Tout mur est une porte. Emerson

dimanche 3 avril 2011

Création littéraire : Inspiration ou transpiration ?

L’artiste inspiré, dont les œuvres naissent sans effort semble un mythe qui a vécu. Aujourd’hui, nombre d’écrivains, et pas des moindres ne cachent pas que les livres naissent d’un grand labeur. Alors l’écriture, inspiration ou transpiration ?
Longtemps les écrivains ont contribué à bâtir cette image d’Epinal du poète inspiré, dont les vers sont soufflés par des Muses ou par une transcendance. Il y avait de la coquetterie à parler de l’art comme chu du ciel comme les révélations de prophètes. L’écrivain étant l’égal du prophète, son langage est sacré et recèlerait de profondes vérités sur le monde. Hugo se prend pour un mage, Rimbaud se fait voyant, Paul Valery pensait que le premier vers était « enthousiaste » c’est-à-dire un don divin. Mêmes les romanciers se glissent dans ce mythe et parlent de fulgurance, d’œuvres qui s’écriraient d’elles-mêmes, des personnages qui mèneraient l’histoire. Comme si le roman aussi était donné par des instances supérieures. Ainsi Julien Gracq, Paul Auster, et maints autres prosateurs perpétuent ce mythe.
Par conséquent, l’arrière-boutique où l’écrivain fabrique ses vers ou ses phrases doit être caché au public. Il y a de la gêne à évoquer le travail souterrain de l’écrivain, car le génie ne sue pas à la tâche. Le quidam doit ignorer que l’écrivain est un forçat de la plume. Aussi ceux qui ne cachent pas qu’ils travaillent quotidiennement et ardemment sont suspectés de manquer de talent. Honoré de Balzac et Alexandre Dumas, ses grands scribouillards qui inondent la presse de feuilletons, qui ont un rythme de parution infernale ne sont pas considérés comme des créateurs, ce sont des…producteurs de prose.
Mais à partir du 20ème siècle il y a un changement de perspective. L’image de l’écrivain bohème, illuminé, vagabond céleste se lézarde. Le travail est une valeur. Un homme doit produire. Ne plus se croiser les doigts en attendant que la Muse ou le ciel veuille bien souffler à l’écrivain son œuvre. Aussi l’écrivain se veut un travailleur comme tout autre. « L’inspiration, c’est une invention des gens qui n’ont jamais rien créé. Nous entretenons la légende pour nous faire valoir, mais entre nous, c’est un bluff. Le poète ne connaît que la commande. », déclare Jean Anouilh.
Maintenant les écrivains affirment qu’il n’est pas nécessaire d’avoir du talent, la volonté et la persévérance suffisent. Aussi le dernier Nobel de littérature, Mario Verga Llosa, a rendu un vibrant hommage à Flaubert pour son… manque de talent :
« Il m’a appris que lorsqu’on n’a pas reçu le talent de manière innée, qu’on n’est pas spécialement doué, il faut se construire soi-même son propre talent par la discipline, la persévérance, la patience, l’autocritique. Lorsqu’il a commencé, il en était dépourvu. Il a été un fanatique du travail. Ce fut déterminant dans ma vocation d’écrivain. J’ai persisté et, si je suis là, c’est grâce à son exemple. »
Patratra ! L’écrivain dégringole de son piédestal. Il redescend sur terre. Devient un ouvrier du langage, un artisan qui cherche, tâtonne, bricole et qui, petit à petit arrive à se faire la main et à fabriquer des livres qui plaisent. D’ailleurs, cette conception de l’art d’écrire n’est que le juste retour aux choses parce que poète vient de poeïen qui signifie en grec, " faire ", " fabriquer ». Donc, dès l’origine, le poète et le romancier ne sont que des fabricants de langage.
En vérité, un écrivain, c’est un séant vissé sur un tabouret pendant des heures, un stylo qui noircit sans arrêt les pages blanches d’un carnet pour la vieille garde ou des doigts qui courent et s’ankylosent sur le clavier d’un PC pour les jeunots, chaque jour, chaque nuit. Ce sont aussi des ratures, des biffures, des réécritures, encore et encore jusqu’à ce que émerge un texte publiable. Et cela, tous les hommes de bonne volonté peuvent le faire.
N’est-ce pas pour ça que dans les universités américaines, il y a des cours et des ateliers d’écriture pour apprendre à écrire et à en vivre. On devient écrivain comme on devient pilote, médecin ou danseur…par l’apprentissage !
De nos jours, il y a une nouvelle race d’écrivains qui refusent de transpirer pour faire des livres. Ils utilisent… des nègres ou pillent les œuvres des confrères. Le journaliste- animateur-écrivain PPDA est accusé d’avoir plagié une centaine de pages à la biographie consacrée par Peter Griffin à l’auteur du vieil homme et la mer. Une célèbre écrivaine Franco-camerounaise dont j'ai oublié le nom traîne une sulfureuse réputation de plagiaire.
La République des lettres est désormais ouverte à tous les scribouillards de la terre.

