jeudi 12 novembre 2015

Carrefour des arts plastiques de Ouaga: Quand un vernissage vire à l’émeute



 
photo de Giovanni Quattrocolo
Dans le cadre du Carrefour des arts plastiques de Ouagadougou, l’Institut français et l’Institut Goethe ont organisé le vernissage d’œuvres d’artistes burkinabè, français et allemand à Bissighin, le 6 novembre 2015. Le vernissage  a viré au sac des œuvres, les spectateurs ont tout détruit, démontant et emportant tout. Cela pose la question de la place de l’art dans un milieu où la nécessité prime sur la jouissance esthétique. Cet acte relève-t-il de la méprise ou du mépris de l’art?

« Que diable, sont-ils allés chercher dans ce trou ? » peut-on se demander. En réalité, le site était  approprié pour le thème choisi par les artistes : Réinventer la ville. Quoi de plus normal alors que de repenser la ville à proximité de ceux qui ont été exclus de la capitale et qui ont investi un espace à la périphérie pour créer une cité sans plan, sans voirie, sans assainissement, sans aucune commodité. Une cité sauvage qui a poussé comme un abcès sur la face nord de la capitale : le quartier non loti de Bissighin. Et le trou est une carrière d’extraction des briques. De là  sont sorties toutes les maisons de Bissighin, la rebelle.

La dizaine d’artistes prenant part à l’aventure ont reçu carte blanche pour rêver la ville future à partir du matériau local, le banco de la carrière. En trois semaines, sous les regards parfois amusés, curieux ou indifférents des riverains, les artistes ont construit des maisonnettes, posé des arceaux, des passerelles, faits des installations à partir de bric et de broc, accroché des chaises et des seaux à des poteaux, dressé des mannequins, et accrochés des toiles peintes.

Et puis le vendredi, jour du vernissage, voyant qu’il y avait un public plus nombreux que d’habitude, les habitants sont venus en badauds. Et petit à petit, le trou s’est rempli de monde comme il se remplit  d’eau pendant les grandes pluies de l’hivernage. Ils ont regardé avec envie les briques, les fenêtres, les poutres, les chaises et les seaux  sur des installations d’Abou Sidibé et les bidons entassés par Sahab Koanda. 
La performance qui met le feu aux poudres
Tout aurait dérapé au moment de la performance de Koanda Sahab. L’artiste qui voulait faire revivre l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2015 a mis le feu à une carcasse de voiture qu’il a auparavant arrosée d’essence, faisant monter dans le ciel un brasier de flammes, et puis il a invité le public à prendre des bidons pour participer à l’autodafé. Les ploucs se sont rués sur les bidons, se sont battus pour les arracher et ensuite, dans une furie destructrice, ils ont attaqué les réalisations des artistes, arrachant fenêtres, portes et même briques et pour finir ils se sont rués sur les boissons et les amuse-gueule prévus pour les invités. Ils ont tout emporté. Comme des fourmis magnan, rien n’est resté après leur passage. Rien.

Comment interpréter cet acte de vandalisme ? On peut conjecturer plusieurs pistes. D’abord, la méprise. Peut-être que ce pillage s’origine dans la méconnaissance de la performance, de cet acte artistique du ici et maintenant qui, en mettant le feu à une automobile, a été interprété par ces gens comme une invite à la destruction. Ou c’est un acte de conservation : ils se sont dit que les artistes se mettent à détruire par le feu ce qu’ils ont mis des semaines à construire et eux ayant besoin de ces choses-là, ils ne resteront pas des spectateurs passifs face à cet autodafé. Leur acte désespéré vise donc à sauver des flammes ces objets qui leur sont utiles.

Dans ce cas de figure, les artistes sont perçus par ces gens comme des nantis qui s’amusent avec des objets qui sont utiles à l’amélioration de leur quotidien. Donc il y a une sorte de mépris de ces adultes qui  jouent aux enfants gâtés devant leur misère. En effet un bidon de 25 litres est une garantie contre la pénurie d’eau, une assurance de survie durant la canicule d’avril. Les fenêtres, les portes, les solives, les  soutènements, et mêmes les briques récupérés sont des objets inaccessibles à leur budget et qu’ils vont utiliser pour fermer les ouvertures béantes de leurs maisons. Les chaises en plastique apporterot du prestige dans ces taudis. Même la toile qui a servi à peindre le tableau sera rideau de fenêtre pour soustraire l’intimité au regard du voisin. Ici l’art de la récupération que pratique l’artiste contemporain est récupéré  par le pauvre qui réinsère ces œuvres d’art  dans l’utilitaire. Ce que l’artiste prend à la consommation pour créer, le pauvre l’arrache à l’art pour le rendre à la vie

Ceux qui ont une vision plus poétique des choses diront que la performance a réussi à réinstaller dans ces spectateurs devenus acteurs la furie de l’insurrection et qu’ils ont rejoué et revécu cette geste libératrice en pillant cette exposition ! Ainsi Sahab aurait réussi ce qu’Antonin Artaud appelait de tous ses vœux dans le spectacle. C’est-à-dire un projet de  représentation faisant subir au spectateur un traitement émotif choc  de façon à le libérer de l’emprise de la pensée discursive et logique pour retrouver un vécu immédiat dans une nouvelle catharsis et une expérience esthétique et éthique originales.

Dans l’une ou l’autre des hypothèses, il se pose la question  de l’art contemporain dans un environnement pauvre. Faut-il voir dans ces œuvres parfois ambiguës, ready made, récup art,  un délassement d’hommes rassasiés, un art bourgeois qui ne dit rien aux affamés. Sartre posait la question de l’utilité de la littérature devant un enfant qui meurt. On peut sans entrer dans une situation aussi tragique poser la question de l’utilité de l’art devant un ventre vide. Que vaut une nature morte, soit-elle de Cézanne ou de Van Gogh,devant un plateau de fruits pour un homme qui a faim ?

Il faut savoir raison garder et ne pas donner à cet acte l’ampleur qu’il n’a pas. Cet acte destructeur n’est pas si grave, il a anticipé de quelques jours la destruction programmée d’œuvres qui se veulent éphémères. Toutefois il a l’intérêt de poser entre autres questions, celle  de la médiation dans les expos d’arts au Burkina. 

Il y a nécessité d’associer des commissaires d’art à la fête des arts plastiques de Ouagadougou. Car un commissaire, en plus de penser la scénographie d’une exposition, fait un travail de médiation qui tient compte de la spécificité du public.  Il nous semble qu’un commissaire aurait préparé le public de Bissighin à mieux comprendre l’intrusion de cette exposition dans leur monde ou du moins, il n’aurait peut-être pas autorisé une performance pyro-artistique qui, d’ailleurs n’entre pas dans le thème de l’expo qui est, il faut le rappeler, « Réinventer la ville ».

2 commentaires:

Omar Koudougou a dit…

Quel délice dans la forme et dans le fond!!

Cinéma Numérique Ambulant CNA a dit…

J'adore cet article que je partage. Il y a lieu en effet de s’interroger sur la réaction des populations, et surtout sur la place de l'artiste dans une société qui souffre. Cela relance le débat art pour une élite. Car en effet, pour qui était destiné cette installation? Est-ce que ces populations ont vraiment été prises en compte au moment de penser le projet?
Stéphanie Dongmo