Tout mur est une porte. Emerson

samedi 8 février 2014

Remember Nick !


Nick Domby disparaissait le 11 septembre 2004. Arrangeur génial, il a accommodé le moore à toutes les musiques modernes : funk, rock, groove. Il a imposé la chanson en langue nationale sur la scène internationale et dans la word music. Dix ans plus tard, que reste–il de son œuvre?

Pourquoi parler de Nick Domby aujourd’hui ? Parce qu’il est des sujets qui s’invitent d’eux-mêmes au mépris de l’actualité et parce que c’est la faute à la mémoire. Etrange mécanique en effet que celle de la mémoire ! Il a suffit de deux faits anodins et sans lien apparent pour activer le souvenir de Nick Domby. D’abord, une voiture qui passe, son autoradio crachant à plein décibel une musique percutante. Et puis, une inconnue passant sur une moto, laissant dans son sillage un parfum capiteux qui flotte un instant avant de se dissoudre dans l’air. Et l’association de ces sonorités et cette fragrance étrangement réactive le souvenir de Nick Domby. Et cette interrogation : tel ce parfum, sa musique s’est-elle évanouie à jamais?

De quoi cela tient-il que les mélomanes burkinabé ont pu oublier après seulement une décennie Nick Domby, de son vrai nom Dominique Kontomgomdé ? Il fut celui qui imposa la musique burkinabé en langue nationale sur la scène internationale ? Si Georges Ouédraogo fut le premier à montrer que le mooré pouvait s’imposer sur la scène internationale avec son groupe le Bozambo, c’est véritablement avec Nick Domby que la musique en langue mooré a pu se couler harmonieusement dans le funk, le rock, la pop et rivaliser avec des tubes en anglais. Dans ce sens, Greg, Floby, Faso Kombat et maints autres artistes du Faso doivent à Nick d’avoir défricher la voie. Ils sont les héritiers de ce musicien.

Dans les années 1990, au moment où la jeunesse branchée du pays dansait au rythme de Milli vaneli, George Michael et de Phil Collins, un clip passa à la TNB un soir et changea définitivement les choses. Ce fut la Révélation. Les jeunes mélomanes découvrent compatriote qui vit à Orléans, en France, qui fait de la musique funk et qui chante en …mooré ! Et ce tube n’avait pas à rougir de la comparaison avec le beat anglais ou américain en termes de qualité. Le Burkina vibra pendant toutes les vacances au rythme de M’Bapole.

Nick Domby revint au pays en fils prodigue. Il fut fêté par tous. Suivront d’autres tubes qui explorèrent toutes les tendances de la world. La chanson Soum 7 fit un tabac. Sur une rythmique endiablée d'un rock pur jus proche du tourbillonannant Roch around the clock de Bill Haley, il pose une chanson en mooré, simplette, plus proche de la comptine que de la chanson adulte mais la magie opère. Il y a surtout l’album Mossi World Goove avec le tube On est dans la Zup qui fut fureur. C’est un cocktail survitaminé de sonorités pop et africaines (notes cristallines de balafon) avec un zeste de notes de cithare. Un tube qui puisait à de nombreuses sources et qui était très dansant. Les nightclubbers se contorsionnaient comme des fakirs sur les pistes de danse du pays au rythme de On es dans la Zup. Il n’est pas exagéré de dire que certaines sciatiques et lumbagos actuels de quelques quadras et nouveaux quinquagénaires s’originent là.

L’art de Nick Domby résidait pour beaucoup dans sa capacité à mettre en harmonie les genres les plus disparates, à sampler dans le vaste répertoire mondial des morceaux de bravoure pour faire des chansons dans lesquelles les Burkinabé se reconnaissent.
Et d’autres perles dans ce chapelet de bonne musique comme Burkin’bila, Rasmata, Razougou, Mooga Biiga et la reprise de Charles Aznavour, Et pourtant…

Comme on le voit Nick Domby a de son vivant connu un immense succès. De retour au pays, il ouvre les studios midi et enregistre Burkina Compil, un best of qui reprend les grands tubes de la musique burkinabè des seventies et eighties. Une odyssée musicale qui met au jour le répertoire oublié par la jeune génération. Il était certainement poussé par le souci d’arracher à l’oubli les œuvres musicales du passé.