vendredi 1 avril 2011

Haroun Mahamat Saleh au Fespaco 2011 : Beaucoup de bruit et de fureur…pour rien.

Mahamat Haroun Saleh n’est pas seulement venu au Fespaco 2011 avec un long métrage « Un homme qui crie », il fut lui-même un homme en colère, pestant et tonnant contre tout et contre tous. Sus au Fespaco ! Haro sur les cinéastes africains ! Le Réalisateur est-il sincère dans ses colères ou est-il juste un baladin qui fait son cinéma ? Tout ce raffut participe-t-il d’une opération de communication ?
Haroun Mahamat Saleh, c’est un réalisateur qui entretient son image, plus particulièrement la moustache qu’il a bien fournie. Comme Nietzsche. Comme Staline. Il y a effectivement en Haroun, le dur désir de durer, d’entrer dans l’histoire du cinéma africain par tous les moyens, fussent les moins cinématographiques… D’ailleurs, il ressemble aux deux célèbres moustachus par son autoritarisme, ses colères et la haute idée qu’il se fait de sa personne. Mais si Nietzsche a reformulé le propos philosophique, et si Staline a permis l’industrialisation de l’URSS, lui n’a pas changé grand-chose au cinéma africain. Toutefois, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que c’est un bon réalisateur qui essaie de théoriser sa pratique. Ce qui est rare dans le cinéma africain.Ses films sont bien construits. Surtout Darrat, saison sèche qui est un film magnifique et troublant. Quant à « Un homme qui crie », c’est très loin de la force du cri d’Edvard Munch, il n’ébranle ni le tympan ni la rétine encore moins le coeur du spectateur. C’est un film de facture modeste, très modeste. Nous y voyions un remake sans génie de « Tilaï » d’Idrissa Ouédraogo, l’objet du conflit entre le père et le fils n’étant plus la jeune fille comme dans « Tilaï » mais le boulot, et le village est remplacé par un hôtel ! N’est-ce pas cette dette à Idrissa Ouédraogo qui a amené notre réalisateur à assener de manière très péremptoire qu’ « il n’y a plus de cinéma au Burkina depuis que Idrissa ne tourne plus » ?
En vérité, le cinéma de Mahamat Haroun Saleh, ce n’est pas la révolution artistique comme il veut bien le croire. On lui reconnaîtra d’avoir instiller la lenteur, la langueur dans le cinéma africain mais il suit en cela un Abderhamane Sissako, dont il est l’élève. Ce qu’amène véritablement Haroun dans le cinéma africain, ce sont de longs plans-séquences d’hommes en larmes. En somme, c’est un cinéma dévirilisant qui promet une esthétique de la larme et de la morve.
Il n’est pas maître de cinéma mais indubitablement il l’est dans les poncifs qu’il débite en tranches bien carrées comme un charcutier équarrit avec assurance ses carcasses sur le billot. Parlant de son cinéma, Haroun Saleh dit : « En Afrique, la parole est mensongère. C’est une parole d’apaisement qui n’est pas crédible. En Occident, la parole est crédible. C’est pourquoi mon cinéma ne reprend pas cette parole ». Voilà la spécificité de son cinéma! Mais Abel Gance tient ce propos, un siècle avant notre génial réalisateur dans La musique de la lumière : « je ne cesse de le dire : les paroles dans notre société contemporaine ne renferment plus la vérité(…). Le cinéma est né dans cette nécessité ».
Ainsi malgré la solennité du ton et l’emphase du propos, Haroun Saleh ne fait que réinventer la roue ou enfoncer des portes grand ouvertes. D’ailleurs, pas besoin d’être une lumière pour savoir que le cinéma fut d’abord sans parole avant d’être parlant. Donc, ontologiquement, la parole est toujours subsidiaire au cinéma. Haroun Saleh, en théoricien du cinéma ressasse des évidences et des lieux communs.
Il nous semble que le prix du jury obtenu à Cannes par « un homme qui crie », le seul film africain en sélection à ce festival a gonflé l’égo du réalisateur comme une Montgolfière. Convaincu d’être le meilleur cinéaste du continent, l’homme n’a que mépris pour la filmographie du continent. Il conteste la sélection du Fespaco 2011 et en veut au festival qui a eu l’outrecuidance de ne pas lui présenter ses lettres de contrition pour ne lui avoir pas réservé une suite à l’Hôtel Indépendance-Azalaï avec Jacuzzi, champagne et cigarillos cubains offerts. Aussi, dans une interview accordée à Africultures, il dit amer: « Alors que l'organisation nous avait annoncé qu'on allait être logés à l'hôtel Indépendance, cela n'a pas été le cas. »
Toute cette déferlante de fureur contre le Fespaco pour une histoire de chambre ! Plus sérieusement, tout le monde sait que le Fespaco n’est pas parfait. Ce festival souffre de lourdeur administrative et a besoin d’un statut particulier pour échapper à l’immobilisme des structures étatiques. Mais faut-il pour autant appeler à un boycott des réalisateurs pour le couler comme le souhaite Haroun ? Ce festival existe par la volonté des artistes africains et de la diaspora d’avoir un festival à eux. Et le sieur Haroun Saleh, s’il ne souffre pas d’amnésie, devrait se rappeler qu’il doit sa notoriété de cinéaste au Fespaco, ce qui lui permet aujourd’hui de gravir les marches de Cannes, la moustache au vent. Mais comme dit le proverbe turc : « Quand la hache s’attaque à la forêt, les arbres disent que le manche est un des leurs"
Finalement le Fespaco 2011 a eu le mérite de nous faire découvrir le réalisateur Tchadien. On le croyait fait d’une pièce, conséquent et profond, on est déçu de constater qu’il est comme une image de cinéma : de loin, il y a l’illusion du relief mais à trop s’en approcher, on découvre qu’elle est plate, sans épaisseur.Décevant!

