur le spectacle qui leur a été gracieusement servi. Quelle ingratitude ! Imagine-t-on un convive qui quitterait la table à manger en traitant son hôte d’empoisonneur ? Même quand ils en diraient du bien, on pourrait douter de leur sincérité parce que la bouche ne mord pas la main qui la remplit.
Cependant, il faut aussi se demander si les artistes ne méritent pas les bâtons et les carottes avariées des critiques. Il nous est effectivement difficile de comprendre pourquoi un homme voudrait que le monde entier voie la petite chose qu’il a bricolée dans sa solitude. Il aurait pu le montrer à sa femme ou à ses voisins mitoyens mais voilà qu’il se pique de le faire admirer de tout le monde. Les invite-t-il à venir gratuitement admirer sa création ? Non, ils les obligent à payer pour ça et il voudrait que le zig qui a claqué son oseille et qui n’est pas satisfait se la boucle. Il faut bien que quelqu'un lui dise que sa chose-là est une merde. C’est le critique qui devient le porte-parole de tous les déçus, il les venge des petites arnaques des artistes. Là, ce n’est que justice ! L’artiste a l’ego aussi gros qu’un ballon à hélium et il faut de temps à autre le dégonfler avec l’aiguille de la critique, ça participe de la thérapie de groupe. Il devient artriste mais ça ne dure pas une seconde.
D’ailleurs, quand un critique vante le travail d’un artiste, eh oui, il y en a qui sont de véritables cireurs de pompes, celui-ci se met à parader comme un paon. Peu lui importe que ces louanges soient méritées ou pas. Il court achète le journal pour lui et pour tous es amis, découpe l’article comme une relique et le range religieusement dans son press-book. Pour l’artiste, le bon critique n’est pas celui qui connait bien l’art et qui en parle avec justesse, c’est simplement le journaliste flagorneur qui lui tresse des lauriers et satisfait son envie d’être caresser dans le sens du poil. Comme des enfants qu’il faut flatter pour qu’ils mangent ou dorment, ils ont besoin de paroles mielleuses…
Et le lecteur dans tout ça ? Il semble qu’une critique favorable amène rarement un lecteur au théâtre ou à un vernissage. Après le boulot, il reste en pantoufles devant sa télé ou il s’encanaille dans un bar, rarement il va au spectacle. Par conséquent les lecteurs n’attentent pas du journaliste qu’il écrive une vraie critique, docte, juste, non, ils veulent un bel article. Toute la nuance est là ! En lisant les pages culture de leur journal, les lecteurs espèrent trouver « une semonce vertement menée, ou le cas échéant, un panégyrique réchauffant, mais l’un et l’autre écrits d’un jet, sans nuance, avec la passion et l’injustice qu’il faut pour retenir un minute l’attention ». disait Pierre-Aimé Touchard, un critique passé à l’ennemi.

En fait, à discuter des faits et des causes à propos des critiques, des artistes et des lecteurs, on perd son latin et même sa raison parce que c’est un panier de crabes. De toute façon, comme au Burkina Faso, il n’existe pas des critiques, il n’y a aucune raison d’en faire tout un foin !

mercredi 15 juin 2011

Les déconnards de Koffi Kwahulé ou les affres de l'immigré

Avec Les Déconnards de Koffi kwahulé, mis en scène par Lamine Diarra, Aristide Tarnagda, auteur et metteur en scène Burkinabe, revient sur les planches comme comédien. Il campe avec brio un étudiant africain en exil. Le ton se fait tour à tour grivois, grave ou grinçant pour esquisser le portrait d’une Afrique vivante, rieuse mais ambiguë : celle que l’immigré porte dans sa mémoire comme on porte une amulette pour se prémunir du vide et de la solitude en Occident.

On voit souvent dans les zoos, un lion, l’œil mauvais tourner dans sa cage de fer en grondant puis s’allonger et fermer les yeux un instant. A son air d’abandon, au frémissement qui court sous sa robe fauve, on devine que son imagination l’a ramené dans la grande brousse, sur ses terres qu’il parcourait en maître, au temps de la liberté. Alors, sous ses lourdes paupières closes défilent les souvenirs de grandes chasses, les gibiers à la chair tendre et les batifolages avec la fratrie. A son museau qui palpite, on imagine que lui revient l’odeur enivrante et chaude de la savane, le lourd parfum des feuilles et d’herbes, des fleurs et de fruits, de terre et de pisse de bêtes qu’exhale le sol après la pluie.

