lundi 26 août 2013

Le secret des sorciers noirs de Vincent Ouattara:Dim Dolobsom est-il un écrivain ?


Vincent Ouattara, à travers cet essai intitulé Les Secrets des sorciers noirs publié aux Editions Publibook, explore une question fort polémique dans la théorie littéraire, celle de savoir quel écrit appartient à la littérature et quel auteur mérite d’être appelé écrivain. Les Secret des sorciers noirs de Dim Dolobsom qui fut le premier ouvrage publié par un Burkinabè et qui divise le monde des lettres sert d’objet d’étude.


Aux adeptes de magie noire qui se rueront sur ce livre, grande sera la déception car malgré son titre équivoque, Les Secrets des sorciers noirs, et les masques qui figurent sur la couverture, ils n’y trouveront nulle recette de poison mortel, de philtre d’amour ou de gris-gris pouvant infléchir le destin. Ce titre ne manquerait pas non plus d’intriguer les littérateurs surtout suivi qu’il est du nom de Vincent Ouattara, eux qui savent que le titre est déjà pris par Dim Dolobsom. Qu’ils se rassurent, il n’y a rien d’anormal à ce fait, les essais critiques ont tendance à reprendre le titre de leur objet, ce qui n’est pas, concédons-le, très original.
Cette publication vient à point pour vider une vieille querelle qui divise le monde des Lettres du Burkina en deux camps aussi irréductibles : les Nazistes pour ne pas dire Pro-Nazi, un terme bien honni qui ajouterait à la confusion, et les Dimistes. Qui de Nazi Boni ou de Dim Dolobsom est le premier écrivain du pays et le père de la littérature burkinabè? Même si la querelle est à la littérature ce qu’est l’humus est à la plante, c’est-à-dire son aliment, il faut dire que cette polémique est à fleurets mouchetés et elle n’a jamais été à travers un ouvrage ou un colloque. D’où l’importance de l’essai de Vincent Ouattara qui aborde la question avec des outils nouveaux de critique littéraire. De prime abord, on pourrait dire que le débat n’a pas lieu d’être du moment que Dim Dolobsom a publié en 1934 un ouvrage d’ethnographie qui de par la nature de son objet qui est l’étude de l’art divinatoire chez les Mossé, se veut un ouvrage scientifique et Nazi Boni a publié une fiction sur le peuple bwa à l’aube de la pénétration coloniale, Le Crépuscules des temps anciens en 1962. Même si la même intention de mieux faire connaître leur société habite l’un et l’autre, la démarche ethnologique qui se veut tout objective du premier et le choix de la fiction du second fait qu’une conception traditionnelle de la littérature dénie au premier le nom d’écrivain. D’autres conceptions mettent tous ces écrits dans la même escarcelle. L’essai de Vincent Ouattara fait dans la nuance, rien n’est tout blanc ni tout gris et il y aurait même mille nuances de gris, la littéralité étant affaire de définitions et pouvant se nicher dans des textes qui se veulent objectifs comme dans les sciences humaines.
La succincte et lumineuse préface d’Yves Dakuyo fait remonter la cause de cette confusion des genres à l’époque coloniale où du fait du faible nombre d’œuvres burkinabé édités, on les classait ainsi les ouvrages de Ki-Zerbo (historien), Nazi Boni (romancier) Salfo Balima (historiographe). « A cette époque, rappelle-t-il, était « littéraire » tout écrit en langue française et était « écrivain » tout auteur de tel texte ». Par ailleurs, il souligne l’importance de cet essai dont la démarche interdisciplinaire est novatrice dans la critique littéraire.
L’essai de Vincent Ouattara est divisé en deux grandes parties. La première partie, théorique, rappelle les différentes théories littéraires et puise à diverses sources, ethnologique, philosophique, sociologique pour élaborer son échafaudage théorique pluridisciplinaire. On sent que l’auteur n’a pas rédigé son ouvrage en pantoufles, ne s’est pas contenté de caresser la reliure des beaux livres mais les a lus avec application et s’est approprié toute l’érudition sur le sujet, de sorte que dans cette partie défilent les théories littéraires et de sciences humaines. On croise du beau linge dans cette partie : Sartre, Barthes,
Bakhtine, Balandier, Sandwidi H, Sanou Salaka, Darcy Ribeiro, Irish Murdoch, etc. Des Européens, des Américains, et des Africains. C’est un salon littéraire idéal où l’auteur aurait convié toutes les éminences de la critique littéraire pour qu’ils dialoguent, se contredisent, se complètent, s’éclairent les uns les autres et éclairent surtout le lecteur, qui en sort fort instruit des questions de critique littéraire.
Dans la seconde partie, l’auteur met l’ouvrage de Dim Dolobsom sur la table de dissection et l’analyse à l’aide de ces outils théoriques. A travers plusieurs entrées, la narratologie, les temps et ordre du récit, la fiction, l’utilisation des adjectifs et des adverbes, il montre grâce à ces entrées colligées que l’ouvrage de Dim manifeste une certaine ambition de bien dire à travers l’organisation de la narration, le recours à une stratégie d’intéressement du lecteur à travers la fiction, et par l’utilisation de chants, de proverbes, de contes qui sont des genres de la littérature orale. L’originalité de cet ouvrage, au-delà du regard d’encyclope de son auteur, se trouve dans l’invitation de la littérature orale dans la question de la littéralité, dépassant ainsi le clivage entre scripturaire et oralité dans la saisie de la littéralité. Ce livre fait bouger les lignes de démarcation entre écrit et oral, entre fiction romanesque et récit ethnographique ou de voyage. On se gardera de révéler les conclusions de l’auteur.
Il faut en outre saluer l’option de l’auteur de donner un résumé de tous les chapitres de l’ouvrage de Dim Dolobsom, parce que cet ouvrage, la première publication de pays, reste introuvable même à la Bibliothèque universitaire de Ouagadougou. A notre connaissance, malgré le combat de Pacéré Titinga pour faire connaître cet ouvrage, il n’en existe qu’un exemplaire, bien amoché du reste, qui peut être consulté à la bibliothèque des Archives Nationales. Un autre était disponible au Fonds burkinabè de l’Institut français mais celui-ci a été fermé. Gageons que cet essai amènera les bibliothécaires et des libraires sur l’œuvre fondatrice des lettres burkinabé.
Cet essai qui explicite les différentes théories et approches du texte littéraire et des écrits des sciences humaines est incontournable pour les élèves, étudiants de lettres et tous ceux qui s’intéressent à la chose littéraire. La langue adoptée par Vincent Ouattara, claire et accessible, évite le jargon du spécialiste et lorsqu’un concept ne peut être remplacé par un mot plus courant, il est explicité dans le texte. Ce qui en fait un essai à la portée de tous.
Toutefois, cet essai, malgré la rigueur de sa démarche et la sûreté de son appareil critique, pourrait difficilement mettre un terme à la polémique sur le premier écrivain de notre littérature tant cette querelle excède le domaine de la littérature et cache des enjeux géopolitiques et régionalistes. Qu’il tarisse la polémique ou la relance, le livre de Vincent Ouattara contribuera, à n’en pas douter, à renouveler les approches dans les études sur les littératures africaine.
Saïdou Alcény BARRY

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