Dix ans après sa disparition, il est peut-être temps que le pays reconnaissant lui renvoie l’ascenseur. La génération actuelle pourrait revisiter son répertoire, s’en inspirer, etc. Comme les lamantins vont boire à la source, ils doivent s’en retourner vers celui qui, avec son beat puissant, a ouvert avec fracas les deux battants de la modernité à la musique en langue nationale du Faso. Il ne faudrait pas que l’œuvre, dix ans seulement après la disparition de l’homme, se dissolve dans la mémoire comme le parfum d’une passante dans l’air…

vendredi 31 janvier 2014

Théâtre : Combat de nègre et de chiens de Paul Zoungrana


Grand moment de théâtre à l’Espace culturel Gambidi le vendredi 17 janvier 2014 avec Combat de nègre et de chiens de Marie Bernard Koltès mis en scène par Paul Zoungrana. Une mise en scène inspirée, éclectique. Une interprétation magistrale

Combat de Nègre et de chiens est un grand texte dramatique qui met en scène des personnages reclus sur un chantier de travaux publics dans une brousse africaine. Il y a le contremaître Cal, le chef de chantier Horn et Leone, la jeune fille de Paris que celui-ci a fait venir de Paris. Une nuit, l’énigmatique Alboury, un Noir s’invite dans ce monde de Blancs pour réclamer le corps de son frère mort. Un corps introuvable parce que Cal l’a jeté dans les égouts. Dans cette cuvette où macèrent et implosent les haines recuites, on voit les ravages de la solitude sur les nerfs et l’expression de la folie et du racisme le plus abject à travers les mots qui s’entrechoquent, charriant leur poids de douleur et de violence. Dans la nuit profonde qui les enveloppe, ce ne sont pas les ténèbres de la nuit mais la noirceur des âmes des personnages qui donne de la noirceur à ce huis clos.

Comment aborder ce bloc himalayen de mots pleins de fureur, de poésie et d’éclat ? En bon alpiniste, pardi ! Sachant qu’au théâtre, l’ennemi, c’est l’ennui comme le note le metteur en scène Peter Brook, il était fort risqué d’entraîner le public dans une grimpée sans halte, au risquer de les essouffler et de les décourager rapidement. Paul Zoungrana, en bon sherpa a ménagé des haltes dans cette longue escalade du texte de Koltès pour que des spectateurs ne se débandent avant la fin des deux heures de spectacle. Paul Zoungrana aborde le texte comme un scénario sur un plateau de tournage et découpé en séquences. Entre le tournage de ces différentes séquences, la distanciation brechtienne faite de reprises de plans, d’interruptions du jeu par le réalisateur, de commentaires des acteurs brise l’illusion théâtrale et rappelle aux spectateurs qu’ils sont au théâtre ! Entre intérieur et extérieur/nuit, on suit l’exacerbation des sentiments qui poussent les hommes à tomber le masque : l’animal en chacun se dévoile.

Dans cette mise en scène, Paul Zoungrana donne la pleine mesure de son talent. Les arbres et les plantes de l’Espace Gambidi sont intégrés à l’espace scénique et matérialisent la présence menaçante de la brousse ! Et il convoque tous les autres arts adjuvants pour amplifier la puissance des situations. Des ombres chinoises effacent la différence raciale entre Alboury et Leone dans leur idylle naissante et surtout l’omniprésence de la musique renforce les atmosphères. Langoureuse, énigmatique ou déchaînée, elle joue un rôle d’agents de sapidité du texte. Ainsi les mélopées de femmes sont une sorte de chœur qui accompagne la montée de la tragédie.

Par ailleurs, les comédiens jouent admirablement. Simon Paco réussit, par la force de son jeu à imposer Cal comme le noyau du drame. Il met son frêle physique au service du personnage du contremaitre et compose un Cal fragile psychologiquement, rempli de mépris de l’Autre, prompt à tirer sur les Nègres comme s’il s’agissait des lapins de garenne. Son phrasé, ses tics, son regard halluciné, ses rires démentiels, ses pleurnicheries, ses couinements de chiot inquiet, tout ça en fait un serial killer pitoyable mais combien inquiétant.
Pascal Noyelle campe un Horn usé et rusé, un concentré de rouerie. Quant à Marjorie Neau, elle donne à Leone une dimension de pin up, superficielle et ingénue. Noel Minoungou joue un Alboury taiseux et impénétrable.

Koltès disait qu’il ne parlait ni d’Afrique ni du racisme dans ce texte mais personne n’est dupe et surtout pas le public africain qui voit dans ces personnages les différents archétypes de l’expatrié français. Des Carl et Horn, on en croise en Afrique. Attirés par les richesses du continent, ils promènent sur les autochtones le regard supérieur de dieux plein de mépris.