Les Déconnards fait immédiatement penser à ce fauve encagé. Voir Aristide Tarnagda avec sa longue crinière de rasta évoluer dans un décor minimaliste, passant d’un divan-lit, d’une table d’étudiant à une chaise, un porte-manteau évoque un félin pris dans une cage de verre. Il campe un étudiant africain à Paris, un jeune homme qui perd jusque son identité dans l’exil. La concierge l’appelle « Monsieur ». Dans la mansarde où il vit, seul le passage régulier du métro interrompt le sépulcral silence qui y règne. Mais les grandes solitudes sont sœurs des grands silences seulement pour les ermites car eux ont choisi de se retirer de la communauté. Pour tous les autres, surtout pour l’exilé à qui la communauté d’accueil présente une gueule comminatoire et une porte close, la solitude accouche de grands soliloques. Parler pour briser le silence, parler pour convoquer la terre d’origine et peupler le vide. Alors « Monsieur » parle, il parle et peu à peu, le village de Djimi habite la chambre et ce morceau d’Afrique investit ce petit carré d’Europe pour en chasser la vacuité. Le village est là, avec ses histoires de chasse et ses bêtes qui parlent, ces mythes cosmogoniques et défile et se défie une galerie de personnages hauts en couleur : Douze, l’homme que la nature a doter d’un priapisme qui fait fantasmer les femmes, Dynamo, le séducteur qui attire les dames comme l’aimant la limaille et qui sème la zizanie entre les femmes de Djimi, et Alémand, l’ancien combattant qui se croyait ami de De Gaulle parce que celui-ci lui avait serrer la main avant de lui accrocher une médaille sur le poitrail et Gestapo, sa laideronne épouse qui défit le combattant Alémand et en fit un con battu, et le cousin de « Monsieur » dont la missive juxtapose un faire-part de décès et une requête pour une paire de tennis et un maillot Coq sportif. Et cela donne des morceaux de bravoure, des situations cocasses et hilarantes. Et la langue de Koffi Kwahulé ! Une langue succulente et truculente qui recèle d’images et de vitalité : le français ivoirien.

Koffi kwahulé qui est un amateur de Jazz écrit ses pièces comme un musicien compose des partitions. Et le corps du comédien tel un instrument de musique fait vibrer les textes. Aristide qui campe un asthmatique réussit à donner au texte de Kwahulé un air de sonate jouée sur un balafon qui aurait une ou deux palettes usées. Virtuosité, allegro et pianissimo. Quelque fois, quand survient la crise et que l’air se fait rare dans le corps, il en sort des notes étouffées, douloureuses comme surgies d’une palette désaccordée. Ce mono est un solo avec des moments superbes où la signification devient subsidiaire, l’émotion naissant de la musique du texte et non plus de son sens. Ainsi en va-t-il du match de football narré en Bissa. Pas besoin de comprendre la langue, on est sensible au vibrato de la voix de comédien. Les Déconnards est un texte qui déclenche l’hilarité à chaque instant comme un talk-show mais il ne faut pas oublier que les Déconnards est une voix d’outre-tombe, un verbatim post mortem. C’est une cassette audio qui rend la parole de celui qui est allé se jeter sous le dernier métro un soir de réveillon. Comme quoi, cette parole-là est un écho, la vibration d’une note qui flotte dans l’air longtemps après que l’instrument se soit tu ! C’est donc un ectoplasme de l'étudiant que nous voyons sur scène !

S’il fallait trouver une seule faiblesse à ce spectacle, ce serait sa longueur. A notre sens, il souffre d’un quart d’heure de trop qui installe la langueur au niveau du spectateur. La mise en scène gagnerait à resserrer le spectacle autour des moments de climax et ne pas se laisser prendre dans le vortex des mots de Kwahulé.

