lundi 18 novembre 2013

Le griot dans la cité moderne : un vestige du passé

Le griot a-t-il sa place dans la cité africaine. ? On peut en douter au regard de ce qu’il est devenu dans Ouagadougou, c’est-à-dire un quasi-mendiant qui hante les cabarets et les cérémonies de mariages.

Cette scène-là se passe à Ouagadougou, en ce mois de novembre, dans un jardin public transformé en bar, où les buveurs sont répartis autour des tables sous les paillotes et à l’ombre des arbres; elle est illustrative de la condition du griot dans l’Afrique contemporaine. Dans ce bar passent les vendeurs de vêtements, de portables et de maints autres bibelots qui slaloment entre les clients pour présenter leurs marchandises. C’est là que s’amènent deux griots, un jeune homme en jean et un vieil homme, sur une vieille moto chinoise pétaradante.

Ils descendent et garent la moto sous un arbre. Celle-ci est penchée sur une béquille branlante. Ses rétroviseurs cassés, ses capots éclatés et son phare éborgné lui donnent l’air d’une sauterelle qui serait passée entre les doigts d’un gosse cruel qui lui aurait méthodiquement brisé les antennes, cassé les brisées et fracassé la mandibule. Le vieil homme porte un boubou trop grand pour lui, qui fut blanc mais qui tire maintenant vers le roux avec les éclaboussures de cola, les taches de poussière et les souillures diverses.

On devine que c’est un père et un fils. Le vieil homme a les yeux rouges d’alcool et la démarche mal assurée des grands buveurs. Après un regard qui a balayé le bar comme un périscope, le vieux ramasse son boubou pour le serrer près de son corps, prend une allure digne et raide comme un pieu, et s’avance vers les buveurs. Le jeune garçon le suit. Mais dès qu’il ouvre la bouche pour louanger un homme assis avec trois femmes, celui-ci lui tend rapidement une pièce et lui fait signe de poursuivre son chemin. Il esquisse un sourire forcé qui ouvre ses lèvres sur une grimace. La pièce disparait dans un fente du boubou. On sent qu’il est vexé par l’attitude de l’homme qui lui a tendu la pièce comme on jette un os à un chien pour qu’il arrête d’aboyer.

Il s’en va vers une autre table. Suivi par le jeune griot. Il recommence sa louange et s’époumone dans l’indifférence des buveurs qui continuent à converser sans un regard pour le griot. Voyant qu’il ne tirera rien de ces hommes, le vieil homme se tait brusquement, réajuste son bonnet, remercie et poursuit sa ronde. A chaque table, la même indifférence comme s’il est transparent, invisible.

Il trouvera néanmoins un ou deux hommes qui, touchés par sa misère lui glisseront quelques pièces.
Et pourtant, il fut un temps pas très lointain où le griot avait une fonction capitale dans la société africaine. Chaque griot était attaché à une famille nobiliaire dont il avait à charge de conserver les traces à travers le temps. Les griots étaient les dépositaires de l’histoire de leur société. Enfant, dès qu’il savait parler, son ère lui apprenait à exercer sa mémoire, à retenir les grands récits, les mythes fondateurs, les généalogies des familles, à chanter et à jouer d’un instrument de musique. Dans les cours royales, le griot était à droite du monarque dont il était l’oreille et la bouche. C’est à travers lui que le roi parlait.

Il était le confident des puissants et le gardien des lois. En retour, il était pris en charge par la société. L’histoire a retenu les plus célèbres comme Balla Fasséké qui fut le griot de Soundjata Kéita, le fondateur de l’empire manding. La geste du Roi qui déracina un baobab a été conservée par les descendants du griots à travers les siècles.
Et puis avec la colonisation, ce monde-là a commencé à se désagréger et a fini par s’évanouir comme un rêve. Dans la société nouvelle, le griot n’est plus rien. C’est un importun qui hante les mariages, les débits de boissons pour survivre. C’est pourquoi le vieil griot, nostalgique de cet âge d’or noie son chagrin dans l’alcool avec les maigres pièces que les gens lui jettent.

Quand par un pur hasard, il rencontre dans ce bar un descendant de la famille princière dont sa famille était les griots, il l’interpelle de loin. Comment reconnait-il celui-ci ? Peut-être une ressemblance, un trait de famille ou une intuition. Devant le jeune homme, sa mémoire se réveille, sa langue devient plus alerte, il se redresse, sa poitrine se gonfle d’orgueil. Il énumère la généalogie depuis des siècles, les patronymes se bousculent dans sa bouche, s’épanouissent et éclatent comme un feu d’artifice.

Il dit les hauts faits de guerre des aïeuls, rappelle les batailles gagnées et les grands gestes fondateurs de la tribu. Il s’anime, retrouve de la vigueur, va et vient, gesticule, pointe le doigt sur le prince pour le signaler aux autres, prend le ciel à témoin. Le vieux griot est transfiguré, il est heureux que la providence ait mis ce jeune sur son chemin. Ce qui lui permet de donner la pleine mesure de son talent. Le Prince n’a qu’un billet froissé de mille francs à lui offrir mais le vieil griot n’en a que faire.

Ce n’est pas l’argent qui lui importe. Il a eu une scène pour déployer son talent.
Son fils a été témoin de sa prestation. Devant lui, il lui a montré ce qu’il est capable de faire. Portant il est facile d’imaginer que ce jeune ronge son frein à côté de son père en le conduisant. Il ne sera pas griot. Il connaît bien la misère dans laquelle baigne son papa pour lui emboîter le pas. Il rêve certainement d'un destin de comédien à l'image de Sotigui Kouyaté ou de vedette de la musique comme Mory Kanté.

Le fils et le père sont repartis sur leur moto tonitruante. Le vieux griot derrière est devenu un petit point blanc qui a disparu dans le trafic, emporté dans le tumulte d’une époque qui le condamne à être un pochard et un clochard.

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