Combat de nègre et de chiens parle de la violence des rapports entre les Européens et les autres, ici les Noirs d’Afrique. Ce texte est un palimpseste d’Au cœur des ténèbres de Konrad, de l’Inégalité des races de Gobineau, du Voyage au bout de la nuit de Céline et du Voyage au Congo d’André Gide. Combat de nègre et de chiens condense et actualise la problématique raciale qui parcourt la littérature européenne. La mise en scène de Paul Zoungrana n’occulte pas cette question et c’est tant mieux.
Paul Zoungrana confirme avec cette mise en scène qu’il est un metteur en scène de talent en plus d’être un formidable comédien.

jeudi 9 janvier 2014

Expo Arts Plastiques Dans l’Arène avec Hyacinthe Ouattara

Tout le mois de décembre 2013, l’Institut français de Ouagaougou a accueilli une expo de l’artiste plasticien Hyacinthe Ouattara. Une soixantaine de tableaux après trois ans de labeur. De 2011 à 2013, il a dessiné et peint des scènes de personnages mi-hommes, mi-bêtes. Une variation sur le même thème qui donne à voir un univers cocasse et tragique.

Devant les œuvres de Hyacinthe Ouattara, le public est surpris : les dessins et les peintures de Hyacinthe semblent avoir été faits par une main d’enfant. D’apparence facile mais en réalité c’est exercice difficile pour l’artiste que celui de retrouver le tracé enfantin. Pablo Picasso, un peintre majeur du dernier siècle dont le talent fut précoce disait « A 8 ans, j’étais Raphaël. J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant ».

Heureux donc, Hyacinthe Ouattara qui, il y a trois ans, en laissant son crayon courir librement sur une feuille à retrouver le gribouillis de l’enfance. Ses personnages sont des ébauches mi-hommes, mi-bêtes et ces formes malhabiles ont l’inachevé, la naïveté et la gaucherie du dessin d’enfant.

Sans verser dans la psychanalyse à deux sous, on sait que le dessin d’enfant est une photographie de son monde intérieur, de ses angoisses et ses rêves. Les créatures de Hyacinthe aussi racontent ses états d’âme, elles sont le relevé de la météo intérieure de l’artiste.

Visage fondus, yeux écarquillés, corps amputés, difformes, déformés, ces personnages tératologiques sont fidèles à la fonction que Paul Klee affecte à la peinture, à savoir que « l’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ». En effet, ces œuvres oscillant entre l’art brut et le la peinture primitive sont un opéra fabuleux, un théâtre de silhouettes zoomorphes qui rejouent, pour qui sait voir, le drame de l’Humain entre joie, rires, angoisse, solitude, violence.

Cette expo réunit des œuvres déjà vues auparavant et des inédits. La scénographie inspirée de l’architecture de l’arène transforme le spectateur en un taureau et cette balade picturale se mue en corrida ! Le choix de ne pas mettre dans l’ordre les séries de tableau mais de les disséminer dans un rangement aléatoire oblige le spectateur à revenir en arrière pour s’assurer s’il n’a pas déjà vu un semblable tableau ailleurs.

Un va-et-vient incessant qui s’apparente aux mouvements taurins dans l’arène. Parfois des pages d’un roman d’aventure arrachées et collées sur des toiles présentent des fragments de textes qui immobilisent le regard et figent le spectateur dans une pause lecture. Ailleurs, il est pris dans un tourbillon de formes, de couleurs, de visages étranges, d’yeux qui le scrutent. Le jaugent. Le jugent.

Entre malaise et sidération, le visiteur a le saisissement d’être vus, par les yeux moqueurs, rieurs, interrogateurs ou angoissés de ces êtres surgis des toiles. Certains personnages font foule et saturent la toile donnant une impression d’étouffement. D’autres, seuls ou en petits groupes émergent d’un fond bleu, gris, vert suggèrent des scènes de vie empreintes de légèreté taquine et mâtiné d’humour.

Quelques toiles toutefois secouent par leur extrême violence. Comme ce personnage noir sur un fond rouge sang. Heureusement cette violence rouge et noir est tempérée par deux toiles jaunes qui l’encadrent. De cette tournée dans l’arène, le spectateur en ressort tout bouleversé.

Cette exposition donne à voir la nouvelle orientation de la peinture de Hyacinthe Ouattara qui se fait plus intuitive, plus subjective, plus introspective. En somme, une peinture expressionniste. Un retour vers la peinture moderne, c’est-à-dire la toile, le cadre et la peinture d’un artiste qui avait exploré les sentiers de l’art contemporain en usant d’autres matériaux et d’autres supports.