Saïdou Alcény Barry

vendredi 18 mars 2011

8 mars : Mes héroïnes ordinaires.

I. Quatre coureuses dans la nuit
Il est minuit passé. Un léger vent souffle mais le bitume dégage toujours la chaleur accumulée dans la journée. Sur l’échangeur de l’Est, sur le terre-plein central, quatre adolescentes trottinent. Dégoulinantes de sueur, le visage déformé par l’effort, elles apparaissent et disparaissent entre les faisceaux des lampadaires. Elles s’entraînent pour les concours de recrutement de la fonction publique, vêtues de robes, des pagnes et des tongs. Pourtant un t-shirt, un short, des sandales sont plus seyant pour le footing. On trouve partout les maillots et les tennis grâce à la Chine qui inonde nos marchés de ces produits et les petits vendeurs ambulants les cèdent pour presque rien. Mais ce semble un bien grand luxe pour les parents de ces adolescentes. Assurer le repas quotidien, payer la scolarité, voilà leurs préoccupations. Aussi, ces jeunes filles sont-elles obligées de courir la nuit dans leurs pagnes. Cachant leur indigence dans le manteau de la nuit, loin du regard des citadins. Elles portent pourtant des rêves simples: être soldat, gendarme, policier, institutrice ou infirmière pour rompre le cercle de la misère. Pour que leur progéniture ait du pain et du linge. Et ne se cache plus pour faire du sport par manque de chaussures, de shorts et de T-shirts. Leurs foulées ne sont pas légères, elles martèlent le bitume comme leur cœur cogne dans la poitrine : avec la rage de changer de condition. Au carrefour, elles tournent vers Bendoogo, l’obscurité les happe…
II. Les balayeuses de la cité
Sur De Gaulle, il est quatre heures. Le matin se débat pour sortir de la gueule de la nuit mais les mâchoires obscures ne veulent lâcher leur étreinte. Un muezzin, sûrement irrité de sortir des draps avant d’avoir épuiser son provision de sommeil hurle sa colère dans les haut-parleurs. On distingue des silhouettes ployées sur le trottoir. Ce sont les balayeuses de la cité. La brigade verte. Parmi elles, deux vieilles femmes avec des gestes lourds. Elles ne portent ni masque ni gant. Juste un foulard pour cacher les cheveux. Les balais soulèvent des nuages de poussière qui les cernent. Chaque jour, la poussière s’engouffre dans la gorge, dans les poumons, dans les yeux. Elles s’enrhument, larmoient, toussent. Une ordonnance pourrait engloutir toute la paie. Mais pour elles, c’est du pain bénit. La maigre paie mensuelle est vitale pour améliorer l’ordinaire à la maison. Même malade, il faut venir faire sa peine. Souvent, on voit une balayeuse qui, prise de malaise, est assise ou allongée sur le bitume. C’est à ce prix-là que les artères de Ouagadougou sont propres chaque matin.
III. La vendeuse de légumes.
L’aube n’a pas encore lapé les dernières flaques d’obscurité. Il est cinq heures. Fanta entre à Ouagadougou endormie sur son vélo. Des corbeilles pleines de légumes et de fruits empilées sur son porte-bagages. Une charge trop lourde pour cette mère d’enfants si fluette. Dents serrées, ses maigres jambes appuient sur la pédale de toute leur force, la bicyclette avance péniblement. Chaque semaine, elle se lève avant le chant du coq, enfourche son vélo, roule quarante kilomètres pour venir dans la capitale vendre les produits de son potager. Des laitues, des poivrons, des courgettes, du haricot vert…des produits qu’elle ne mange jamais. Ni ses enfants. Des légumes pour les gens de la ville. Elle connaît le prix de son travail, elle en sait les sacrifices mais face aux revendeuses de Ouagadougou, elle est désemparée. Elle ne peut obtenir un bon prix. Aussi cède-t-elle sa provision pour n’importe quelle somme qui résout les urgences du moment telle une ordonnance à acquitter, un crédit à solder, du pétrole à acheter, un baptême à saluer, etc. Elle ramènera du café moulu pour son mari. Et Elle le retrouvera toujours dans ses couvertures, endormi.

