jeudi 9 septembre 2010

L'écriture journalistique: une écriture impassible?

L’écriture journalistique : une écriture impassible ?

On oppose l’écriture littéraire à l’écriture journalistique : la première serait créative, la seconde plate. L’une est d’un virtuose du langage, l’autre d’un forçat de l’écriture. Pourtant, à vouloir citer les écrivains qui ont fait du journalisme, on ferait la concurrence à l’annuaire téléphonique. Citons néanmoins Colette, Zola, Gabriel Garcia Marquez, Albert Camus, Jean Paul Sartre, Patrick Ilboudo et Norbert Zongo. Dans cette liste, il y a déjà trois Nobel de littérature. Où se trouve donc la ligne de démarcation entre le domaine médiatique et le domaine littéraire ?

Une mise en mots du monde

Il est évident qu’un même homme n’écrirait pas un article comme il écrirait un roman. Le journaliste se sert des mots pour rendre compte de la marche du monde. La langue est un outil pour lui, un simple wagonnet qui amène les faits au lecteur. Contrairement à l’écrivain dont le travail sur la langue est l’enjeu majeur, l’écriture journalistique se veut une médiation entre le lecteur et le monde. « Le propos de l’écriture journalistique est de servir le réel en lui restant aussi fidèle que possible », disait Jacques Mauriquand Dans l’idéal, l’écriture journalistique devrait être précise comme un procès verbal, expurgée de toute émotion et parti pris, et froide comme un glaçon. Cette idéologie ( parce que c’en est assurément une !) qui postule la primauté des faits est cause que, dans le journalisme plus que partout ailleurs, le « Je est haïssable ». Le journaliste doit s’effacer et laisser parler les faits. Ernest Hemingway raconte qu’à ses débuts de journaliste au Chicago Chronicle, son patron lui avait remis une charte de style qui tenait en quelques mots : faire court, faire simple et rester aux faits.
C’est ce souci d’être fidèle au réel et accessible au lecteur lambda qui fait que l’écriture journalistique se méfie de la profusion de la langue et entre deux mots, elle choisit toujours le moindre. Ainsi elle utilise les expressions idiomatiques et recycle les citations puisées dans la culture populaire ( dans le cinéma, la musique, le sport et la littérature) ou détourne des références mythologiques très connues. On croise souvent : l’épée de Damoclès, de charybde à scylla, les écuries d’Augias, sous les fourches caudines, franchir le Rubicon, etc. Dans l’Observateur Paalga, « les cris d’orfraie », le « raout » sont des termes qui font florès.
De manière caricaturale, on peut dire que l’écriture journalistique est l’espace par excellence des lieux communs, des poncifs, des clichés, des expressions convenues et des stéréotypes.

Ecrire pour un lectorat paresseux !

Outre le fait que l’écrivain se préoccupe de la postérité et même d’éternité et que le journaliste sait que dès que son article est publié, il fait partie du passé révolu, il y a la stratégie que chaque écriture développe face au lecteur qui fait la différence.
Umberto Eco disait que le texte littéraire est un mécanisme paresseux qui exige du lecteur un travail coopératif pour meubler les blancs, les non dits du texte. En revanche, dans l’article de presse, c’est le lecteur qui est paresseux : tout lui est donné préalablement mâché. Le lecteur de journal exige la clarté, l’univocité, l’explication et la cohérence. La plume du journaliste est otage du lectorat. Il use des mots les plus courants, bâtit sa phrase dans la syntaxe la plus courante et use avec parcimonie des adjectifs. Un mot pourrait briller comme une pépite au milieu d’une phrase, le journaliste lui préférera un terne caillou si l’éclat du premier peut éblouir le lecteur.
Même quand le journaliste recourt à la métaphore, elle ne doit pas être neuve ni rare pour n’être pas coûteuse en temps et en effort cognitif chez le lecteur. On peut donc dire que c’est le lectorat qui condamne le journaliste à une écriture pauvre.

Pourtant malgré le corset des contraintes, il faut reconnaître qu’il y a place dans l’écriture journalistique pour le style. Toute écriture est faite de mots qu’on assemble et le choix de ces mots est la première composante du style. Il est des articles non signés dont les auteurs sont identifiables par le choix des mots, par la musique de la phrase, par le mouvement du texte. «Le style c’est l’homme » disait Buffon et assurément il y a des stylistes dans la presse malgré le mythe de l’écriture blanche. L’écriture impassible est donc une écriture impossible.
Ce serait peut-être ce besoin de laisser affleurer sa sensibilité dans l’écriture, d’éprouver le plaisir du texte en choisissant librement ses mots sans être bridé par les contraintes de lisibilité et d’accessibilité du texte par le plus grand nombre de lecteurs qui fait que beaucoup de pisse-copies pondent avec plus ou moins de bonheur des œuvres littéraires. Tout journaliste porterait-il, à force d’une écriture quotidiennement bridée et de commande, parfois de manière inconsciente, le désir de faire œuvre de littérature ?

Barry Alceny Saïdou

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