Avec les Déconnards, Aristide Tarnagda a réussi son retour sur scène comme comédien avec cette performance magistrale. Maintenant qu’il nous a prouvé qu’il reste un bon comédien, qu’il rejoigne derechef sa table d’écriture pour nous offrir des textes de son cru. Nous attendons impatiemment d’autres grands textes du jeune auteur prometteur de l’Amour au cimetière.
Saidou Alceny Barry

vendredi 27 mai 2011

Les voix du silence se font bruyantes au CITO

Les Voix du silence fut écrite en 1982. Trois décennies plus tard, on s’attendait à ce que cette pièce sente la naphtaline, pourtant elle est d’une telle actualité qu’on la croirait écrite en ce mois d’Avril. On y trouve tous les maux qui ont mené le Burkina aux émeutes de la faim : mal gouvernance, paupérisation des masses, arrogance des puissants, justice aux ordres…
La mise en scène fait cohabitée deux mondes. En haut celui des riches. En bas, les exclus. A la veille des élections présidentielles, Chef Adam, à la tête d’un méga parti rassemble son état-major composé de hauts fonctionnaires, d’hommes d’affaires, de chefs traditionnels pour un dernier grand meeting. Les pauvres d’en bas, dont les voix sont nécessaires dans ce système électoral sont courtisés. Les politiques consente à descendre dans la cours des miracles tenue par Ma Awa où vivotent tous les exclus de la cité. On leur propose des ripailles et des enveloppes d’argent. C’est au cours d’un meeting de Chef Adam que Oscar, le fils de l’homme politique viole Amicha, la fille de Ma Awa, entraînant la fureur des gens d’en bas. Cela va-t-il compromettre l’ascension de Chef Adam ?
Entre chants et danses, rires et coups de théâtre, le spectateur voit défiler une galerie de personnages inoubliables. Comme Chef Adam campé par Charles Wattara qui lui donne une infinité de nuances et d’ambiguïté : un tissu d’engagement, de cynisme, de gabegie et de grandeur. Ou l’avocat Bekolo, joué avec maestria par Gouem qui donne à ce passionné de justice, quelque chose de grotesque. Ou la mendiante aux jumeaux jouée par Olivia Ouédrago avec beaucoup de justesse de sorte que des spectateurs abusés lui jetaient des pièces comme aumône !
Les mises en scène de Prosper Kompaoré révèlent toujours le musicien et le géomètre qui se cachent derrière l’homme de théâtre. Chez lui, c’est la musique avant toute chose. En effet la musique est omniprésente dans Les voix du silence. On y chante, on y danse et on se croirait dans une comédie musicale tant les parties chantées du texte sont abondantes. En chef d’orchestre, il dirige à la baguette vingt-quatre comédiens dans une mise en scène réglée comme du papier à musique. Kompaoré a un compas dans l’œil tant la circulation et la disposition des comédiens sont calibrées au millimètre près. Jamais un comédien ne masque l’autre.
On rit beaucoup pendant ce spectacle. Mais si Prosper Kompaoré a choisi d’aborder son texte sur le mode comique, Les voix du silence n’est pas moins la pièce d’un moraliste désabusé. C’est un monde sans héros. Aucun personnage n’est un modèle de vertu dans cette pièce. Ni dans le camp de Chef Adam ni dans celui des mendiants. Chef Adam est élu malgré son passé trouble, justice ne sera pas rendu à Amicha parce que les gens d’en bas préfèreront un règlement à l’amiable. Dans ce pays, les fils violent les filles de sorte que l’avenir ne peut accoucher que de monstres. Les Voix du silence sont les voix de notre apocalypse.
Pourtant dans le théâtre de Kompaoré, il n’y a ni épate, ni sein dénudé, ni obscénité, juste une mise en scène respectueuse du texte et du spectateur qui déroule son bouquet de chants, de danses, de rire et d’émotion tout en faisant la radioscopie d’une société qui va à vau-l’eau. L’aîné en investissant le CITO qui apparaît comme la scène des jeunes créateurs Burkinabé avec une telle mise en scène leur démontre que le théâtre peut être subversif sans tomber dans la vulgarité. Et c’est une leçon qui vaut son pesant d’or.
Malraux disait dans un essai portant le même titre que le texte de Kompaoré, Les voix du silence que « Les grands artistes ne sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux». Il serait plus juste de dire en ce qui concerne Les voix du silence de Prosper Kompaoré que c’est le monde réel qui avait trois décennies de retard sur la fiction dramatique.
Saïdou Alcény Barry

lundi 9 mai 2011

Intellectuels africains et crise ivoirienne: la défaite de la pensée?

La crise ivoirienne a mis à nu l’impuissance des politiques africains à résoudre les situations conflictuelles sur le continent. Elle a aussi révélé que les intellectuels africains, pris dans le nœud de leurs contradictions, n’ont pas brillé par la lucidité et la force de proposition que l’on attendait d’eux. Voyage au pays de l’intelligentsia africaine dans sa diversité et ses divergences.