Alcény Saïdou Barry

lundi 21 février 2011

Ouaga est une fête pendant le Fespaco.

Ouaga n’a pas belle gueule en fin février. Il fait un temps de chien avec l’harmattan dont l’haleine brumeuse cingle les visages, gerce les lèvres et mord comme un sale cabot les parties dénudées du corps. Pourtant il suffit que s’ouvre le Fespaco pour que la ville soit transfigurée. La capitale burkinabe s’éveille doucement comme une belle du jour à la lumière du matin. Et l’espace d’une semaine, Ouaga n’est plus la capitale du Burkina Faso, elle devient la capitale des cinémas d’Afrique et de la diaspora ; ses rues deviennent des ruches bruissant de mille langues avec ses milliers de pèlerins venus du monde entier célébrer le septième art : réalisateurs, acteurs, producteurs, journalistes, musiciens et simples touristes.

Durant tout le Fespaco les Ouagalais sont saisis par la fièvre du cinéma. Le pouls de la ville s’emballe comme si le cœur de la cité synchronise son rythme sur celui d’une image filmique qui court à 24 images à la seconde. Ses habitants retrouvent le chemin des salles de ciné longtemps désertées. Aussi les petites salles de cinéma qui, entre deux festivals, s’étaient assoupies se réaniment. Celles de Wemtenga, de Tampouy et de Gounghin. Leurs propriétaires les font coquettes en passant quelques couches de peinture sur les murs et en exposant sur leur devanture des affiches géantes et neuves. Les badauds s’agglutinent autour de ces affiches et commentent les films avec force détails sans les avoir jamais vus. A partir des titres ou des noms des comédiens qui s’étalent sur l’affiche, les Ouagalais ont inventé la critique divinatoire de film! Et chaque soir, des fournées de spectateurs remplissent ces cinémas pour voir les films africains, appréciant à coups de cris d’indignation ou de rires chaque plan ou chaque séquence qui passe. De sorte que le spectacle est autant sur l’écran que dans le public. Ce public populaire et vivant retrouve dans ces petites salles non couvertes son « école du soir ».

