mardi 26 juillet 2011

Le silence des autres : une plongée dans le monde des bonniches

Lauréate du meilleur scénario de Ciné droit libre de 2010, Assita Ouarma a, avec l’aide du Festival, « réalisé » un court docu « Le silence des autres » sur l’univers des petites bonnes de Ouagadougou. La caméra les suit depuis le village San dans le Mouhoun jusqu’à la capitale et présente des aspects méconnus de la vie de ces esclaves de temps modernes. Edifiant et révoltant.

Le silence des autres
s’ouvre sur les images d’un village du bout du monde. Des cases de banco aux murs croulants, quelques animaux faméliques, et des hommes et femmes tenaillés par le manque d’eau, de nourriture, de tout. Ici le terre est ingrate. L’eau rare, il faut aller la chercher dans les profondeurs de la terre, à plus de 100 mètres. Les parents, la période de soudure venue, sont contraints d’envoyer leurs fillettes. Se séparer des enfants est un arrachement qui ne se fait pas sans douleur. La caméra s’attarde sur les visages des mères, on y lit l’angoisse, l’abattement. C’est la misère qui les oblige à cette difficile résolution. Et elles s’en remettent au Bon Dieu pour retrouver leurs enfants dans quelques mois, saines et sauves. Elles invoquent les divinités et remettent des gris-gris protecteurs aux aventurières.
Dans les yeux de ces petites filles qui partent, brillent des rêves d’argent, de pagnes et de victuailles dont on dit que la ville est prodigue. Elles sont attirées par les lumières de la ville, ces petites phalènes mais beaucoup se brûleront les ailes à la flamme de Ouagadougou. Nombre d'entre-elles ne reviendront plus au village. La Capitale les aura happées et transformées : elles ne voudront plus vivre dans les cases sombres du village, sans eau courante ni télévision ! C’est avec tristesse que l’on suit le témoignage d’une mère sans nouvelle de sa fille depuis 19 ans. Le lien avec le village s’est rompu. Ailleurs, une fillette fraîchement débarquée du village s’émerveille sur le confort de la ville : « Ici, il y a l’eau, l’électricité et le goudron » dit-elle, des étoiles dans les yeux. Rapidement les mèches de couleurs envahissent les têtes, les talons-aiguilles enserrent les pieds et les maquillages empourprent les faces et peu à peu la mue s’opère avec au bout, le lien avec le village coupé comme un pont-levis que l’on lève !
L’arrivée des filles à Ouagadougou est un autre grand moment du film. La cour du tuteur est noire de monde, les employeuses averties de l’arrivée de la cargaison sont au rendez-vous. Comme des oiseaux de proie prêts à fondre sur une portée d’oisillons. On discute le salaire, on soupèse la fillette du regard, on préjuge de sa force de travail, on conclut le marché et on enlève la fillette. C’est comme au marché de bétail. Rarement une bonniche trouve une famille accueillante, très souvent elle débarque en enfer. Brimades, bastons, privations. Beaucoup d’employeurs sont violents, quelques-uns violeurs, et tous leur volent leur enfance. De respectables pères de famille se commettent dans des amours ancillaires, traumatisant à vie les fillettes. Rien ne filtrera de ces souffrances, les sanglots de la fillette ne franchiront pas les quatre murs de son réduit. On étouffera les scandales dans des bulles de silence. Bulles de silence que ce docu entend crever.
Ce documentaire dégorge d’émotion. Les petites bonnes s’exposent, parlent, rient. On les découvre sincères, fragiles, innocentes. Elles ont des rêves d’enfants, les mêmes que nos enfants. Ce que les employeurs oublient souvent ! « C’est le même sang rouge qui coule dans leur veine », nous rappelle une jeune assistante sociale ulcérée par les traitements inhumains que certaines mères d’enfants font subir à ses fillettes.
Le seul reproche que l’on peut faire à ce film, c’est de donner trop de place à l’association Terre des Hommes, ce qui l’apparente parfois à un publi-reportage pour ONG.
Le silence des autres a le mérite d’aborder un sujet qui concerne tout le monde, chaque travailleur ayant une bonne à domicile. Confinée entre la cuisine et l’arrière-cour, elle est une ombre dans la maison. Ce film leur donne une existence et font entendre leurs paroles.

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