Les intellectuels mutiques

Dans la crise ivoirienne, il y a des intellectuels qui ont réussi la prouesse d’abdiquer ce qui fait substantiellement l’intellectuel, c’est-à-dire la prise de parole. Ceux qui ont fait vœu de silence dans cette crise, ce sont surtout les intellectuels Burkinabé. Nous n’avons pas entendu le Forum des artistes et des intellectuels, cette coalition qui ambitionne de se positionner dans le paysage africain comme un interlocuteur incontournable et une force de propositions dans la conduite des affaires africaines. Même à titre individuel, aucun franc-tireur n’a pipé mot. Ce mutisme est peut–être dû à la peur de ces leaders d’interférer dans les actions de médiation du Président du Faso ou crainte qu’une prise de position n’entraîne des exactions contre les cinq millions de compatriotes, la plus forte communauté étrangère vivant en Côte d’Ivoire. Quelles que soient les raisons de ce mutisme, ce silence jette un discrédit sérieux sur la capacité de nos intellectuels de s’abstraire des atermoiements pour être une instance de questionnement de nos politiques et de la marche du continent. Malgré ce silence ou peut-être à cause de lui( si nous voulons être cynique), des monceaux de cadavres de Burkinabé ont jonché les rues d’Abidjan et d’ailleurs. Et se taire c’est couvrir ces morts du linceul de silence. Dans cette crise, les Burkinabe ont été les spectateurs obligés des meurtres et des pogroms grâce aux médias ivoiriens et français : jamais nous n’avons été condamnés à tout voir sans rien savoir. Combien de nos compatriotes ont perdu la vie dans cette crise? Nul ne le sait parce que les politiques n’ont rien dit et les intellectuels n’ont rien demandé. Elie Wiesel disait : « Le bourreau tue deux fois. La deuxième fois par le silence ». Même si nos intellectuels ne sont pas comptables de ce qui s’est passé, on peut leur reprocher d’avoir raté une bonne raison de se faire entendre !

Les imposteurs ou pseudo-intellectuels

Les désastres politiques sont comme les grandes putréfactions, ils attirent les charognards. Et la crise ivoirienne, à cause de sa forte médiatisation, a attiré des individus en mal d’exposition médiatique. Aussi des pseudo-intellectuels qui étaient au creux de la vague ont voulu utiliser la crise ivoirienne comme un trampoline pour revenir sous les projecteurs. Calixte Beyala dont les derniers romans ont paru dans l’indifférence générale a endossé opportunément le rôle de la pasionaria de la cause ivoirienne. Courant les plateaux télés, elle dénonce l’ingérence française et prétend défendre la légalité qui se trouverait du côté de Gbagbo. Mais elle a desservie la cause de Gbagbo par l’incurie de son argumentaire, ses interventions dévoilant une méconnaissance abyssale du paysage politique et des textes constitutionnels du pays. Comme quoi, on a beau savoir fabuler dans le roman, la réalité politique ne se laisse pas enfermer dans la fiction et la romancière camerounaise l’a appris à ses dépens.


Les intellectuels partisans :

Une autre espèce d’intellectuels est celle des partisans. Ils ont rejoint un camp et ont mis leur plume et talent au service de Laurent Gbagbo ou d’Alassane Ouattara. On nous dira que l’engagement procède toujours d’un enrôlement dans un camp. Bien sûr mais le Camp du Capitaine Dreyfus fut le camp du droit et de la justice ! Ici, les choses sont moins tranchées. S’il y a une minorité qui a opté pour Gbagbo ou Ouattara pour des calculs mesquins de positionnement, la plupart de ces intellectuels partisans ont été abusé par la complexité de la crise ivoirienne avec son bal masqué : l’ancien colonisateur joue le parangon de la bonne gouvernance en Côte d’Ivoire tout en maintenant des despotes tout autour de ce pays. C’est par conséquent le combat contre la Françafrique qui a biaisé le débat et obscurci la lecture de la crise ivoirienne. De sorte que les anticolonialistes se sont rangés du côté de Gbagbo par pis-aller. Alassane apparaissant comme un outil entre les mains de la métropole.
Au Forum des altermondialistes de Dakar, de manière générale, les intellectuels se sont rangés du côté de Gbagbo qui représente le combat contre la Françafrique. Alassane est taxé d’ennemi parce que libéral, ami des puissants du monde et des institutions financières telles le FMI et la Banque mondiale, ces pilleurs du continent. Entre l’ami d’Occident et le professeur qui défia Houphouet-Boigny le suppôt des basses besognes de la France sur le continent, les altermondialistes ont choisi le leur !
D’autres ont eu une posture plus inconfortable. Aminata Traoré, mue par son combat anti-colonialiste s’oppose à l’ingérence française tout en esquivant le débat de fond sur la crise ivoirienne. On comprend qu’il lui est intolérable de voir la Force Licorne et surtout Sarkozy dont on se souvient du discours raciste de Dakar jouer les sauveteurs de la démocratie dans une crise où la France ne peut montrer patte blanche. Mais la logique du combat contre la France peut-elle justifier que l’on ferme les yeux sur les dérives du régime de Gbagbo ? Nous pensons que non ! Elle peut autoriser la colère et l’indignation. Pour Sénèque, elle est indigne du philosophe et du sage. Mais l’indignation est une réaction organique, elle donc est légitime. Mais pour qu’elle trouve un sens, il faut qu’elle s’accompagne d’une analyse lucide. C’est la lucidité qui fait l’intellectuel et elle a manqué à tous ceux qui, sous le couvert du combat anti-colonialiste, ont absous Gbagbo et cautionné son rapt électoral.