Quant aux trois autres cinémas de Ouaga, qui sont des salles couvertes, le Nerwaya, le CCF et le ciné Burkina, ils refusent du monde. Et même si le public de ces salles, constitué d’étudiants et de travailleurs, est plus timoré que l’autre, il arrive qu’il fasse le coup de force pour accéder à la salle de projection. Surtout quand le « bouche à oreille » a bien parlé du film à l’affiche. On assiste alors à des bousculades et des empoignes monstres. Après des talons aiguilles et de boutons de chemise jonchent le sol et témoignent de la rudesse de la mêlée. Et les pickpockets en profitent parfois pour délester les cinéphiles inattentifs de leur porte-monnaie. A l’intérieur des salles bondées, on voit des spectateurs assis dans les allées, quelque fois des jeunes hommes au grand coeur offrent leurs jambes comme sièges aux cinéphiles debout pendant la séance. Particulièrement quand ces cinéphiles sont de belles esseulées.

Mais le Fespaco est aussi un espace de rencontres. Les cinéphiles voient en chair les comédiens qui les ont fait rêver et les réalisateurs des films qui les ont marqués. Dans l’espoir de rencontrer ces comédiens et ces réalisateurs, le public se rend dans les halls ou autour de la piscine des hôtels et dans les lieux où s’organisent les conférences sur les films projetés. Aussi peut-on croiser l’africain américain Danny Glover dans un couloir, le Mauritanien Abderrhamane Cissako au bar de l’hôtel, serrer la main du Burkinabe Idrissa Ouédraogo ou du Malien Cheick Modibo Diarra, le parrain du Fespaco 2009 et tailler une bavette avec une belle actrice autour de la piscine.

Il y a aussi la foire commerciale organisée par l’Office national du commerce extérieur qui est un lieu de rencontres très couru. Entre les stands d’artisanat et d’art, il y a les stands loués par des bars ou des restaurants de la ville, qui accueillent autour des bouteilles de bière et du fumet des brochettes les Ouagalais et les festivaliers venus de tous les continents.
Aux abords des hôtels et dans les rues, déambulent aussi les vendeurs à la sauvette qui promettent l’objet d’art ou le bijou rarissime à un prix imbattable et espèrent fourguer leur camelote à quelques riches gogos. Beaucoup de commerces profitent de la manne qu’apporte le Festival dans la ville. Vendeurs d’objets d’art, d’artisanat, de pagnes tissés, ou restaurateurs et hôteliers se frottent les mains pendant le Festival. Même les journaux augmentent leurs tirages ! Et quelques jours avant la proclamation du jury du Fespaco, il y a les conjectures et des débats enflammés dans la ville sur le film qui remportera l’Etalon de Yennenga. Dans les gargotes, les écoles et les bureaux de Ouaga, les paris courent…Et les résultats du jury font toujours des heureux et des mécontents comme si les Ouagalais passaient le Bac.
Et lorsque les lampions du Fespaco s’éteignent au bout d’une semaine, après une grandiose cérémonie de clôture et des feux d’artifices qui illuminent les ciels de la ville, Ouagadougou et ses habitants ont fait suffisamment provision de rêves et d’images pour affronter les soucis quotidiens de la vie chère et attendre la prochaine édition.
Le temps du Fespaco, Ouagadougou vaut bien un film ! Qu’attendent donc les réalisateurs africains pour en faire une héroïne sur pellicule.

samedi 19 février 2011

Un trio polygame en Noirs et Blanche.

Je suis assis à la gare KGB, attendant le bus en partance pour Ouaga. Un ami de longue date que j’ai retrouvé dans cette ville de l'intérieur est avec moi, et nous évoquons des amis communs, réveillant d'anciennes histoires cocasses que nous avons, ensemble, vécues.
Remue-ménage dans la gare. Klaxon. Tohu-bohu. Des gens courant en tous sens. Le bus entre en gare. Des passagers en descendent. Une femme forte, une européenne attire l’attention. Elle a un embonpoint exagéré, presque obèse. Le soleil a peint quelques rougeurs sur ses joues, sur son cou. elle a un visage de grosse tomate rouge. Une jeune africaine l’accueille. Elle est un peu forte aussi.Mais un visage fort joli. Elles s’embrassent. Descend, un jeune homme au visage doux, à la carrure forte. La femme noire lui donne l’accolade placidement tandis qu’il a le téléphone cellulaire collé à l’oreille. D’un geste de la tête, mon ami montre l’homme au centre du trio : « Mate le sacré veinard ! »
Je ne comprends pas ! Face à mon air dubitatif, il ajoute, l’index pointant l’homme : « Le mec-là, c’est le mari de ces dames : la Blanche et la jeune Noire ». Oh! Ce jeune homme est donc avec ses deux épouses ! Je regarde ce trio étonnant et je tente de comprendre comment une Européenne a accepté partager son homme avec une autre. « Avec son obésité, me dit mon ami, il lui aurait été difficile de trouver un homme avec un physique pareil ! Mettre ce jeune étalon, d’un beau noir d’ébène, musculeux comme une statue grecque dans son lit, c’est inespéré »
Partager avec une autre femme, ce diamant noir est une petite concession. « Pourquoi ce jeune homme accepte-il cette situation ? », demandais-je à mon ami. « Européenne est un coffre-fort ambulant ! Avec son épais chéquier, ses cartes de crédit et son passeport Schengen, elle est l’assurance d’une vie meilleure pour ce jeune couple ».
Assis dans le bus qui roule vers Ouaga, je repense à ce trio. Moi, je préfère croire que c’est l’amour qui est à la base de cet étonnant attelage en Noirs et Blanche. Un amour vrai entre ce jeune homme et ces deux dames. Un véritable triangle amoureux. Cela rend cette histoire plus belle…

