mercredi 17 octobre 2012

Les chasseurs DOZO de Philippe Bordas

Après avoir côtoyé les boxeurs à mains nues d’un bidonville de Nairobi et les lutteurs sénégalais, le photographe français Philippe Bordas s’est, cette fois, plongé dans la confrérie des chasseurs Dozos et en a tiré de superbes photos qui nous entrouvrent les portes du monde fermé de cette communauté multiséculaire.
Cette expo photos est à l’Institut français de Ouaga jusqu’au 20 octobre 2012. Do-zo, deux syllabes dont l’écho renvoie dans l’imagerie populaire à une société secrète, suscitant du même coup crainte et admiration. En effet, les Dozos ont constitué l’armée d’élite de l’empereur Soundjata Kéita au 13 siècle. Dispersés aux quatre vents après le délitement de l’empire Manding qui s’étendait de la Gambie au Sénégal, du Libéria à la Sierre Leone, de la Côte d’Ivoire à la Guinée, du Burkina Faso au Mali. Depuis l’époque médiéval, ces hommes ont préservé leur mode de vie et perpétuent une aristocratie des armes et du savoir à travers l’art de la guerre, la science des plantes et de l’astrologie et l’art musical et sont les dépositaires de l’histoire du Manding. C’est muni d’un Leica argentique que le photographe a suivi ces guerriers lors des parties de chasse dans la nuit d’encre, s’enfonçant au cœur de la forêt dont ils connaissent le moindre arpent et qu’ils lisent comme un livre ouvert, pendant les veillées autour d’un brasero où ils content le mythe fondateur du Mandé, et dans les soirées où en musiciens virtuoses, ils jouent et chantent le répertoire oral du Mandé. Tous ces aspect de la vie du Dozo se retrouvent dans les photos géantes de plus de trois mètres sur trois, qui comme une ceinture d’amulettes, font le pourtour de la Rotonde, le salle d’exposition de l’Institut français. On y voit les chasseurs dans leurs tenues ocres, rouge latéritique comme s’ils sortaient de terre, tenant leur vieux fusils dans des poses variées. D’emblée, on distingue trois classes de Dozos et trois caractères: les vieux chasseurs, les jeunes adultes et les pousses. Sur les photos, de vieux chasseurs, debout pieds nus ou assis en tailleur dans une case nue dont le dépouillement dénote de la vie ascétique du propriétaire du lieu. Par ailleurs la sérénité de leur regard dans le visage hiératique est le signe que ces vieux hommes ont trempé le métal de leur âme dans une existence spartiate faite de sacrifice et de don de soi à la communauté. D’autres, plus jeunes posent fièrement avec des hyènes, des biches ou des tortues tenus en laisse et des boas qui s’enroulent autour de leur cou. Quant aux plus jeunes, ils arborent avec joie des fusils plus grands qu’eux. Emouvant, l’image d’un pré-adolescent dont le regard hésite entre l’effroi et la fierté de sentir le froid d’un corps de serpent s’entortillant autour de son cou si fragile. Face à la vieille génération, sorte de samouraïs au service d’une cause, il y a les jeunes qui semblent devenus des combattants sans cause. Dans le vrai Dozo, il y a la quête de la dureté et la pureté du diamant du surhomme dont parlait Nietzsche ; malheureusement il y a le risque que les flammes de la modernité lèchent ce diamant et le transforme en un morceau de charbon, friable et sans valeur. Aussi peut-on déceler chez quelques jeunes, dans leur regard crâneur et ayant des Rangers aux pieds et le pantalon treillis affleurant sous la tenue traditionnelle, des signes du dévoiement des valeurs Dozo. Les guerres au Libéria, en Sierra Leone et en Côte d’Ivoire ont, en effet, montré que ces protecteurs de la veuve et de l’orphelin pouvaient déchoir en devenant des tueurs en série au service de chefs de guerre. A travers ces photos Philippe Bordas a réussi à dresser de cette armée un portrait mythique et humain. Mais au-delà de la beauté des images, cette expo interroge sur le devenir de cette confrérie qui a réussi à survivre pendant des siècles mais qui n’est néanmoins pas à l’abri d’une disparition prochaine dans une Afrique convertie à des valeurs diamétralement opposées aux siennes. Et la photo d’Idrissa Traoré, le vieux chasseur qui a introduit le photographe dans la confrérie, où on voit la silhouette du vieux chasseur de dos, le bicorne sur la tête lui donnant l’air d’une étrange bête à cornes telle un minotaure qui s’enfonce dans la brousse a quelque chose de crépusculaire. En somme, qu’est-ce que l’Afrique moderne, prise dans les turbulences, peut tirer des valeurs de cette confrérie qui a édicté la charte du Manden en 1222, soit cinq siècles avant la déclaration universelle des droits de l’homme, et qui pratique un fédéralisme qui nie les frontières nationales tout en montrant que l’homme doit apparier le savoir scientifique et le pouvoir à une droiture morale? C’est, sans doute, une source de savoir et d’éthique à laquelle l’Afrique contemporaine doit s’abreuver.

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