En effet, sur le plan formel, ces œuvres s’inscrivent dans un courant fort classique, l’expressionnisme, et le texte dans la toile remonte aux natures mortes de Braque. Mais sur le plan personnel, c’est une rupture car l’artiste délaisse les sujets généraux et sociétaux pour se recentrer sur son jardin intérieur. Son art gagne ainsi en sincérité et en authenticité.

En peignant son univers intérieur, il réussit à parler de notre monde avec un regard singulier. C’est en creusant sa particularité que l’on tend à l’universel, disait André Gide. Et effectivement les personnages zoomorphes de Hyacinthe Ouattara évoquent le théâtre de notre vie, tendu entre le comique et le tragique.

vendredi 6 décembre 2013

Carrefour des arts plastiques : l’art en liberté dans la rue


Pendant tout le mois de novembre 2013 se tient la deuxième édition du Carrefour des arts plastiques de Ouaga. Cette année, le festival a décidé d’investir les rues de la capitale burkinabè avec des installations dans l’espace public. Visite guidée des œuvres qui squattent nos rues.

Les arts plastiques sont en plein épanouissement au Burkina mais ils restent une affaire d’expatriés et d’une poignée de nationaux car la grande majorité de Burkinabè n’ont pas accès aux créations et ne fréquentent pas les espaces d’exposition et les galeries d’art. C’est pour rapprocher les arts plastiques du grand public que les organisateurs du Carrefour ont placé cette édition sous le signe de l’art dans l’espace public. Suivant en cela la sagesse qui dit que « si la montagne ne vient pas à Mohamet, Mohamet ira à la montagne », les arts plastiques ont fait les murs et se sont retrouvés dans la rue. Ainsi les Ouagalais ont été agréablement surpris de voir des œuvres surgir dans divers lieux de leur ville.

La Douche qui ose au Rond-Point des Nations -Unies
Sous un échafaudage de fortune, un arrosoir géant accroché à un poteau, un personnage, les bras levés dans une posture fort déséquilibrée prend sa douche. Sous ses pieds, le carrelage est désossé. Même si les attributs mammaires sont absents sur la poitrine du personnage, son maintien incline à dire que c’est une dame. Cette installation faite à partir de sac de jute et de et de bois interpelle les usagers de la route sur les difficiles conditions de vie et d’hygiène dans certains quartiers de la capitale où le manque d’eau, la promiscuité et l’absence de commodités rendent la douche périlleuse et attentatoire à la pudeur. L’artiste Koffi Mensah a choisi de montrer un aspect occulté de Ouaga, ces quartier où se verser de l’eau sur le corps relève d’une gageure. Malheureusement l’emplacement de l’installation et sa taille la cachent des usagers. On aurait souhaité qu’elle soit plus monumentale et posé sur le rond-point pour être visible comme une verrue au milieu d’un visage.

Le Mouton de Marto à côte de la cathédrale

Dans cet espace, se dresse le mouton blanc de l’artiste franco-burkinabè Marto. Il rappelle le cochon tatoué de l’artiste belge Wim Deloye. Pour créer ce mouton géant, Marto a eu le concours d’Adama Kovi Pierre pour le moulage et de Sawadogo Moussa pour la structure métallique. Le ruminant porte des logos de marques célèbres sur le corps. Mais a y voir de près, ce sont des logos légèrement détournés. Marto dénonce avec cette sculpture l’influence tyrannique des marques sur le libre-arbitre du consommateur. En modifiant légèrement les logos des grandes marques par peur de procès ou de heurter de potentiels sponsors, Marto intègre du même coup dans sa campagne antipub, les marques piratées qui usent du même procédé de détournement. D’ailleurs son mouton ne ressemble pas à un mouton, aussi vrai que la pipe de Magritte n’est pas une pipe. Quoi de plus normal du moment que son mouton est en réalité un bipède complètement marteau, une fashion victim qui croit que le bonheur est dans la griffe et qui suit la mode comme un…mouton.