jeudi 17 février 2011

Proscratination: un mot savant qui soigne l'ego!

« Ne remets pas à demain le travail que tu peux faire ce jour même ». Je ne sais qui l’a dit, mais je sais que c’est plus simple à dire qu’à faire…Je fais partie de ceux qui croulent devant les travaux en instance…J’ai résolu d’écrire un livre il y a dix ans, et depuis dix ans, je reporte le jour où je dois coucher la première phrase du bouquin. Par ailleurs, j’ai un essai sur le cinéma et l’adaptation qui attend depuis cinq ans que je m’y mette ! J’ai trouvé le titre il y a longtemps mais l’incipit tarde à venir…Enfin il y a le ventre (le mien) qui enfle comme un ballon de basket et que j’ai juré d’anéantir grâce à des abdos matinaux. Malheureusement, à chaque réveil, je remets à l’aube prochaine la séance d’abdos… Et je culpabilise d’être un sacré tire au flanc. Je pl(o)ie sous le poids du remord de n’être pas un Burkinabe comme les autres. (Nous avons la réputation d’être de sacrés bûcheurs ! et vous savez qu’être Burkinabe, ça se mérite sous la IV République). La dépression n’est pas loin… Et miracle ! Je tombe sur un dossier de BoOks (Les voleurs du Temps) et depuis j’ai grandi de quelques centimètres : eh oui ! j’ai redressé la tête et bombé le torse de fierté. Je ne suis pas un paresseux, non ! pas un mauvais citoyen ! Je procrastine ! Nuance… Depuis plus de nuage dans ma vie.
Procrastination. Le terme viendrait du latin crastinare signifiant « remettre à demain ». Non seulement le terme est beau, rare et avouons-le, musical, il sonne si bien à l’oreille. En plus, j’apprends dans ce BoOKs que même les prix Nobel souffrent de cette flemmardise comme l’économiste George Akerlof. Et que la procrastination frôle de son aile principalement ceux qui mènent des travaux en solitaires et sur de longue durée tels les chercheurs, les universitaires…ces zigs qui portent des grandes robes et des coiffes bizarres et parlent un jargon inintelligibles à ceux qui n’ont pas un QI au-dessus de la moyenne…Je partage avec ces éminences grises, la procrastination. Me demande si je suis un savant qui s’ignore. Un sorte de Monsieur Jourdain de la recherche. Le penser, je vous assure, soigne l’ego.
Si lire des trucs sur la procrastination m’a assurer, cela ne m’a pas guéri d’un doute… j’ai beau me triturer les méninges dans tous les sens, je ne conçois pas qu’un homme raisonnable ne soit un tantinet « procrastineur ». Car si on ne remet pas à demain l’ouvrage d’aujourd’hui, que fera-t-on demain ? Ne court-on pas le risque de se réveiller un beau matin sans travail ? Et bienvenu le chômage.
Alors je dis « hommes de tous les pays, pour lutter contre le chômage, ne faites jamais un travail que vous pouvez remettre au lendemain : procrastinez ! »

dimanche 13 février 2011

Lakbira : le procès de l’Africain phallocrate !