Les intellectuels sceptiques.

Ce sont ceux qui ne donnent pas un blanc-seing à l’ONU, ce gros machin aux mains de la communauté internationale. Ces intellectuels restent circonspects sur les résultats des élections parce qu’ils pensent que l’ONU n’est pas une structure indépendante, qu’elle est aux ordres des plus puissant. Ils rappellent ses positions ambiguës au Congo dans l’assassinat de Lumumba, sa passivité dans le génocide rwandais, et les élections contestées qu’elle a organisées en Afghanistan. C’est particulièrement l’insolence du représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire se comportant en gouverneur d’un territoire conquis qui les ulcèrent au plus haut point. L’écrivain guinéen Thierno Monénembo incarne ce courant qui entend questionner toutes les procédures électorales. Ils ne sont ni pour Alassane qu’il taxe de sécessionniste, ni pour Gbagbo qui a confisqué le pouvoir ni pour Bédié qui a conçu l’ivoirité. Ce fut un courant minoritaire mais qui a une analyse qui vaut qu’on s’y arrête.

Les intellectuels incorruptibles

Il faut entendre ce terme au sens d’une analyse qui demeure dans la constance, suit un cheminement logique que le temps n’infléchit pas mais approfondit, que les idéologies n’édulcorent ni ne forcissent. Nous pensons que la réflexion d’Achille Mbembé est de celle-ci. On peut moquer sa conviction plein de candeur que l’outillage juridique doit précéder le geste politique et son moralisme mais on ne peut que reconnaître la pertinence de sa réflexion. Il est un des rares intellectuels avec Théophile Abenga à condamner l’intervention de l’ECOMOG, à préconiser que l’Unité africaine se dote de textes juridiques pour baliser les interventions militaires dans un Etat membre et à répéter que les crises politiques sur le continent doit être résolu par les Africains. Et nous pensons qu’il est dans le vrai.


Cette crise a révélé les contradictions qui secouent la communauté des intellectuels partagés entre l’alignement sur les politiques, les errements partisans et les argumentaires en déphasage avec la réalité africaine. Néanmoins, quelques-uns posent parfois le bon diagnostic mais évitent de proposer la bonne médecine. Car s’ils reconnaissent à l’unanimité que la démocratie est à la source de tous les maux sur le Continent, la plupart proposent de repenser celle-ci en tenant compte du contexte africain. Nul ne remet en cause l'option démocratique. Est-ce parce que rejeter ce système politique promu par l’Occident les priverait de toute tribune et les condamnerait au silence. Ambiguïté de l’intellectuel africain qui veut tenir un discours de vérité sans incommoder « la bien pensance » internationale ?
Barry Saïdou Alceny

dimanche 3 avril 2011

Création littéraire : Inspiration ou transpiration ?