Le Train-train quotidien à Laarlé
Le Train-train quotidien est une installation sonore devant le bar Daba de l’artiste Hyacinthe Ouattara. C’est une œuvre complexe qui rend compte de la circulation dans la ville d’Accra. A côté de grandes toiles sur lesquelles sont peints des autocars, il y a des voitures et des morceaux de bidons, suspendus à des ficelles ou posés au sol. Ce bric-à-brac du diable où dominent le jaune, le rose pastel et le bleu crée une sensation de mouvement, de profusion et d’étouffement. C’est le ressenti d’un artiste burkinabè dans une ville étrangère que nous propose cette installation. Elle annonce aussi ce qui attend Ouaga dans un futur proche.

Réseautage de Face-O-scéno à Gounghin

Dans un espace entre un bar Yas-Ka et un dolodrome, Face-O-Scéno a tendu ses fils au-dessus des têtes comme une grande toile d’araignée. Ces minces bandes de tissu blanc sont tendues dans un va-et-vient aléatoire entre les branchages des arbres et l’immense installation fait de pots d’échappement qi se tient au centre de la place. Cet entrelacs suggère tous les réseaux tendus au-dessus de nos têtes ou enfouis dans le sol. Si on pouvait visualiser les réseaux routier, électrique ou téléphonique de Ouagadougou, on découvrirait une géométrie aussi enchevêtrée. En somme, le paradoxe est que pour nous mettre en lien, on tisse des réseaux complexes-filaires, routiers, magnétiques-qui finissent pour nous emprisonner telles des mouches prises dans une toile d’araignée. La couleur de linceul du réseautage de Fas’O scéno doit nous inquiéter.

Hommage à la Bataille du Rail


Pouitba Ouédraogo et Adama Nébie ont investi le monument de la Bataille du Rail. Ils ont rompu la solitude du porteur de rail en bronze en lui adjoignant une joueuse foule de travailleurs. Ils ont réalisé une quinzaine de bonshommes faits de bidons de Lafi, vêtus de sac de ciment avec des rayures noires et blanches et chaussée de vieilles pantoufles ou souliers. Ces bonshommes composent une scène très vivante d’hommes participant à la pose des rails du chemin de fer Ouaga-Tambao, ce rêve d’autonomie porté par la Révolution d’août. Certains des personnages portent des lignes de rails à deux ou trois, d’autres battent le tambour ou jouent du Kundé pour galvaniser les ardeurs des poseurs de rails. Les deux artistes ont voulu rappeler que pour gagner les 100 kilomètres de rails, il a fallu que tout un peuple d’anonymes mette de leur temps et de leur force dans l’entreprise. A une période où tous les ouvrages sont réalisés grâce à des prêts et par des entreprises privées dans l’indifférence des populations, ces deux artistes ont voulu rappeler que ce sont les populations qui doivent bâtir leur nation.

Cette installation en jouant de la proximité avec une sculpture de bronze pose de manière très visuelle la différence qui existe entre l’art contemporain et l’art tel qu’il était avant. En effet, face au réalisme du personnage de bronze et à sa capacité à défier l’usure du temps, les bonshommes des deux artistes sont des ébauches dérisoires et fragiles. Le monument de bronze s’inscrit dans l’éternité quand l’installation de Pouitba et d’Adama se love dans l’instant du festival.
Ainsi toutes les installations du second carrefour s’inscrivent dans un questionnement de nos modes de vie et par là, les artistes plasticiens montrent qu’ils ne regardent pas toujours leur nombril et qu’ils ont des choses à dire dans la gestion de nos cités. Mais toutes ces œuvres mises dans l’espace public ne survivront pas au mois de novembre. Faut-il conclure que l’art contemporain est condamné à être un art périssable et évanescent comme un songe?
Saïdou Alcény BARRY


jeudi 5 décembre 2013

Théâtre : Arrêt sur image de Cédric Brossard



Dans cette mise en scène du texte Arrêt sur image de Gustave Akakpo, Cédrix Brossard de la compagnie Acétès accommode le théâtre à la musique électro. C’est un spectacle hybride, une partition musicale pleine de bruit et de fureur portée à ncandescence par le comédien Kader Lassina Touré.

Sur scène, deux hommes. D’un côté, un Dj devant sa table de mixage. De l’autre, un jeune homme qui se retourne sur sa vie. Des mots et de la musique qui racontent une enfance pas heureuse avec un père qui rêve de faire de son fils un footballeur, un passeur de génie qui donnerait la coupe à son pays. Ce rêve a avorté mais le fils est devenu un passeur. Pas de ballon mais d’hommes candidats à l’émigration. Jusqu’à ce jour où il envoie deux enfants à la mort. La médiatisation de ces morts oblige les autorités à rechercher les responsables. Alors il décide à son tour de tenter la traversée de l’Atlantique. Avant de se lancer sur les routes de l’aventure, il s’adresse au père absent.