Avec Lakbira, Aristide Tarnagda met en scène le destin d’une femme marocaine brisée par les hommes. Et par la société. Mais au-delà de la société marocaine, Lakbira est une pièce qui instruit le procès des communautés qui brime la femme.
Lakbira atteint des sommets de vérité et de sincérité. C’est un théâtre documentaire. Lakbira déploie sur une scène de théâtre une parole vraie, une parole crue, n’ayant pas subi le lifting de l’écriture. Lakbira n’est pas parti d’un texte dramatique, c’est un témoignage brut d’une femme marocaine devenue fille mère à la suite d’un viol : un verbatim recueilli par Amal Ayouch dans un centre social du Maroc.
La mise en scène d’Aristide Tarnagda opte pour l’austérité. Sur une scène presque nue, une jeune femme se met à nu pendant une heure. Les mots se bousculent dans sa bouche et tissent le film d’une vie précocement brisée par le viol. Un viol commis « un jour de printemps, au moment où les amandiers sont en fleurs » répète Lakbira. Pendant que renaît la nature, la jeune fille en fleur voit son corps saccagé par un jeune mâle. A plusieurs reprises. Mais le témoignage de Lakbira ne coule pas comme un long fleuve tranquille. Si parfois les phrases fusent par bouquet, se déploient guillerettes et ravivent des instants de rare bonheur ; la plupart du temps, elles peinent à franchir les lèvres de la jeune fille car elles portent avec elles, le poids de la colère, de la révolte et le souvenir de l’injustice.
Grâce au jeu de Yaye M’bilé qui campe majestueusement Lakbira, le spectateur voit se succéder les périodes d’une vie difficile: l’enfance dans une famille adoptive, l’adolescence et le viol, la grossesse qui en résulte et l’opprobre qu’elle génère et l’accusation de prostitution, et la prison, et les difficultés de la fille mère dans une société qui la rejette…Déluge de mots lourds qui assommeraient le spectateur par leur noirceur si la mise en scène intelligente de Aristide Tarnagda n’avait convoqué la Kora de Tim Winsé et le trio de danseurs qui contrebalancent la violence du monologue. Les notes de la kora et les chants de Tim Winsé tissent une sorte de trampoline sur laquelle dansent les mots de Lakbira. Par ailleurs la Kora et les chants de Tim Winsé installent des âysages de tristesse, de nostalgie ou de légèreté qui colorent et ajourent le propos de Lakbira .
Quant au trio danseurs, ils apportent de la respiration à la pièce et prennent souvent le relais des mots et matérialisent avec plus de véracité le calvaire de Lakbira. Quand le Mâle( Koama Tiéréma) dans un subit accès de lubricité s’attaque aux deux jeunes filles, les roulent à terre comme des troncs d’arbre et les crucifie au sol, bras et jambes écartés, on ressent le malaise devant ces figures offerte à la sauvagerie masculine. Par ailleurs, quand le mâle traverse la scène, toujours dans une gestuelle mécanique tel un pantin, on se demande si c’est lui l’automate ou la communauté qui est coupable du mal fait à Lakbira ? N’est-il qu’un pantin ? Le vrai responsable n’est-il pas cette société qui tire les ficelles ?
La pièce se clôt sur Lakbira prise de bégaiement. Ses mots pris dans la gorge obturée par la douleur, incapables de franchir ses lèvres. « N’ai-je pas droit au…au…au.. ». Le spectateur devine qu’il s’agit du mot « Bonheur » qui n’arrive pas à sortir de la bouche. Est-ce parce que le bonheur lui est inaccessible ?
Il nous semble que le théâtre d’Aristide Tarnagda est un espace où se déploie la parole vraie, c’est-à-dire une parole lestée du poids de sang et de sueur de celui qui la profère : une parole vécue. Aussi le bonheur étant une aspiration de Lakbira, il est un rêve ; or le rêve n’a pas sa place sur cette scène de vérité. Par ailleurs, les paroles mensongères du Mâle, itératives, ne se déploient jamais à l’avant-scène ; elles sont paroles des marges, de l’arrière scène et des coulisses.
En somme, Aristide Tarnagda réussit avec Lakbira à nous plonger dans la vie ordinaire d’une femme martyrisée et à nous amener à questionner nos sociétés sur la place qu’elle accorde à la femme. Shakespeare se demandait dans Le conte d'hiver: « Avez-vous vu un sculpteur sculpter le souffle ? ». Avec Lakbira, Aristide Tarnagda réussit à sculpter le souffle d’une femme blessée par la vie. Avec maestria !