samedi 27 octobre 2012

Trafiquée : L’insoutenable réalité de la prostitution

Trafiquée est un texte d’Emma Haché mis en scène par Cedric Brossard avec la comédienne Yaya Mbilé qui campe une prostituée. Elle était sur la scène de l’Espace Gambidi le 12 octobre 2012.Sa parole est un fil d’Ariane qui entraine le spectateur dans les dédales sordides de la prostitution. Cette pièce est une plongée dans l’enfer des marchandes de sexe. Sur scène, entre un canapé, une table de travail, un seau et un miroir, une dame dont on ne saura jamais le nom, va d’un objet à l’autre, tout en parlant. Une giclée de mots crus, violents, percutants qu’elle éructe comme pour se décharger d’un trop plein de souffrance longtemps tue. Des mots corrosifs qui désagrègent le voile qui cache le dur univers de la prostitution et nous le révèle dans toute sa cruauté avec ses souteneurs, ses clients et ses pauvres filles. A quatorze ans, elle se retrouve sur le trottoir, vendue à Godzilla, un maquereau, qui pendant une dizaine d’années va l’exploiter, la soumettant aux pires sévices sexuels, l’offrant à une armée d’hommes plus sauvages les uns que les autres. Son laïus est un « J’accuse » qui serait dit par Nana et non par Zola. Le texte est un kaléidoscope, des fragments de vie tout disparates arrivent sans lien apparent comme surgie d’une conscience meurtrie et qui mis bout à bout reconstituent une mosaïque qui révèle l’hypocrisie du monde. Ses bourreaux, ce sont des hommes comme il faut, des pères de famille attentionnés dans leur foyer, des hommes qui ne disent jamais un gros mot dans la vie quotidienne et qui, dans une chambre de prostituée, deviennent des brutes grossières, violentes qui torturent et saccagent un corps d’enfant. Excédé, usée comme une corde sur le point de rompre, violée, battue, elle commettra un meurtre pour mettre fin au calvaire. En prison, aussi paradoxal que cela paraisse, elle se sent libre car si les barreaux la soustraient de la société, ils la mettent à l’abri des bourreaux. Trafiquée est un texte fort. La mise en scène de Cédric Brossard très austère et fixe laisse la latitude au texte de se déployer dans toute sa force. Le grain de voix de yaya Mbilé, si habile à injecter l’émotion, la souffrance autant que la joie, dans les interstices de cette prose douloureuse lui donne un aspect sombre avec des fulgurances de lumière. Quand elle évoque son quotidien avec son défilé de brutes qui écrasent son corps sous le poids de leurs déviances et qu’une grosse larme roule sur sa joue éclairée par le spot, le spectateur tout est bouleversé. Le jazz de Coltrane qui sanglote à côté du texte en accentue le pathos. Le simple éclairage au néon, qui saisit dans des petites parcelles de lumière crue, là l’ovale du visage, ici le fessier, la poitrine ou le galbe d’une cuisse participe du dépeçage du corps et de sa négation comme entièreté pour en faire juste une juxtaposition de morceaux érogènes, ce qui renforce le sentiment de chosification de la prostituée. Même si le texte est d’une noirceur terrible, il n’est pas fermé à l’espérance et on y sent une progression des souterrains de la violence sexuelle vers les lumières, une sorte de remontée vers la liberté. Et ce cheminement du plus noir de la vie jusqu’à la prison-refuge est inscrit dans les tons des costume de la comédienne. Le lycra noir qui moulait ses chairs, lui donnait l’air d’une ombre au début, au finale, elle flotte dans une ample robe jaune fleurie. Jaune comme le soleil, jaune comme un tournesol qui tend sa corolle vers le rayon de soleil qui passe par les barreaux. Comme si la larve noire du trottoir, à force de catharsis par le fleuve verbal et de purification par les récurrentes toilettes lustrales, s’était imperceptiblement muée en un beau papillon… Nietzsche disait que le bas ventre était cause que l’homme avait des difficultés à se prendre pour un Dieu. Avec ce que nous montre cette pièce, on soupçonnerait le philosophe de grande indulgence envers le mâle car il ne s’agit pas de prétendre à la divinité mais de se demander si le dessous de la ceinture ne fait pas de l’homme un monstre froid.

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