Entre les beats rageurs de la musique techno, le monologue du passeur nous conte par le menu l’émigration clandestine. Il roule des mécaniques, se la joue en mode gangster mais il n’est pas dupe. Il sait qu’il n’est qu’un rouage dans l’engrenage de l’émigration clandestine. Il a beau se gargariser de mots sur les liasses qu’il dépense en boîte, sur les filles dont il abuse, sur les pauvres hères qu’il envoie au casse-pipe sans état d’âme, ce passeur est juste une petite frappe.

Kader Lassina Touré est dans ce monologue d’une énergie féline. Son interprétation est proche de la performance d’athlète. Pendant une heure, l’acteur crie, hurle son mal-être, danse et sans que jamais l’on sente l’énergie faiblir.
Le texte de Gustave Akakpo, malgré sa puissance d’évocation fait partie d’un vaste corpus de pièces qui ont abordé l’émigration dans la première décennie des années 2000; de ce fait, il aurait pu se perdre dans la mer des textes sur l’émigration sans cette mise en scène audacieuse.

En effet, en le plongeant dans un bain sonore, en le slamant, en le hurlant dans le déchainement de l’electro, Arrêt sur image est comme une partition. De plus, les paroles d’émigrés qui traversent le texte lui donnent une allure plus documentaire. Au choc des mots et des notes, ces lettres ajoutent le poids des vies réelles qui lestent le texte d’une dimension réaliste.

Plus que la recherche d’un Eldorado, les candidats au départ entendent fuir un avenir bouché. La plupart mènent une vie de forçat dans le pays d’accueil pour envoyer de l’argent à la famille restée au pays pour scolariser les gosses, relever des murs écroulés d'une cour, offrir un toit qui ne fuit pas à ses géniteurs, marier un frère, etc. De plus les récentes tragédies des centaines d’Africains engloutis dans le ventre de l’Atlantique inscrivent cette pièce dans la brûlante actualité.

La mise en scène de Cedrix Brossard réussit le prodige d’utiliser la musique sans nuire au texte. D’ailleurs, celle-ci agit dans la pièce comme le lièvre dans la course de vitesse car elle accompagne le texte, lui insuffle de la puissance quand il parait se traîner et s’éclipse quand il le faut pour le laisser franchir, seul, la ligne d’arrivée. Présente mais jamais envahissante, la musique est à sa place et le spectacle reste théâtral et non une rave party !

Ce spectacle qui se joue des frontières entre musique et théâtre refuse aussi le cloisonnement des spectacles. Il a été joué dans la plupart des espaces culturels de Ouagadougou. C’est un exemple de démocratisation du théâtre que les créateurs de spectacles devraient suivre pour offrir leur création à un large public.




lundi 18 novembre 2013

Le griot dans la cité moderne : un vestige du passé

Le griot a-t-il sa place dans la cité africaine. ? On peut en douter au regard de ce qu’il est devenu dans Ouagadougou, c’est-à-dire un quasi-mendiant qui hante les cabarets et les cérémonies de mariages.

Cette scène-là se passe à Ouagadougou, en ce mois de novembre, dans un jardin public transformé en bar, où les buveurs sont répartis autour des tables sous les paillotes et à l’ombre des arbres; elle est illustrative de la condition du griot dans l’Afrique contemporaine. Dans ce bar passent les vendeurs de vêtements, de portables et de maints autres bibelots qui slaloment entre les clients pour présenter leurs marchandises. C’est là que s’amènent deux griots, un jeune homme en jean et un vieil homme, sur une vieille moto chinoise pétaradante.

Ils descendent et garent la moto sous un arbre. Celle-ci est penchée sur une béquille branlante. Ses rétroviseurs cassés, ses capots éclatés et son phare éborgné lui donnent l’air d’une sauterelle qui serait passée entre les doigts d’un gosse cruel qui lui aurait méthodiquement brisé les antennes, cassé les brisées et fracassé la mandibule. Le vieil homme porte un boubou trop grand pour lui, qui fut blanc mais qui tire maintenant vers le roux avec les éclaboussures de cola, les taches de poussière et les souillures diverses.