L’artiste inspiré, dont les œuvres naissent sans effort semble un mythe qui a vécu. Aujourd’hui, nombre d’écrivains, et pas des moindres ne cachent pas que les livres naissent d’un grand labeur. Alors l’écriture, inspiration ou transpiration ?
Longtemps les écrivains ont contribué à bâtir cette image d’Epinal du poète inspiré, dont les vers sont soufflés par des Muses ou par une transcendance. Il y avait de la coquetterie à parler de l’art comme chu du ciel comme les révélations de prophètes. L’écrivain étant l’égal du prophète, son langage est sacré et recèlerait de profondes vérités sur le monde. Hugo se prend pour un mage, Rimbaud se fait voyant, Paul Valery pensait que le premier vers était « enthousiaste » c’est-à-dire un don divin. Mêmes les romanciers se glissent dans ce mythe et parlent de fulgurance, d’œuvres qui s’écriraient d’elles-mêmes, des personnages qui mèneraient l’histoire. Comme si le roman aussi était donné par des instances supérieures. Ainsi Julien Gracq, Paul Auster, et maints autres prosateurs perpétuent ce mythe.
Par conséquent, l’arrière-boutique où l’écrivain fabrique ses vers ou ses phrases doit être caché au public. Il y a de la gêne à évoquer le travail souterrain de l’écrivain, car le génie ne sue pas à la tâche. Le quidam doit ignorer que l’écrivain est un forçat de la plume. Aussi ceux qui ne cachent pas qu’ils travaillent quotidiennement et ardemment sont suspectés de manquer de talent. Honoré de Balzac et Alexandre Dumas, ses grands scribouillards qui inondent la presse de feuilletons, qui ont un rythme de parution infernale ne sont pas considérés comme des créateurs, ce sont des…producteurs de prose.
Mais à partir du 20ème siècle il y a un changement de perspective. L’image de l’écrivain bohème, illuminé, vagabond céleste se lézarde. Le travail est une valeur. Un homme doit produire. Ne plus se croiser les doigts en attendant que la Muse ou le ciel veuille bien souffler à l’écrivain son œuvre. Aussi l’écrivain se veut un travailleur comme tout autre. « L’inspiration, c’est une invention des gens qui n’ont jamais rien créé. Nous entretenons la légende pour nous faire valoir, mais entre nous, c’est un bluff. Le poète ne connaît que la commande. », déclare Jean Anouilh.
Maintenant les écrivains affirment qu’il n’est pas nécessaire d’avoir du talent, la volonté et la persévérance suffisent. Aussi le dernier Nobel de littérature, Mario Verga Llosa, a rendu un vibrant hommage à Flaubert pour son… manque de talent :
« Il m’a appris que lorsqu’on n’a pas reçu le talent de manière innée, qu’on n’est pas spécialement doué, il faut se construire soi-même son propre talent par la discipline, la persévérance, la patience, l’autocritique. Lorsqu’il a commencé, il en était dépourvu. Il a été un fanatique du travail. Ce fut déterminant dans ma vocation d’écrivain. J’ai persisté et, si je suis là, c’est grâce à son exemple. »
Patratra ! L’écrivain dégringole de son piédestal. Il redescend sur terre. Devient un ouvrier du langage, un artisan qui cherche, tâtonne, bricole et qui, petit à petit arrive à se faire la main et à fabriquer des livres qui plaisent. D’ailleurs, cette conception de l’art d’écrire n’est que le juste retour aux choses parce que poète vient de poeïen qui signifie en grec, " faire ", " fabriquer ». Donc, dès l’origine, le poète et le romancier ne sont que des fabricants de langage.
En vérité, un écrivain, c’est un séant vissé sur un tabouret pendant des heures, un stylo qui noircit sans arrêt les pages blanches d’un carnet pour la vieille garde ou des doigts qui courent et s’ankylosent sur le clavier d’un PC pour les jeunots, chaque jour, chaque nuit. Ce sont aussi des ratures, des biffures, des réécritures, encore et encore jusqu’à ce que émerge un texte publiable. Et cela, tous les hommes de bonne volonté peuvent le faire.
N’est-ce pas pour ça que dans les universités américaines, il y a des cours et des ateliers d’écriture pour apprendre à écrire et à en vivre. On devient écrivain comme on devient pilote, médecin ou danseur…par l’apprentissage !
De nos jours, il y a une nouvelle race d’écrivains qui refusent de transpirer pour faire des livres. Ils utilisent… des nègres ou pillent les œuvres des confrères. Le journaliste- animateur-écrivain PPDA est accusé d’avoir plagié une centaine de pages à la biographie consacrée par Peter Griffin à l’auteur du vieil homme et la mer. Une célèbre écrivaine Franco-camerounaise dont j'ai oublié le nom traîne une sulfureuse réputation de plagiaire.
La République des lettres est désormais ouverte à tous les scribouillards de la terre.