Tout mur est une porte. Emerson

mardi 12 mai 2015

La sirène de Faso Fani de Michel Zongo: Inventaire après liquidation



En 2001 à Koudougou, l’usine de textile Faso Fani ferme ses portes sous les oukases de la Banque mondiale et du FMI. Ce documentaire revisite cette époque à travers les récits des ex-travailleurs de cette manufacture qui retissent la toile de leur drame. Après avoir fait plusieurs festivals dans le monde, il a été finalement projeté à Koudougou lors des Rencontres documentaires de Koudougou  tenues  du 20 au 25 avril 2015.

Il y a des cinéastes qui hument l’air du temps pour capter leur sujet, et d’autres qui  trouvent le leur dans la circonférence de leur petite vie. Michel Zongo est de ceux-là. Après Espoir Voyage qui partait à la recherche de son frère, il s’intéresse cette fois-ci à une manufacture qui a marqué  son enfance et dont la fermeture a jeté à la rue des milliers de travailleurs dont son oncle.

Une voix off conte Koudougou avec Faso Fani qui en était le poumon économique. Epoque faste. Et puis elle est le fil d’Ariane qui mène vers les grilles closes de cette usine. On imagine le réalisateur parmi le groupe d’enfants filmés de dos devant la grille et qui regardent l’ usine. Vide. Un gardien flotte dans cette immensité comme un fantôme. Un silence sépulcral y règne. Les machines se sont tues, les camions ont disparus. La sirène dont la stridulation tirait de leur sommeil les habitants de la cité est devenue muette. Décor campé. Splendeurs et misères de Faso Fani. 

Place donc au récit de ceux qui y travaillèrent pour démêler l’écheveau, dérouler  le fil de cette catastrophe et tisser la trame d’une vie après Faso Fani. Une galerie de personnages qui va de l’ouvrier au technicien supérieur. Ils parlent et revivent ce passé-là. La caméra restitue parfois un regard qui chavire, un œil qui se mouille, une voix qui monte ou meurt sous l’émotion, un doigt qui court sur un pagne comme une caresse. Mais aussi des éclats de rire pantagruéliques, des sourires nostalgiques. En somme des douleurs et des joies, des hauts et des bas, le clair-obscur de sentiments.

Comme des motifs insérés dans un pagne, des images  d’archives tournées par des vidéo-amateurs et des extraits de journaux radio se glissent entre les témoignages de ses déflatés et dessinent le contexte de l’époque. A écouter les journalistes  présenter la liquidation comme une panacée, une nécessité pour le mieux-être des Burkinabè, on voit comment les médias sous l’ère Compaoré est plus proche de l’intox que de l’info. Comme des réclames de l’Enfer qui promettent les douceurs du Paradis.

Mais la mort de Faso Fani ne signifie pas la mort du pagne traditionnel. Car si on a tué la poule aux œufs d’or, on n’a pas ôté l’envie d’omelette aux populations. En effet, dans la plupart des cours de Koudougou, des Pénélope assises sur le métier confectionnent de belles toiles qui trouvent preneurs. Des commandes affluent de l’intérieur du pays et de la diaspora. Thomas Sankara, le président assassiné en 1987, aura réussi à semer l’amour du Dan Fani dans le cœur des Burkinabè. Elle est devenue une fibre patriotique.

Michel K. Zongo se prend donc à rêver d’une coopérative rassemblant tous les tisserands de Koudougou dans un même lieu sous l’encadrement des déflatés de Faso Fani ; ceci pour améliorer l’offre et prospecter de nouveaux  marchés à travers Internet. Il réussira juste à mettre ensemble une dizaine de tisseuses sous l’œil de quelques déflatés dans le finale du film.

Le film se clôt sur les ex-travailleurs debout ! Eux qui tout au long du film sont souvent assis, vautrés dans leur fauteuil et dans la nostalgie d’une époque révolue se mettent debout, se retroussent les manches pour travailler. Débuté par le récit d’une catastrophe, le film finit donc sur une note d’espoir. C’est à l’art qu’il revient d’instiller l’espoir lorsque que les horizons semblent bouchés.

Toutefois, on pourrait reprocher à ce docu d’édulcorer la tragédie par un traitement soft de cette histoire en donnant la parole à ceux qui ont gardé leur dignité  dans cette épreuve. En effet, il y a un versant plus sombre avec des vies brisées, des familles disloquées, des scolarités interrompues, des avenirs pulvérisés, de adolescentes contraintes au tapin, des descentes dans l’enfer de la drogue,  de la démence et du suicide. 

L’artiste est libre de vêtir de dignité ceux qu’il montre ou de les dénuder pour en montrer les laideurs. Entre le vaincus de ce ring du libéralisme économique qui tiennent encore sur leur jambes et les autres qui sont groggy, ce docu-là  a pris le parti de filmer les premiers…
La Sirène de Faso Fani est une charge contre les institutions financières internationales dont les solutions sont souvent des poisons. Et aussi contre l’autisme des hommes politiques du continent face aux aspirations de leurs peuples.

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