On devine que c’est un père et un fils. Le vieil homme a les yeux rouges d’alcool et la démarche mal assurée des grands buveurs. Après un regard qui a balayé le bar comme un périscope, le vieux ramasse son boubou pour le serrer près de son corps, prend une allure digne et raide comme un pieu, et s’avance vers les buveurs. Le jeune garçon le suit. Mais dès qu’il ouvre la bouche pour louanger un homme assis avec trois femmes, celui-ci lui tend rapidement une pièce et lui fait signe de poursuivre son chemin. Il esquisse un sourire forcé qui ouvre ses lèvres sur une grimace. La pièce disparait dans un fente du boubou. On sent qu’il est vexé par l’attitude de l’homme qui lui a tendu la pièce comme on jette un os à un chien pour qu’il arrête d’aboyer.

Il s’en va vers une autre table. Suivi par le jeune griot. Il recommence sa louange et s’époumone dans l’indifférence des buveurs qui continuent à converser sans un regard pour le griot. Voyant qu’il ne tirera rien de ces hommes, le vieil homme se tait brusquement, réajuste son bonnet, remercie et poursuit sa ronde. A chaque table, la même indifférence comme s’il est transparent, invisible.

Il trouvera néanmoins un ou deux hommes qui, touchés par sa misère lui glisseront quelques pièces.
Et pourtant, il fut un temps pas très lointain où le griot avait une fonction capitale dans la société africaine. Chaque griot était attaché à une famille nobiliaire dont il avait à charge de conserver les traces à travers le temps. Les griots étaient les dépositaires de l’histoire de leur société. Enfant, dès qu’il savait parler, son ère lui apprenait à exercer sa mémoire, à retenir les grands récits, les mythes fondateurs, les généalogies des familles, à chanter et à jouer d’un instrument de musique. Dans les cours royales, le griot était à droite du monarque dont il était l’oreille et la bouche. C’est à travers lui que le roi parlait.

Il était le confident des puissants et le gardien des lois. En retour, il était pris en charge par la société. L’histoire a retenu les plus célèbres comme Balla Fasséké qui fut le griot de Soundjata Kéita, le fondateur de l’empire manding. La geste du Roi qui déracina un baobab a été conservée par les descendants du griots à travers les siècles.
Et puis avec la colonisation, ce monde-là a commencé à se désagréger et a fini par s’évanouir comme un rêve. Dans la société nouvelle, le griot n’est plus rien. C’est un importun qui hante les mariages, les débits de boissons pour survivre. C’est pourquoi le vieil griot, nostalgique de cet âge d’or noie son chagrin dans l’alcool avec les maigres pièces que les gens lui jettent.

Quand par un pur hasard, il rencontre dans ce bar un descendant de la famille princière dont sa famille était les griots, il l’interpelle de loin. Comment reconnait-il celui-ci ? Peut-être une ressemblance, un trait de famille ou une intuition. Devant le jeune homme, sa mémoire se réveille, sa langue devient plus alerte, il se redresse, sa poitrine se gonfle d’orgueil. Il énumère la généalogie depuis des siècles, les patronymes se bousculent dans sa bouche, s’épanouissent et éclatent comme un feu d’artifice.

Il dit les hauts faits de guerre des aïeuls, rappelle les batailles gagnées et les grands gestes fondateurs de la tribu. Il s’anime, retrouve de la vigueur, va et vient, gesticule, pointe le doigt sur le prince pour le signaler aux autres, prend le ciel à témoin. Le vieux griot est transfiguré, il est heureux que la providence ait mis ce jeune sur son chemin. Ce qui lui permet de donner la pleine mesure de son talent. Le Prince n’a qu’un billet froissé de mille francs à lui offrir mais le vieil griot n’en a que faire.

Ce n’est pas l’argent qui lui importe. Il a eu une scène pour déployer son talent.
Son fils a été témoin de sa prestation. Devant lui, il lui a montré ce qu’il est capable de faire. Portant il est facile d’imaginer que ce jeune ronge son frein à côté de son père en le conduisant. Il ne sera pas griot. Il connaît bien la misère dans laquelle baigne son papa pour lui emboîter le pas. Il rêve certainement d'un destin de comédien à l'image de Sotigui Kouyaté ou de vedette de la musique comme Mory Kanté.

Le fils et le père sont repartis sur leur moto tonitruante. Le vieux griot derrière est devenu un petit point blanc qui a disparu dans le trafic, emporté dans le tumulte d’une époque qui le condamne à être un pochard et un clochard.

jeudi 7 novembre 2013

Théâtre : Nak-Nak de Sidiki Yougbaré: Les carnets parlés d’une fille de joie

Nak-Nak est un spectacle en mooré écrit et mis en scène par Sidiki Yougbaré et jouée par Eudoxie Gnoula et Abdoulaye Bamogo. Avec cette troisième pièce, Sidiki Yougbaré poursuit sa recherche d’un théâtre contemporain en langue nationale où le Mooré devient un matériau littéraire, travaillé, poétisé. Nak-Nak est un texte truculent qui met en scène une prostituée dont la verdeur du langage secoue bien les convenances.
Dans une maison baignée par la douce lumière des paravents, une femme en ensemble corsage et pagne blanc immaculé, hauts talons, cigarette aux lèvres, s’épanche sur sa vie. Pour cette confession publique, elle a convoqué la presse. Elle se met en scène en réglant les éclairages et transforme ainsi son domicile en un théâtre de confessions. Le spectateur pense qu’elle est une commerçante, ces femmes analphabètes qui, parties de rien réussissent à la force du poignet, se sont hissées au sommet de la hiérarchie sociale. Aussi, interprète-t-il sa rudesse et ses manières désinvoltes comme les résidus de la gaucherie paysanne alliée à la morgue de la nouvelle riche. Ce spectateur met donc le besoin de mettre sa vie en scène et de se confier aux échotiers sur le compte de la mégalomanie ou le désir de partager avec l’opinion publique une révélation d’importance.
Le récit que cette femme débite dessine petit à petit la fresque d’un passé peu rose, celui d’une femme maltraitée par son époux, et sourd de ses paroles la révolte contre le Mâle. A travers le traitement qu’elle inflige à son pauvre majordome, on découvre sa rancœur contre les hommes, contre l’Homme.
Plus les mots sortent, crus, obscènes, plus les digues de la retenue cèdent et plus elle se dévoile.
A la fin, tombe complètement le masque, elle se dévêt, les habits immaculés tombent comme sur le sol comme des peaux mortes d’une mue et surgit un papillon de nuit, en talons aiguilles, moulé dans un pantalon rouge sous un bustier noir qui se dissout dans la nuit. Cette dame est une Putain respectueuse.
Ce texte n’est pas l’apologie de la prostitution mais la photographie d’une réalité. A Ouaga, à la nuit tombée, on a l’impression que chaque lampadaire et chaque arbre abrite une prostituée. Il faut par conséquent admettre sans faux-fuyant que la prostituée est un personnage des cités africaines qui mérite d’entrer dans le théâtre contemporain. Par ailleurs, à côté du personnage du fou, elle est la seconde à pouvoir tenir un discours de vérité sur la société dont elle a dérogé à certaines règles. Aussi, nul besoin de juger cette femme ; si la société a fait d’elle une prostituée, elle a fait du monde un vaste bordel. Et puis, à y réfléchir, est-ce seulement le commerce du corps qui fait la prostituée ? De quel nom appellerait-on qui monnaie sa liberté de penser ou d’agir contre une meilleure situation ?
Eudoxie Gnoula campe avec brio et beaucoup d’énergie cette femme de nuit, exemple de réussite le jour et racoleuse la nuit. La mise en scène est affaiblie par les contraintes matérielles et la logique des festivals qui ont déteint sur le choix artistique. Par exemple l’immense talent d’Eudoxie Gnoula permettait qu’elle occupât seule la scène dans un mono mais pour donner plus de chance à la pièce de voyager, il a fallu convertir le technicien en comédien. A sa décharge, il s’en sort assez bien mais ces va-et-vient entre régie et scène font perdre au spectacle son rythme trépidant.
C’est pourquoi il est légitime de se demander pourquoi les autorités de la culture n’accompagnent pas un tel théâtre qui démontre que nos langues nationales sont capables de générer de grands textes dramatiques.
Plus de cinquante ans après l’accession de notre pays à l’indépendance, un jeune homme, Sidiki Yougbaré montre la voie de ce que doit être un théâtre véritablement burkinabè. A fil des ses créations, il construit un théâtre contemporain en Moore. En s’emparant de cette langue pour lui faire exsuder un rythme, une couleur et une poésie d’un grand pouvoir dramaturgique, il montre que nos langues peuvent rivaliser avec la langue de Molière et de celle de Shakespeare dans la création théâtrale. Malheureusement il se bat seul dans l’indifférence quasi générale. C’est peut-être le destin de celui qui ouvre de nouveaux chemins de montrer la lune tandis que les gens regardent son doigt…Mais il faut faire confiance à l’intelligence des Burkinabè pour comprendre que ce théâtre-là est vraiment le leur et qu’il mérite d’être accompagné.